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DANS UNGROUPL, A LA GAUCHE DE MOMUS

UN MONSIEUR (vêtu <lc noir)

Le malheur des institutions d'utilité publique, en France, c'est de traverser les âges sans varier ni améliorer leurs conditions d'existence. Ainsi, l'Académie qui se fait gloire d'une tradition et repousserait Homère, Dante, Rabelais, Shakspcarc pour y manquer ; les écoles de droit et de médecine; le théâtre qui se prétend possesseur d'un moule régulier; ainsi, l'université, aine de toute civilisation.

DEUXIÈME MONSIEUR

Que lui reprochez-vous ?

PREMIER MONSIEUR

Sa routine ; le gaspillage des facultés de l'enfant traîné sur les mêmes* vieilles routes tant de fois battues des précédentes générations et dont elle

exerce seulement la mémoire — jamais le jugement. Qu'apprend-il en effet? — le latin pour l'oublier, le grec pour ne jamais le savoir. De ce qui devrait être un passe-temps de lettré ou de curieux, elle fait un principe arbitraire d'études, laissant dans l'ombre tout le côté positif de l'enseignement. Qu'en résulte-t-il ? les peuples modernes vivant côte à côte sans se comprendre, dans une barbare ignorance de leur langue, de leurs usages. Ouvre-t-on l'histoire? c'est pour nous obséder de la vie d'un Clodomir, d'un Philippe-Auguste ; mais les événements contemporains encore émus de leurs crises dernières, mais l'histoire du siècle qui nous trouve prêts au mouvement, à la pensée, au choix social, qui doit intéresser nos goûts et stimuler nos futures passions — je devrais dire sagesses politiques — ah ! bien oui... c'est bien de cela qu'il s'agit ! Nous connaissons les lignes géographiques de l'Indoustan — mais que nos affaires ou nos plaisirs nous attirent — je suppose vers l'Ouest de la France — bien vite on s'enquiert si Nantes est un port de mer. Un bachelier me soutenait, ce matin, avec candeur, que le département de l'Orne avoisine Chalons. L'an dernier, un licencié en droit, parlant de Grenoble, se fit fort de l'atteindre, à cheval, au bout de trois heures, après avoir quitté Arles. Nous avons beaucoup de savants qui dépècent laborieusement un certain nombre de fois les Argonautiques de Valérius Flaccus, les Dialogues de Minutius Félix, la deuxième guerre punique de Silius Italicus — Valère Maxime ou Septimus Serenus — la Thébaïde de Stace, les opinions des grammairiens grecs, rhéteurs, sophistes et chansonniers ; pendant ces jours perdus, l'Escurial regorge de manuscrits arabes soigneusement moisis ; peut être autant de trésors cachés à la lumière, qui sont pour nous comme un chapitre inédit des Mille et une fruits. Que sait-on du Code, cette moelle de notre existence ? Que sait-on de l'histoire naturelle ou tant de découvertes intéressant notre propre existence nous attendent? Que sait-on de l'astronomie, cette grande science qui coupe court à toutes les idolâtries religieuses pour nous enseigner le véritable esprit de la divinité? Et la médecine, dont les notions les plus simples restent pour tant d'intelligences lettre morte ? Nous ignorons jusqu'aux plus banales fonctions de notre organisme, faute de quelques principes élémentaires. Nous parlons de l'avenir de la race française — des rôdeurs et petits aventuriers qui sont la plaie et le crime, à l'état latent, de nos grandes villes... avons-nous seulement songé à fonder des écoles de jeunes colons ? 11 y aurait mille choses d'une aussi urgente nécessité à considérer profondément : institutions, études, infâmes falsifica-

