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CHAPITRE XVII

Depuis quelques instants, une rumeur allait gTçtndissant, se répercutait sous les voûtes. Pomponia saisit le bras d'Arria Claudia perdue dans son action de grâces :

— Viens, dit-elle tout bas. Les diacres disent de s'en aller par petits groupes, ou un à un ; je ne te quitte pas.

— Qu'y a-t-il?

— On ne sait pas. Quelque danger, peut-être... Le peuple guidé par ses prêtres se dispersait par toutes les issues. Pomponia, Claudia, les Vierges, la plupart des femmes, sur le conseil des diacres, remontèrent par un long détour vers la via Appia. Elles s'y arrêtèrent et partagèrent

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un léger repas. Le bruit, de loin, rappelait les longues acclamations du cirque un jour de courses ; ou plutôt, les vivats du peuple un jour de triomphe. Il semblait partir du centre de la ville. La porte Capène était encore éloignée : les chrétiennes se disséminèrent peu à peu ; soit distraction, soit trouble, Pomponia et Arria Claudia se trompèrent de chemin. Elles se retrouvèrent après bien des détours sur la voie Latine, en pleine campagne. L'air était léger. La lumière diaphane de Septembre donnait aux sépulcres bordant la route ces teintes rousses et dorées qui semblent mettre un sourire éternel à la beauté dure des marbres ; absorbées dans leurs pensées, • elles marchèrent longtemps, sans parler :

— On se croirait au jour de l'envahissement du Sénat, avec ces grondements interrompus, vers le Forum. Il doit y avoir quelque émeute, dit enfin Pomponia.

— Ce n'est pas au grand cirque, tu es sûre?

— Non. Je ne le crois pas. Nous gravirons ce monticule à quelques pas ; nous verrons bien.

A mesure qu'elles avançaient, le bruit arrivait plus distinct, continu, emplissant les intervalles de silence comme une eau débordée remplit les fossés de la plaine. Personne ne passait. On eût dit que la vie désertait les alentours de Rome pour se concentrer tout entière dans la ville soulevée... Parvenues au haut du monticule, fatiguées, elles s'assirent un instant. Rome toute proche leur apparut dans sa beauté souveraine... Et le peuple surexcité, innombrable, passait, large fleuve mouvant, entre la splendeur des berges que les temples, les palais, les arcs de triomphe bordaient.

— Que c'est beau ! murmura Pomponia.

— Et terrible, ajouta Claudia... Ce doit être quelque révolte des prétoriens... Pourvu qu'il n'arrive aucun malheur! Je n'ai jamais autant aimé Rome que depuis que je suis chrétienne...

Pomponia se serra contre elle, sa façon douce de l'inviter à parler, à ouvrir son âme.

— ...Chaque jour, je découvre un aspect nouveau et plus grand du message du Christ à nos âmes. Et chose étrange, je me sens en

union plus étroite avec nos grands morts que je ne l'étais . au temple de Vesta, quand je gardais le feu. J'y pensais en longeant leurs tombes... Il me semble que nous, les Chrétiens, nous assurons la perpétuité de leur œuvre, nous seuls... Vois, sans le Christ, la corruption, le désordre, l'égoïsme, la cruauté de tous, des Augustes à tous les ordres des citoyens, des patriciens au peuple... Les philosophes, et c'est pour cela que je les aimais, voulaient endiguer le torrent, revenir aux joius d'autrefois... Ils ne le pouvaient pas. Il faut la force même de Eieu pour élever les âmes. Les paroles des autres sont impuissantes... comme s'ils disciient à un paralytique : « Marche. » J'ai eu un moment si particulier tout à l'heure dans nos Catacombes, m'offrant au Seigneur pour la mort ou la vie... Cela se décidera aujourd'hui...

