‹ Les dieux en voyageChapitre 110 sur 162 · UNE VOIX · texte numérisé non relu

UNE VOIX

Quelqu'un...

APOLLON

Drôle de nom — Entrez.

(Apparaît un monsieur à physionomie grotesque.,)

l'interrupteur Bonjour, monsieur Apollon. La santé, ça vous va ?

Merci.

l'interrupteur Je vous dérange peut-être ?

APOLLON

Au contraire — je travaillais. Travailler!.... mon esprit planait dans les espaces où jamais ne s'aventurent vos songes. La création me révélait ses profonds mystères.

l'interrupteur

Ah! nous y voilà. Eh bien, sans rire, monsieur, elle ferait mieux de vous enseigner l'adresse d'un banquier très chic. Moi, je suis positif: revenons sur la terre, c'est un jour d'échéances.

APOLLON

La terre ! vous n'êtes que trop en elle et elle en vous. Voici ce que j'écrivais... je vous réponds d'une ingénieuse découverte.

l'interrupteur

Mes courses d'abord. Toutes ces machines ne paient pas un omnibus.

APOLLON

Un instant... J'ai besoin de me relire à haute voix. Cette audition ne peut pas déflorer le bouquet de vos intérêts. « Dans la terre, la science moderne finira par reconnaître un animal parfaitement organisé. »

l'interrupteur

Un animal! — c'est du nouveau.

APOLLON

« L'étoile d'or, ce ver luisant des cieux

a dit un poète. Il ne croyait pas si bien dire ; mais le poète est visionnaire. Oui, un colossal ver luisant, notre habitacle, se joue dans l'espace, soutenu sur sa toile d'atmosphère comme l'araignée, centre d'une attraction multiple combinée pour le maintenir. On n'a encore ni déterminé ni approfondi cela. L'animal-monde, luciole gigantesque ou ver luisant, affirme ses origines, avec sa constitution nettement visible, son système artériel — fleuves, ruisseaux, sources, — ses organes non définis à cette heure, ses forêts qui sortent de lui comme le poil et le duvet émergent de notre épiderme. Observez, maintenant, ses souffrances, ses maladies, l'état différent et variable de santé, le rajeunissement des saisons ainsi qu'en nousmêmes... Pour la Terre, l'existence se traduit en des milliers de siècles, sans doute, — comme pour ses parasites en des années plus ou moins multipliées, des jours, des heures, à peine des secondes. Emerveillons-nous du mouvement prodigieux qui s'opère sans cesse dans son organisme, sans qu'il y ait déperdition d'une goutte de son sang ou d'un atome de sa chair composée d'animalcules — exactement pareille à la nôtre — car nous la répétons et la contenons, cosmos d'une envergure moins puissante. Son ossature, ses muscles sont nos horizons. Ses sommeils, ses réveils commandent nos réveils et nos sommeils. Sa respiration nous apparaît dans la lente et régulière oscillation des mers. A quelle saison de sa vie est la Terre? — printemps, hiver ?.... hiver, peut-être... Les hommes, les êtres

qui vivent de ses propres sentiments ne sont-ils pas devenus froids et tristes ? Nous sommes loin de la pleine jeunesse de l'humanité. 0 merveille! l'insecte, la feuille, l'arbuste, — à l'imitation de la Terre — contiennent aussi leurs petits mondes. Nos mains touchent-elles, nos doigts remuentils le moindre objet qui ne soit un composé d'êtres animés: — caillou, poussière , charbon , bois, fruit, fleur? Toi, par exemple, statuaire, cette glaise que tu pétris et d'où sort Galathée, n'est-elle pas un ensemble d'animalcules qui se disposent pour former une image reflet de cette création ici vivante, avec des aspects d'immobilité, — là, s'agitant, frissonnant... Dans celte boue, en apparence morte, sur ce sein glacé qui ne tressaille pas encore, sur ce cœur fécond de ta Galathée, jette un sèment de fleur et tu le verras s'épanouir. 0 nature à peine entrevue, magique poésie, féerie sublime qui contiens tant de drames, tant d eglogues, vision faite — si nous te comprenions et pouvions t'analyser — pour confondre notre raison avec une puissance bien autrement extraordinaire que la petite comédie des dieux, mêle mon existence à tes mystères ! Puisque tu m'as voulu immortel, donne-moi le visage renouvelé de toutes tes formes, en me faisant participer à tes éternels bienfaits, aux millions d'avatars qui nous feront comprendre tes universelles passions ! »

l'interrupteur

C'est fini — tant mieux. Je viens, vous savez... pour la petite note; chacun a besoin de son du. Vous m'obligeriez...

APOLLON

Dans quelques jours ; en ce moment, je suis bien pauvre.

l'interrupteur

Ah, ah, c'est pour plaisanter? Vous me répondez toujours la même chose, cher monsieur...

APOLLON

C'est que vous me faites toujours la même demande.

l'interrupteur Vous aurez bientôt de mes nouvelles; je vous poursuivrai à boulet rouge.

APOLLON

Ne vous pressez pas. (on frappe à la porte.) Qui est là ?

Page 1