tions qui réclament l'énergique assainissement des marchés, routines sociales. La science a sa pente naturelle comme l'âme ; sa forme est renouvelable. Oui, mes amis, si nous élevons nos idées jusqu'aux vérités dont la lumière nous pénètre à notre insu, nous trouverons tout un monde d'aperçus nouveaux dont l'étude s'impose. Nous penserons que les forces humaines doivent exiger leur emploi justifié. De ce fait, l'éducation se complète en devenant logique. Elle prend indifféremment toutes les intelligences mises en valeur pour le bien général. Pratique, scientifique, elle n'oublie rien du passé, mais se fortifie dans les nécessités du présent, les espérances que nous donne l'avenir. Nos horizons deviennent plus sains, ramenés à l'étude des vérités primordiales, à la mise en valeur du globe — patrie commune — à l'exploitation sagace de notre sol. A ce propos, pourquoi n'a-t-on pas créé des inspecteurs de la terre ? Cela serait préférable à des inspections de Beaux-Arts incapables de produire même un pouce de bonne peinture. La nature serait mieux connue, — une l'ois le ciel catholique chassé — et, du reste, tous les paradis d'une si piètre invention. La science fait vivre— la saine poésie inspire ; — démolissons le commérage romancier qui a tout usé et vieilli — jusqu'aux dictionnaires. Nous oublierons cette instruction de commande qui rend si vains leurs possesseurs, — qui fait qu'un traducteur d'Horace, un monsieur à mémoire latine ou grecque, tranche aussitôt du phénix pour avoir joué de la flûte sur quelques versions, inférieur même à L'artisan dont L'utilité se démontre par nos besoins. Ceque je disn'cst-il pas juste ? Nous croyons tout mériter pour avoir approfondi Gœthe ou Shakspeare ou Dante — et nous ne connaissons pas, en revanche, même le véritable rôle des oiseaux. Le inonde ancien tombe en poussière. Que sont nos révolutions dépavé, dans un petit angle, auprès des révolutions de la science ? de véritables affaiblissements. Un homme vient ; il apporte la vapeur : voilà le plus terrible révolutionnaire. 11 va formuler un univers nouveau.

DEUXIÈME MONSIEL'Il

La vapeur ! la vapeur ! — pardon de vous interrompre — mais ici, nous avons certainement les mêmes idées. La vapeur nous préparc des bouleversements infinis. Adieu, sociétés stériles, civilisations endormies, compétitions misérables, dupeuses influences, chancelleries despotiques. C'est un éboulement complet. La vapeur, s'appelle Attila — le feu au monde, le renversement des nationalités, des castes, des fortunes, des idées, des

habits, de tous les moyens d'action présents — une confusion générale portant, malgré tout, le même habit — jusqu'à l'heure ou de nouveaux cataclysmes rediviseront et grouperont les familles hostiles. L'aveugle force qui soulève le monde trouvera plus tard son adversaire pour le morceler encore — stabilité inflexible succédant à un mouvement de vertige. Ce sont, alors, des recommencements de civilisation — après des tragédies produites toujours par l'épée — dieux ou héros suscités. Etes-vous de mon avis? Le monde marche, le monde est en ébullition. Le nombre s'impose. S'il y a éducation, nous avons la victoire du travail et le rajeunissement des sociétés. Mais le progrès ne s'entend pas de même partout. Pensez aux forces qui ne sont ni l'Europe, ni l'Amérique notre créature!.... L'Asie tend vers nous sa main féline ; Mahomet reste deboul, toujours menaçant, malgré nos imbéciles caresses. Il se dresse sur le corps des autres religions qu'il faut frapper si l'on veut instruire et civiliser. C'est lui l'antagonisme redoutable. Justement fiers du degré de nos lumières, nous détruisons pour l'édifier lui et son armée fanatique. Ne l'épargnons pas, si nous voulons la lumière égale par le monde ; n'a-t-il pas voué à l'exécration les civilisateurs qu'il appelle toujours chiens? Le nègre, qui dévorait la veille son ami dans un festin de cannibales, s'habille à la Belle Jardinière et vit sauvagement de nos pâles élégances. Il n'est pas préparé pour boire à la coupe de nos idées — cette coupe est déjà sienne. Ah! c'est ici qu'il faut s'arrêter... Nous soulevons, là, une rude question. A l'heure même, pouvons-nous faire entendre à l'Europe le cri d'alarme?.... Hier, on pouvait encore dire : « Prends garde au nègre, race latine ! Peuples méditerranéens, vous avez ouvert la bouteille à l'encre en l'inclinant du côté de votre visage. Le continent noir s'éveille. Il viendra chez vous, au sortir de ses forêts, la main encore fumante du dernier sacrifice humain, chercher la femme blanche et le peu de chaleur dont vous vivez. Après la Saltarella, Naples pourrait bien danser la bamboula ; Gênes s'emplira de toisons frisées infectant l'huile rance. Tom s'apprête à s'asseoir en croupe derrière le Coléone, dévastateur de la Venise émaillée où retentissent ses tambours garnis du cuir de l'hippopotame; le Soudan fera irruption sur la Canebière, avec sa progéniture à la main; un ancien mahdy fricotera la bouillabaisse sur le vieux port, affublé de l'habit noir des grandes maisons ; le Gabon peuplera Alicante et Cadix ; les riverains du Niger pousseront au nord et valseront sur des airs de Strauss en buvant les bières mousseuses; Constantinople, même russe (la boule du monde est folle !) verra à la fois

