‹ Les dieux en voyageChapitre 11 sur 162 · SCÈNE IX · texte numérisé non relu

SCÈNE IX

JUPITER, UN CURÉ. (Ils arrivent de deux côtes différents ) LE CURÉ

Ah! vous voilà, je ferme mon bréviaire.

JUPITER

Continue/ donc, je vous prie, monsieur le curé.

LE CURÉ

Merci, merci; chaque chose a son temps. Dieu ne me saura point mauvais gré de l'oublier un peu pour vous.

JUPITER

Hélas!...

LE CURÉ

Un soupir !... Seriez-vous plus rigide observateur de sa loi que moi ?

JUPITER

Je ne le crois pas.

LE CURÉ

Prière à bien dire est vertu ; prière distraite dite, n'avance personne pour le ciel.

JUPITER

Vous espérez donc y prendre place avec les ombres bienheureuses?...

LE curé

Les ombres! c'est le style ancien; — dites les archanges, les chérubins, les saints bien vivants et bien portants comme vous et moi. Ne confondons point le paganisme avec notre sainte religion, (-'est bien assez des erreurs de nos pères. Quelle aberration, et que nous devons louer Dieu de nous avoir sauvés ! Vous connaissez l'Olympe, monsieur ? Souvenez-vous de cet

amas impur de divinités ; Satan seul pourrait composer une telle réunion. Qu'y voyez-vous, en effet? des menteurs, des hypocrites, des voluptueux, des meurtriers, des gloutons, des voleurs. C'est le scandale en corporation. Et quel rire indécent n'est-on pas forcé d'entendre à chaque nouvelle fredaine ! Ah ! les bons vivants ! Admirez un peuple agenouillé devant ces lurons. Y pensez-vous sans indignation, monsieur le comte? La douce piété qui se lit sur votre visage ne saurait s'accommoder de pareilles horreurs. Ah ! les belles sottises, ma foi, et comme cette invention d'un ciel en goguette fait sourire le sage! Voyez-vous ce terrible Jupiter, le maître des dieux! — sa vie n'est-elle pas un déplorable exemple à citer pour l'édification des fidèles? Dans quel poète ai-je lu que son seul éternuement ébranlait la terre ?.... Pauvre Jupiter, j'aurais bien volontiers prié Dieu de l'assister, (n offre une prise à Jupiter qui éternité.) Dieu vous bénisse, monsieur le comte. Votre cervelle est puissante, cela s'entend.

JUPITER

Je vous rends grâces.

, LE CURÉ

Du reste, toutes ces antiquailles ne sont que mensonges, inventions désordonnées, artifices, impuretés. Le caractère moral que nécessite toute supérieure direction fait ici complètement défaut. Il était temps que l'Evangile vînt mettre un terme à cette « mascarade céleste », selon l'expression d'un illustre évêque, pour nous inculquer des sentiments plus purs. Longtemps nous avons lutté pour la foi. Pendant des siècles les bourreaux païens se sont gorgés du sang des martyrs, au nom d une religion dépravée. Enfin, nous sommes vainqueurs. Comme des fantômes, les vieilles divinités se sont évanouies pour toujours.

JUPITER

Le croyez-vous ?

LE CURÉ

Comme je crois à votre existence. Auriez-vous le moindre doute à cet égard ?

J'ai peu approfondi ce sujet, qui demande les études spéciales de votre ministère. Je crois, pourtant, parce que l'on m'en a fait une obligation.

LE CURÉ

Tout est mystère.

JUPITER

C'est le fond même des religions, mais plus particulièrement des religions abstraites. Les hommes n'ont-ils pas préféré de tout temps l'hypothèse à l'évidence.

LE CURÉ

Halte-là, monsieur le comte, ne confondons point cette cause, dont je suis l'avocat officiel — pardon du mot — l'hypothèse avec la révélation.

JUPITER

La révélation peut n'être que le fait d'une hallucination plus ou moins apparente. Les hommes ont compliqué à leur guise les rouages mécaniques de la prière. D'eux nous vient chaque prétendue manifestation de la divinité. Le plus singulier en ceci, c'est qu elles se calquent les unes sur les autres, comme pour attester que l'inhabile main de l'ouvrier humain les a ébauchées. Souvenez-vous de l'histoire du rybien Psaphon. Longtemps il fut révéré comme un dieu. 11 eut des temples, des prêtres, des persécuteurs ; il créa une religion florissante. De quel moyen se servit-il pour asseoir magnifiquement sa supercherie? — d'une troupe d'oiseaux qu'il avait instruits à crier : « Psaphon esi un dieu >. Souvenez-vous encore des Théophilantropes ; leur système n'est point si mal organisé. Avez-vous lu Porphyre?

LE CURÉ

Un philosophe néoplatonicien, je crois ?

JUPITER

Un sage. Il combattit les principes que vous défendez avec une admirable clairvoyance. Celait un esprit profond, une intelligence équitable.

Methodius a réfuté en vers ses quinze livres écrits contre le christianisme dans un but impie d'agression. Les empereurs chrétiens Théodose I" et Valentinien Ier les détruisirent, faisant preuve en cela d 'un grand zèle pour la foi.

