SCÈNE LV
LE BARON DE B ALI FOUS
Je vous salue, messieurs.
LE DUC DE NIVELLE
Je vous attends, monsieur.
LE BARON DE BALIFOUS
Il n'est que l'heure. Nos témoins sont d'accord sur les dispositions du duel?
LE DUC DE NIVELLE
Cela me paraît de toute évidence. L'endroit me semblerait mal choisi pour les objections.
LE BARON DE BALIFOUS
Je suis à vos ordres.
(Les deux adversaires croisent le fer.) LE DUC DE NIVELLE (subitement échauffé)
Meurs, traître !
LE BARON DE BALIFOUS
Du mélodrame I — vous êtes touché...
LE DUC DE NIVELLE
A peine effleuré. Vous avez peur. C'est ton sang qu'il me faut, c'est ta vie î
LE BARON DE BALIFOUS
Je ne voudrais pas votre mort. (LVjpée échappe à sa main.)
LE DUC DE NIVELLE (se fendant à fond)
Misérable! que ton sort s'accomplisse !.... (n lui traverse la poitrine .)
CUPIDON
Ceci est une infamie. Vous avez vu le coup, messieurs.
LE DTC DE NIVELLE
Je me suis vengé.
CUPIDON
Comme un lâche. Je ramasse l'arme du mon. Défendez-vous, due. Je ne laisserai pas égorger mes amis.
LE DtC DE NIVELLE
Amitiés de polissons, d'impertinents. A votre tour, si bon vous semble.
(Après quelques passes, le duc tombe mort.)
LE MÉDECIN
Les soins seraient superflus — le coeur a cessé de battre. Nous voilà très gravement compromis.
nrpiDON
Le point d'honneur est pins exigeant que la justice somnolente, mon cher docteur. Tant pis pour le duc. Le monde ne rit que des malheurs mérites ou non. Il m'admirera, tout en misant mine de me blâmer. C est ma morale toute sèche — et je la dois à l'éducation courante.
MOMUS (tandis qu'il entraîne Cupidon et se relire sous bois)
Tué pour l'amour et tué par l'amour !.... deux victimes pour un baiser ! Sanguinaire orgueil français, tu verses plus de sang en un jour qu'en un siècle tu ne suscites de vertus. Détestable sot celui qui fait dépendre sa considération d'un caprice de femme et prétend la cuirasser de glace contre les rayons dévorants de l'amour... Nulle puissance même souveraine lui résista-t-clle jamais ? Quel philosophe l'appela le premier : « être faible » pour la décréter, ensuite, le principal obstacle à la passion — espèce de
rempart de verre !... Notre honneur, ce fardeau magique et terrible repose sur ses bras : les penche-t-elle vers la terre, nous crions au scandale et nous perçons nos poitrines superbes. Honte à l'esprit qui ne sait pas mieux accorder ses jugements et ses griefs — et demande l'impossible aux forces qu'il raille... Avançons le pas, ami Cupidon.