mouler dans ses ruelles les citoyens camards du Zambèze et les citoyens du (leuve Jaune aux yeux bridés. La vapeur promène sa flamme sur le globe. C'est un embrasement qui va tout refondre. Mais au profit de qui ? Est-ce seulement du canon, des fureurs guerrières ou de la paix et des bonheurs humains?

PREMIER MONSIEUR

Des bonheurs humains sans aucun doute. Les hommes sont, par elle, réunis, associés. La colonisation s'emparera de toutes les forces dévoyées qui sont l'excès de santé des peuples et la cause principale de leurs conflits armés. Les hommes auront honte de leurs misères. Le moyen ûge domine encore dans les idées; aussi, les découvertes de toute sorte sont-elles laissées aux mains de quelques isolés que l'on abandonne. Un producteur de génie doit être exploité comme une bonne (erre et converti en actions comme une mine féconde. L'homme deviendra partout un initie, esprit d'éducation, de devoir et de lumière. Les champs ne seront plus un exil pour l'intelligence solitaire. La terre n'appartiendra pas seulement aux ilotes que leur stupidité défend de tout contact. La nature doit se renouveler sous la main des aptitudes. Ce qui se perd, aujourd'hui, égale au moins ce qui profite — et les malheureux sont les vrais martyrs de cette paralysie actuelle de l'âme politique confinée dans de stériles discussions. Voilà ma foi, mes amis: Mens agitai molen!

deuxième MONSIEUR (appelant)

Savin.

PREMIER MONSIEUR

Qui appelez-vous ?

DEUXIÈME MONSIEUR

Ce jeune homme au chapeau de paille — un garçon plein de mérite, modeste stagiaire pour le moment.

LE JEUNE HOMME

Salut, messieurs.

DEUXIÈME MONSIEUR

D'où venez-vous, ainsi, l'air grave comme un protêt ?

LE JEUNE HOMME

D'un sermon. Je voyais pas mal de monde entrer à Saint-Snlpice ; « je suis le monde », comme dit Bilboquet, et me voilà poussé contre la chaire.

On n'a pas plus de veine. Dans la chaire trônait un moine prodigieusement gras — dominicain, je crois.

PREMIER MONSIEUR

La graisse n'empêche pas l'éloquence. Parlant bien, votre moine?...

LE JEUNE HOMME

Emporté, instruit et dramatique — un tribun froqué. La pièce déclamée a beaucoup de tirades — mais il entend joliment l'effet.