— C'est la vie, je suis sûre que c'est la vie, nous avons tant besoin de toi, dit Pomponia avec ardeur. Tu seras une si bonne ouvrière dans le champ du père de f aimille 1

— Je suis l'ouvrière de la sixième heure, dans

tous les cas, dit Arria humblement, mais je ne sais pourquoi, il me semble à présent que je vivrai. Peut-être parce que je pensais comme toi au beau travail en commun avec le Christ... C'est Lui qui, par la pureté, par l'amour et la fcâ, sauvera notre Rome. Il en sera le Maître. Il y régnera... Que c'est étrange. Pomponia, tête chérie... on dirait que la plus belle histoire n'est pas en arrière, mais en avant de nous. Que je me sens Romaine et que les Anciens, s'ils voient, doivent tressaillir !

Elles reprirent leur route. Elles longeaient à présent, aux portes de la ville, une des villas de Domitien. Toujours personne... Au bout d'un peu de temps, elles croisèrent trois fossoyeurs qui débouchaient d'un sentier écarté. Ils emportaient un cercueil misérable étroitement recouvert. Une vieille esclave suivait.

— Que c'est triste, l'enterrement des pauvres chez eux, dit Arria qui parlait déjà des païens comme d'une race étrangère. Chez nous, ils auraient les diacres, les prêtres, les frères et les prières de l'Éghse... Qui suit le cercueil? La

mère, peut-être? Pauvre femme, vieille et seule l Ce doit être un esclave.

— Mais les esclaves eux-mêmes ont leurs confréries pour assurer une mort décente, observa la jeune fille.

— Alors, quelque supplicié? hasarda Claudia. Pomponia s'approcha avec sa charité irrésistible :

— Pauvre mère, nous te suivrons, dit-elle. La vieille ne fit aucun signe d'acquiescement.

Ses yeux fixes étaient sans larmes. Les fossoyeurs regardèrent les Vierges avec étonnement.

— Laissez, dirent-ils. Ce n'est pas la mère. C'est la nourrice de celui que nous portons. Il vaut mieux rencontrer celui-là mort que vivant.

La vieille esclave donna des marques d'effroi et regarda à droite et à gauche.

— Tu n'as pas peur que ces jeunesses te l'enlèvent? ricana l'un des porteurs. Au surplus, nous voilà au terme.

La poterne de la villa impériale mit du temps à s'entre-bâiller. Ils posèrent sans façon letir fardeau par terre ; leur marche avait été rapide.

Ils essuyèrent leur front ruisselant de sueur. Pomponia et Claudia s'arrêtèrent par cet instinct qui vous cloue au seuil d'une énigme. Il plut à l'un des fossoyeurs de l'expliquer d'un mot, dans la joie qu'ont les gens de la plèbe de tous les temps à exciter l'étonnement ou la stupeur autour d'eux, par les nouvelles qu'il racontent ;

— Vous pouvez dire là-bas, si vous voulez, qu'ils ne cherchent pas le cadavre du Flavien. Sa nourrice a profité de la fuite des conjurés pour le mettre en lieu sûr. Le voilà. Une dernière fois, il pèse lourd sur nous !

Pomponia jeta un cri :

— Arria ! C'est Domitien qu'on enfouit ainsi !

— Entends- tu? disait Pline à Tacite penché avidement au bord de la terrasse du Capitole pour ne pas perdre un détail de ces heures histo-

riques. Je suis cette foule depuis que la mort de Domitien est connue. Quelle mort ! Ils étaient sept contre lui ; on a en vain cherché le corps. Sa nourrice l'a fait enlever, dit-on. Ses statues servent à présent de victimes à la haine pubHque. Quelle ivresse de les renverser, de les mettre en pièces ! On les brise, on les rompt avec autant de joie que si chaque coup devait faire une plaie et verser le sang de ce monstre... Les entends-tu? Quels cris !... On se croirait au cirque à la victoire de Sabinus, tu te souviens? Les délateurs se terrent on ne sait où. Cette heure était tellement attendue ! On dit qu'on prépare un immense feu de joie pour y jeter ces débris afin qu'il ne reste plus rien de ces objets d'horreur.

— Le Sénat avait ouvert la fête, dit Suétone. Les acclamations des Consulaires s'entendaient au loin ; on arrache ses bustes, ses boucliers de la salle des Pères ; on proscrit jusqu'à son nom... On dit qu'on renverra hors de la viUe tous ceux qui le portent.