DEUXIÈME MONSIEUR

C'est la nouvelle école.

LE JEUNE HOMME

Ma foi oui: — les idées étroites, impérieuses, exclusives du passé, dans un cadre de formules oratoires toutes récentes. Les enfants savent, comme cela, très bien leurs fables. Pour parler encore plus juste, c'est une tribune gothique où l'on entend tour à tour le langage des journaux, des théâtres, des romans, du code, de . la politique — et même du reportage mal fait.

DEUXIÈME MONSIEUR

Sur quel sujet a-t-il parlé ?

LE JEUNE HOMME

De tout un peu : de la Vierge mère et épouse du Christ ; de Dieu le Père, ni plus jeune ni plus vieux que son fds ; des fiançailles hypostatiques ; de Yèconomie de l'Eucharistie ; des croisades exaltées par allusion à de plus modernes sottises qui ont la sécurité papale pour objectif, des juifs régicides du vicaire du Christ, improvisant sainte toute chose en contact avec ses mains sacrées ; de l'héritage métaphorique de Saint- Pierre ; des mers catholiques où flotte bravement l'arche romaine — enfin, de l'éternelle Rome dont il a oublié de dire qu'elle est une oligarchie abstraite, disposant d'un personnel formidable en lutte» ouverte avec la société — passant sa vie à se dérober aux plus touchantes lois de l'humanité : à l'amour, au mariage, à la paternité, aux affectueuses intimités de la famille, aux caresses du foyer — influences nobles, associations chastes qui rendent l'homme véritablement élevé, bon, compatissant, désintéressé. Le thème, ainsi éclos, illustré^d'images caduques, de poétiques descriptions où

Delille se retrouve avec ses « chantres ailés », véritable susurrement de pensionnat. Il a même essayé le fameux : « Nos mères et nos sœurs » comme au Gymnase — et, par parenthèse, le trait a réussi. J'ai retenu la péroraison qui me paraît un chef-d'œuvre d'enfantillage : « Ce siècle sera le siècle de Marie, de Pie IX et de l'Immaculée Conception ! »

PREMIER MONSIEUR

Etait-il de bonne foi, dans ce plaidoyer?

LE JEUNE HOMME

Je le crois. Ainsi, des traditions dont le caractère primitif doit être complètement altéré — de mystiques propos sans fondement ni portée — des fantaisies apocalyptiques, étreignent, organisent, dirigent à leur gré la raison la mieux consolidée; et voilà cette pauvre raison vouant son influence à des chimères dont Punique crédit est la ténacité, quand la nature lui conseillait le doux exemple de sa vérité, de sa claire sagesse.

PREMIER MONSIEUR

Ainsi, vous êtes athée, Savin?

LE JEUNE HOMME

Je suis homme et je respecte nies instincts. Trouvez-vous plus de courage à se soumettre aveuglément aux pratiques adoptées dans un but de sécurité éternelle qu'à souffrir pour l'éclaircissement de sa conscience, à douter, par besoin de vérité, interrogeant sans cesse sa raison et son cœur avec l'ardeur des esprits avides de, salutaires découvertes !

DEUXIÈME MONSIEl ll

Quelle sera votre religion?

LE JEUNE HOMME La plus lucide pour mon cerveau épris de lumière.

PRE 31 1ER MONSIEUR

Mais votre âme ?