— Et cette destinée qui a bouleversé l'hu-

manité, c'est la main d'un esclave qui la tranche. O gloire ! murmura Juvénal.

— Plus justement im affranchi, Stéphane, l'intendant de Flavia Domitilla... L'exil de ces nobles femmes a préparé la perte du tyran. Cette dernière iniquité est la goutte d'eau qui fit déborder la coupe. Il en méditait d'autres..,

— Cœur haineux, jugea Tacite, d'autant plus implacable qu'il était plus dissimulé ! Qui d'entre nous pouvait se croire en sûreté?

— On dit, Caïus, que toi et moi, et bien d'autres, nous étions sur les listes de ses victimes, dit Pline.

— A-t-on quelque détail sur la conspiration, questionna Tacite toujours attentif? Comment est-il mort?

— Je suis allé aux renseignements, répondit Suétone, qui recueillait des anecdotes de toutes mains. Ils sont très curieux. Hier, Domitien annonçait qu'il arriverait aujourd'hui un événement dont on parlerait partout. C'est sa mort qu'il voulait dire... Il refusa des truffes ajoutant : « Demain, si je suis encore là. » Au

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milieu de la nuit, il sauta de son lit épouvanté : ce qui ne l'empêcha pas comme premier acte, au matin, d'envoyer un aruspice au supplice ; il y faisait traîner Asclétarion la veille. Je vous raconterai une étrange histoire là-dessus. Mais, passons. C'est dans sa chambre qu'il fut tué à la cinquième heure, dit-on ; Stephanos le guettait depuis plusieurs jours, un poignard dans son bras bandé ; et d'autres, Maximus, Saterius... Il lutta longtemps, percé de coups, cherchant à leur crever les yeux...

— Un jour de plus, c'est nous qui aurions cessé de vivre, répéta PUne. Je sais aussi de source certaine qu'Arria Claudia devait mourir aujourd'hui... Est-ce vrai ce que l'on dit chez les Pomponii? Julia et Arria auraient rencontré sur la voie Latine un convoi d'esclave, un cercueil scellé comme celui de Comelia, l'enterrée vivante? Tout se paye... Les dieux vengeurs des crimes ont fait leur œuvre... Le sang d'Helvidius est lavé, comme celui de Gomélie, de Glabrio, des consuls... Que sais-je? La vestale doit offrir un sacrifice à Jupiter Vindex.

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Non. Les pensées d'Arria ne respiraient aucune vengeance. Elle avait reconduit Pomponia Julia chez les siens. Lucius Pomponius Graecinus, un païen aimable et facile, laissait à sa fille, nous l'avons vu, comme il avait laissé à sa femme, une chrétienne fervente, toute hberté pour l'arrangement de sa vie. Il trouvait son compte à une charité qui le faisait adorer et le garantissait lui-même de tout danger en cas d'émeute. Il ne demandait pas autre chose, veuf et seul, à cette fille idolâtrée, que d'embellir de sa grâce pleine de fraîcheur une demeure aimable et toujours ouverte. Rassuré sur le sort de Pomponia Juha lorsqu'il commençait à s'inquiéter de son absence, il entendit l'histoire de la funèbre rencontre et descendit au Fonmi fier de donner ces détails émouvants aux autres sénateurs. Pomponia, depuis l'assu-

rance de la mort de Domitien, entremêlait les actions de grâces, les prières et les témoignages d'exultation et de tendresse à celle qu'aucun danger ne menaçait plus. Elle entraîna son amie sur la terrasse de la demeure des Pomponii qui dominait le Forum. Quelques instants, ensemble, elles regardèrent passer la justice de Dieu.