LE JEUNE HOMME

Je l'abandonne aux puériles et charmantes sensations qui sont L'apanage de sa vie irréfléchie. Que de fois n'ai-je pas sondé avec terreur l'effrayant problème de la création... Ce sont les infiniment petits qui composent l'inliniment grand. Ce sont les molécules, les atomes qui

forment l'univers. Le globe est une vaste fourmilière où la fourmi est déjà un colosse. Procéder par le détail, dans l'œuvre, pour constituer un ensemble, c'est opérer comme la nature qui n'est, en somme, qu'un incommensurable détail bien soudé. Il n'y a rien de grand, ici-bas, à proprement parler dans le sens de la masse ou de l'étendue — jailli d'un bloc — sinon une agglomération d'atomes. Notre vue est bien bornée pour -de telles explorations. Au plus fort de mes défaillances, j'ai toujours eu la conception d'une nature éternellement renouvelée et fécondée — vivante de sa merveilleuse harmonie, résultat des êtres qui se perpétuent dans son sein et composent son essence propre, avec la flamme immortelle qui est l'émanation invisible de leur esprit. La divinité réside dans la vie même de ces prodigieux ressorts qui sont les mondes et les êtres. Je sens que je me perpétuerai comme tout cela.

DEUXIÈME MONSIEUR

La religion est un frein, vous ne l'ignorez pas.

LE JEUNE HOMME

Les religions, vous voulez dire ? La nôtre n'a d'empire réel que sur les enfants et les femmes, êtres inconsidérés. Combien je préférerais à ce vain simulacre de pompes, de fêtes, de rites compliqués — à cette mise en scène savante, diplomatique, administrative, paradoxale, féconde en subterfuges, embellie à mesure des progrès sensuels de la civilisation, flattant obstinément les femmes, rudoyant la jeunesse pour ses vives aspirations naturelles, — enfin, imposant aux naïves croyances des idolâtries pédantesques — combien je préférerais de grandes et solennelles conférences où tantôt les enfants, tantôt les personnes plus graves viendraient prier en commun et se recueillir à la voix d'un illustre orateur. Celui-là serait ami du bien, sympathique à la vie humanisée, indulgent aux beaux amours, doux conseiller des justes devoirs, démonstrateur pacifique de toute vérité, indiquant les efforts à tenter pour conquérir les grandes vertus sociales, enseignant le Vrai, l'Honnête et le Beau. Viennent alors de nouveaux Socrates, de nouveaux Platons, des Démosthènes courageux, des Catons ou des Jean-Jacques sociables, des Fénelons rendus au monde, des Pascals, des Shakspeares libres, des Montaignes dévoués, — toute la lumineuse phalange des penseurs et des sages dont le xix8 siècle offre comme un sublime résumé — et devant eux on verra s'asseoir

des populations animées d'un véritable enthousiasme — disposées d'un commun accord aux méditations fraternelles !

DEUXIÈME MONSIEUR

Votre profession de foi, un peu trop répandue, peut assujettir votre vie à bien des tribulations.

LE JEUNE HOMME

Je sais cela ; mais je sais aussi que le monde est fait de mouvement. Discuter le mieux, est-ce donc se déclarer l'ennemi de l'à-peu-près? Je suis de ceux qui pensent qu'on doit être suffisamment innocente'' aux yeux du monde quand on n'a d'autre but, dans sa vie active, que de se mettre ardemment à la recherche de ses bonheurs positifs.

UN GARÇON (air sacristain)

Monsieur, votre café refroidit.

s ci; m: lxii

QUATRIÈME GROUPE Va-et-vient continuel de consommateurs. Un groupe s'assied.

PREMIER ÉTUDIANT

Tiens, l'ami Cupidon !

DEUXIÈME ÉTUDIANT

Bonjours, vicomte. Tu nous a quittés?.... quelque petite dame On ne

te revoit plus dans le quartier

CUPIDON

J'ai passé l'eau.

PREMIER ÉTUDIANT

Tu veux compléter ta liste : « mille e tré ». Les femmes sont amusantes sur la rive droite — un peu chères, par exemple. Que portes-tu là ?