Une foule furieuse envahissait le Capitole à deux pas d'elles, arrachait les statues de l'Auguste, les mêlait, débris informes, à celles du temple des Flaviens que l'on traînait mutilées aux gémonies. Et maintenant, au Forum, la grande statue d'or oscillait sur sa base, poussée et tirée par mille bras. Un dernier effort et elle tombait avec un grand bruit, s'écrasait contre cette borne milliaire qui marquait le point où toutes les routes du monde aboutissaient. Des courriers partiraient sur tous ces chemins pour annoncer à tous les peuples la chute de Domitien et la joie du peuple révolté. Et Arria sonbridt que la fuite des fossoyeurs de rencontre, offrir lîant secrètement le corps du supplicié,

était plus poignante encore que cette orgie de fureur et de vengeance, et le cercueil jeté sur le chemin, insulté par des plaisanteries d'esclaves ivres, plus sinistre que les statues en pièces. Ainsi après leur règne bref : « Les Dieux s'en vont.. » Mais dans quelle ignominie s'en allait ce Dieu !

Elle était assise, calme, silencieuse, sereine, les mains croisées sur ses genoux. La mort, pour elle, était donc écartée? Elle l'avait crue si proche qu'il lui fallait de longs instants pour réaliser qu'elle vivait, qu'elle vivrait... Au seuil de cette vie nouvelle, elle s'arrêtait en une de ces haltes où l'âme se recueille et prend une pleine conscience d'elle-même. Et elle écoutait, elle regardait en elle bien plus qu'elle n'écoutait et ne regardait au dehors...

Que de temps passé depuis qu'assise dans l'atrium de Vesta elle suivait des yeux, le cœur vide, cette Voie Sacrée, baignée de soleil comme aujourd'hui ; que de temps, d'événements, de douleurs ! Et tout était béni ; car chacune de ces angoisses l'avait poussée à chercher plus

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ardemment le secours et la Vie, et ses mains tendues à tâtons, comme des mains d'aveugle, avaient rencontré les Mains Percées pour elle, qui la sauvaient... Certes, du temps était passé ; mais ce n'était pas au temps qu'elle mesurait la distance entre autrefois et aujourd'hui, c'était à la plénitude heureuse de son cœur... Elle ne demandait plus rien. Elle ne désirait plus rien. Le Christianisme exaltait et ordonnait ses forces secrètes ; il les tendait vers un but magnifique embrassant à la fois la terre et le ciel. Il la poussait à une sainteté bien différente de ses rêves philosophiques, pure, humble, pratique, pleine de compassion et de pitié et de la joie indicible que donne l'amour du Seigneur à ceux qui y croient. Il la poussait par une suite logique à im apostolat de chaque heure et de chaque jour, par tous les moyens, sous toutes les formes, comme le disait l'Apôtre, par tout ce qui était bon, pur, heureux, vrai et juste. Là était son domaine, son mode d'action ; là son service de chaque jour indiqué par l'Église, approuvé par elle dans les détails pour qu'au-

cune force ne se perdît. Les diacres distribuaient la tâche de chacun, visiter tel quartier, instruire tels enfants, secourir tels prisonniers... L'armée disciplinée obéissait, libre d'inquiétudes. Arria venait d'expérimenter qu'elle ne craignait rien, ni la mort, ni la vie, dans la paix de Dieu qui surpasse tout...

Elle reposait dans cette paix, comme l'alcyon dans son nid clos, sur la grande mer mouvante. Son cœur ne suffisait pas à l'Étemel Amour. Ses forces ne suffiraient pas au beau travail placé devant elle. Combien de martyrs faudrait-il encore, d'exilés, de persécutés? Combien de Pontifes et de Vierges? Combien de souffrances et de prières, avant que la Croix vît tomber devant elle tous les Dieux comme tombait le Dieu du Palatin? C'était le secret du Seigneur. Mais l'heure viendrait et elle tra vaillerait à l'avènement de cette heure de Dieu qui marquerait l'apogée de Rome... Humble ouvrière de la grande moisson, elle ferait sa tâche et s'endormirait au soir sur la gerbe cueillie, pendant que d'autres se lèveraient à

leur tour pour semer et pour moissonner. Son visage rayonnait •

— Pomponia, si nous allions vers les prisonniers qu'on délivre? dit-elle.

Le bruit mourait par degrés. Rome superbe s'étendait au soleil, satisfaite et lasse, comme un fauve après le carnage.

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