CUPIDON

Un bouquin — un livre à la mode — histoire d'estaminet qui en est à sa vingtième édition. Platitude, exactitude sont ses titres. Le roman ayant

l'élasticité du caoutchouc, nous pouvons nous attendre à un second exemplaire théâtral — qui dira autre chose, naturellement. Le reportage fera miracle ; toute la presse sera sur les dents pour une niaiserie. L'auteur se relie à un groupe de romanciers très bons commerçants. Les prospectus sont soignés. Pour le sentiment actuel, ce livre a les meilleures qualités de réussite : il est écrit sans prétention et même sans goût — et l'on y joue à l'esprit comme les demoiselles de pension à la corde — en minaudant. Cela veut dire intéresser Paris et désennuyer la province qui ne voit Paris que par ses bals et ses cafés.

PREMIER ÉTUDIANT

Te souvient-il de nos interminables querelles sur l'antiquité ?

CUPIDON

Sans doute. Tu appelais cela mon tic, ma marotte.

PREMIER ÉTUDIANT

Tes fameux amis — Homère, Anacréon, Eschyle — les as-tu reniés ?

CUPIDON

Peut-on renier ce qui est la grandeur, la vérité, la grâce?.... Mais toi, violent défenseur des œuvres nouvelles, n'as-tu rien modifié à tes arguments

passés?

PREMIER ÉTUDIANT

Je les ai soumis à l'optique plus réfléchie de l'entendement. Il va sans dire que cette épreuve tentée à l'heure décisive où la raison fait un choix à travers le fatras écrit, ne leur a pas été de tout point favorable ; il me semblait entendre de vulgaires bouches répéter ce que d'autres avaient déjà dit — ou plutôt chanté, avec une inspiration que rien n'égale. Et quelle admirable profusion d'idées!.... Quel art au service de ces idées, pour leur donner toute l'autorité d'un enseignement, aussi bien que l'éclat d'une merveilleuse ciselure ! Quel bon sens jusque dans l'extrême fantaisie! Quelle mesure dans l'élan toujours pur de l'imagination !.... Rien pour la mode, rien pour l'imitation — chaque effort individuel ; l'étude, envisagée de haut, libre et fière.

CUPIDON

Tu me vois ravi de ta conversion, mon cher.

MOMUS

Ce qui gêne un peu mes idées modernes, dans tout cela, ce sont les dieux, l'abus des divinités.

PREMIER ÉTUDIANT

Au contraire: les lettres antiques leur doivent l'harmonieuse expression dont elles offrent le caractère.

MOMUS

Enfin, Jupiter

PREMIER ÉTUDIANT

Le grand Zeusî — prodigieuse figure, idéale à force de rayonnement.

MOMUS

Hercule

PREMIER ÉTUDIANT

Le glorieux voyageur si cher aux opprimés ; errante personnalité à la recherche des tyrannies. N'est-il pas l'âme même du cosmopolitisme — je dirai plus : un précurseur de la Révolution française, cette grande libératrice ?

MERCURE

Et Mercure

DEUXIÈME ÉTUDIANT

Il vit au milieu de nous, celui-là. Sa famille a singulièrement progressé.

MOMUS

Par exemple ! . . . .

PREMIER ÉTUDIANT

En doutez-vous? vous ne seriez pas de votre temps. C'est le Messie attendu — un bonhomme qui a l'oreille des agioteurs. Ah ! les agioteurs... quelle clique S L'agiotage tuera la France. C'est l'ogre social. Oui, messieurs, le virus de l'argent, des commerces louches ou des industries falsificatrices, semble entrer chez nous avec l'Européen voyageur. Nous finirons par être entièrement pervertis. Un Israël généralisé — cette fois mélange de tous les dogmes — garde les portes derrières lesquelles il y a un trafic malhonnête. En vingt années, Paris est devenu la proie des industries sans patrie. Mais Mercure... quel courrier mes amis !... il accourt vers eux à grand renfort d'ailes, portant la bonne ou la mauvaise nouvelle et préside à

leurs jeux innocents. Le monde actuel n'a pas d'autre civilisation que les facultés diverses des anciens dieux.

MOMUS

Et Momus — qu'en dites- vous ? pas grand'chose...

PREMIER ÉTUDIANT

En usant encore du parallèle, on peut dire qu'il a barre sur une génération d'esprits, étant le premier anneau de cette grande chaîne qui s'appelle Archiloque, Aristophane, Lucien, Horace, Juvénal, Dante, Rabelais, Erasme, Skelton, Luther, Cervantes, Quevedo, Daubigné, Régnier, Molière, Swift, Voltaire, Diderot, Rivarol — et de nos jours, Byron, Hugo, Barbier, Musset, Balzac, Gœthe, Henri Heine. Dans leur étude se trouve la perpétuelle raillerie du présent et du passé, sous une forme comique, tragique ou élégiaque.

MOMUS

Je me permettrai de vous faire une singulière question — c'est uns digression permise En parlant des illustres, que pensez-vous du cri en faveur : « Vive celui-ci, vive celui-là.... ? » Cette formule laudative a ses périodes; d'abord, vocifération routinière de l'esclave ; — puis, exclamation religieuse; — ensuite monarchique; enfin, elle reparaît aujourd'hui dans le bagage politique. N'est-ce pas, là, une forme de servitude qui devrait être défendue et même punie sur les lèvres d'un homme libre? Je suis bien sûr qu'elle ne s'emploiera jamais dans une austère république.

PREMIER ÉTUDIANT

Quand nous crions: « Vive quelqu'un... » nous manifestons notre impuissance et la misère de nos ressources morales. « Vive un homme » pour un pays, revient à dire qu'il est le seul élément de vitalité. Sans lui, nous serions perdus. Mais une fois mort, tout va-t-il périr : le fleuve, la maison, le champ? Un pareil individualisme est aussi exclusif que la divinité. Donc, l'Etat ne se mène encore que par l'idole. Il l'exige comme portedrapeau, comme sauveur. Et pourtant, ne sommes-nous pas tous d'une égale utilité dans le rouage gouvernemental composé d'éléments divers? Du reste, que nous faut-il ? — de bons ouvriers, d'utiles commis ou fonctionnaires dont le zèle ne se ralentisse pas. Une société bien administrée répond, avant tout, à l'idée d'une maison commerciale, d'une colossale association d'intérêts. Cette compagnie vit, trafique, exporte, étudie, ensemence,

encaisse, dépense. Elle a des comptables, des érudits — hommes pratiques

— et non de beaux parleurs pour gérer ses affaires — jamais des favoris d'étagère, des figurines d'apparat. Quand serons-nous rassasiés de la politique à personnages pratiquée depuis des siècles ? Sur dix ou cent formules d'action, neuf ou quatre-vingt-dix-neuf sont extravagantes — pure question de forme modifiée au gré des dirigeants vertueux ou fripons. Les solutions — dues au hasard — tirent toute leur force de l'imprévu, sans compter avec les ressources et les besoins communs envisagés fraternellement. La politique de théorie nous obsède et nous fait passer à côté du vrai point de vue social. Ainsi, par exemple, combien déjeunes gens dans la finance, l'administration, l'industrie, les métiers ou les arts ont cent fois plus de talent que tel politique de métier appelé « homme d'Etat » comme on dit : « homme de cheval » dont la prétention est de conduire un pays, de nous gouverner — nous et nos biens — et qui choisit ce métier de régisseur bon au bruit, aux aventures — et le plus souvent à la paresse bien rentéc. On a dans la main la fortune des autres

— et la vie en paraît plus agréable. Politiquer, c'est pour beaucoup la couler douce, pour parler l'argot du jour. Beaucoup de politiques actuels, reliés de très près à la finance véreuse, ne se réunissent pas pour mettre incontinent ordre aux affaires publiques avec une vertueuse rigueur, pour remédier aux maux visibles — programme sérieux, celui-là ; — on ne les voit pas se concerter pour le seul bien général et les urgentes nécessités des peuples converties en maux séculaires — mais bien pour tuer le temps, exercer les nerfs, bavarder, poser, en affichant des sentiments personnels et des besognes nulles. Chaque politicien n a-t-il pas son fonds de boutique qu'il finira par aliéner. Ses électeurs sont devenus, en quelque sorte, son commerce. La féodalité reparait sous l'habit noir d'un petit monsieur de quelque part, qui prend à bail son emploi, espèce de marquis de Carabas dont l'influence englobe quelques lieues de terre. Des capacités spéciales, n'en parlons pas.

Voilà des horizons... Que de pensées d'avenir ils suscitent ! Pour l'instant, fermons cette vaste parenthèse et revenons aux idées précédentes. En me citant les maîtres satiriques, vous avez parlé d'étude... C'était caractériser scientifiquement leur manière d'observer. De tels génies se sont-ils donné la peine d'approfondir leur vision.. ? L'étude !... — un bien grand mot pour un médiocre résultat, cher monsieur.

PREMIER ÉTUDIANT

Vous aimez le paradoxe — cela se devine. L'étude n'est-elle pas la seule et la vraie source de toutes nos satisfactions intimes ?

MOMUS

Elle est le désespoir de notre décevante destinée. J'ai connu, à Bologne, un docteur fort savant qui pleurait à la vue d'un jardin... L'éducation nous aide à mieux approfondir nos misères ; elle rembrunit nos pensées d'une habituelle inquiétude — exaltant notre orgueil, flattant nos vices par l'enseignement de vices plus énormes, envenimant nos déceptions. Et pour la consolation qu'elle donne, soif irritable fatale au corps si vite usé ! que de souffrances préparées à rencontre de ce monde où rien ne s'organise selon la raison, mais par un arbitraire principe de force, d'intrigue ou de déloyauté. En nous donnant la sagesse, elle oblige à l'entente exacte des faits ; en nous éclairant , elle répand la lumière sur les ténébreuses horreurs du mal — et, nous fortifiant pour la lutte ou le conseil, elle dresse devant nous, au moment du combat, la couvée difforme de toutes les turpitudes, de tous les ridicules, de toutes les pensées mauvaises que le sein de l'humanité contient et réchauffe silencieusement.

DEUXIÈME ÉTUDIANT

Sombre tableau — bien fait pour désespérer. Quelle part attribuez-vous donc à l'ignorance ?

MOMUS

La part des humbles — bien digne d'envie si dans son lot est compris le repos qui fuit incessamment l'âme élue en raison même de son élévation. Mais il se fait tard, messieurs, je vous dis adieu. Nous attendions quelqu'un qui ne vient pas.

PREMIER ÉTUDIANT

On allume à peine le gaz.

MOMUS

Le soleil momentané d'un progrès renouvelé comme les visages — au fond, le même. Il me donne mal aux yeux et blesse mon odorat depuis que j'habite Paris.

PREMIER ÉDUD1ANT

Aurons-nous l'honneur de vous rencontrer au Collège de France ?

MOMUS

Un vieil écolier comme moi ne profite malheureusement de rien. Quelle est la question intéressante du moment ?

DEUXIÈME ÉTUDIANT

Jésus — « Sera-t-il Dieu, table ou cuvette » . Les philosophes n'ont pas un large champ d'exploration.

MOMUS

J'y serai.

MERCURE (bas, à Cupidon)

Il faut que notre Apollon soit découvert dès ce soir. Cherche, explore. Une mystérieuse affinité rapproche l'Amour et la Poésie, (n s'éloigne au bras

de Monius.)

PREMIER ÉTUDIANT

Ah î ca, quel excentrique nous avez-vous servi là, vicomte ?

Un parent de province.

DEUXIÈME ÉTUDIANT

Très misanthrope ?

CUPIDON

Suffisamment. Il a éprouvé de grands revers — adieu î

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