JUPITER

Eh quoi! Porphyre aussi... L'antiquité n'est qu'une plaintive mutilation. On nous a dits, vous le savez, de grands enfants ; or, nous avons distribué la vie en joujoux : le cœur, la femme, les dieux, la nature — et tôt ou tard il nous convient ou de la prendre mal à propos au sérieux, ou d'en changer. Tenez, mon cher curé, je serai encore plus explicite; la discussion éclaire les

consciences, ce me semble : je crois que tout, clans notre existence morale ou physique, est une pure affaire de mode. Chaque atome d'idée ou de fait se divise infinitésimalement avec le temps; toute chose périclite, se transforme, s'évanouit ; le néant fait sa proie aussi bien des pensées et des croyances que des formes naturelles — et les dieux eux-mêmes, soumis au caprice déréglé des hommes, ne sont pas éternels. La créature seule, vous le voyez, est immuable. Selon les goûts et les temps, l'adoration renouvelle sa formule comme un vieux vêtement usé. Ainsi que de grands fleuves détournés de leurs cours, les religions se déplacent et n'offrent souvent qu'un lit aride et maudit, à la place de ce qui fut la vie et la fraîcheur salutaires. Quelle voix divine nous a parlé? D'où vient l'ordre précis d'une génuflexion, depuis le premier moment où les mondes s'agitèrent sur leurs axes ? Laissons à l avenir le soin de rendre justice à notre raison. Qui peut nous répondre de la nouvelle croyance, quand la vieille religion de Rome et d'Athènes a succombé, après des siècles de vénération, croulant elle-même sur d'autres ruines plus antiques et non mokis grandioses ?...

LE CURÉ

Cette étude vous semble spéciale... Ah ! Seigneur Dieu ! le séjour des villes corrompt bien dangereusement l'esprit. Quelle confusion ! chaque article serait matière à damnation sans un repentir sincère. De telles maximes mènent à des principes dont l'irréligieuse fausseté trouble l'existence la mieux assise. Le bref menaçant du pape est sur votre tête.

Défend-il l'usage de la parole, mon cher curé ?

LE CURÉ

Non, mais l'abus des faux jugements contre le dogme, l'iniquité de la raison.

JUPITER

Par le Styx ! ne peut-il se tromper ?

LE CURÉ

Il est infaillible.

JUPITER

Admirable prérogative qu'une nomination suffit à concéder. Ne hi'a-t-oh point dit que Dieu, le Dieu qui tira Ève d'une côte, s'était repenti d'avoir créé l'homme ? Fantaisies... fantaisies...

LE CURÉ

Allons, allons, je vois que vous ne demandez pas mieux que d'inquiéter mon pauvre jugement. Votre salut est fortement en péril, monsieur le comte.

JUPITER

Bah ! des peccadilles qui font plus souffrir qu'on n'en retire de joie. J'ai toujours considéré la pensée comme une pénitence. Les vérités nuisent plus qu'elles ne profitent. Nous sommes tous les dupes de la fatalité.

LE CURÉ

Vos ironies me paraissent avoir grand besoin d'absolution— méritez-la...

JUPITER

Grande occupation : le jour se passerait à pleurer ses plaisirs. Asseyonsnous. La vie est une éclosion de nous-mêmes sans lin renouvelée. Voilà ma pensée intime.

LE CURÉ (prenant une prise) Nous devons tendre au salut, je le répète, n éten

JUPITER

Dieu vous assiste !

LE CURÉ (assis)

L'air était assez frais, ce matin ; j'avais quelque appréhension de pluie — si bien que j'ai rentré mes fuchsias. Vers midi le soleil s'est levé ; fort heureusement, nous aurons une soirée délectable Va notre petite société?

JUPITER

Nous allons à peu près bien. La comtesse Diane est un peu soutirante.

LE CURÉ

Je le sais, je le sais. Ses promenades dans le bois, à la tombée de la nuit, la fatiguent beaucoup. J'ai appris avec plaisir votre paient»'. Aujourd'hui, je prends la liberté de constater, dans vos caractères, un point de ressemblance de plus. Elle montre une extrême hardiesse dans la tournure de ses idées. C'est un libre penseur, notre chère comtesse; mais, je ne puis m'empêcher de l'excuser pour la charité de son cœur et l'extrême bonté de ses manières. J'amuse sa solitude. Chaque soir nous faisons une petite partie d'échecs ; ou bien, nous lisons ensemble les poètes de l'antiquité qu'elle

aime à la folie. Sa passion a quelque chose d'extraordinaire, convenez-en... C'est qu'elle sait le grec à ravir !

JUPITER

Son éducation fut toute royale. Elle voyagea beaucoup en Grèce...

LE CURÉ

Son âme est en équilibre parfait avec son esprit. Dans ma petite paroisse la comtesse Diane vit en odeur de sainteté. Vous verrez qu'il faudra la canoniser. Mes pauvres ont trouvé en elle une mère.

JUPITER

L'infortune est digne de tous les respects. Voici mon obole, daignez l'agréer. Tendre la main pour les malheureux, c'est la piété par excellence.

LE CURÉ

Pour qui feront-ils des vœux ?

JUPITER

Pour le comte Jupiter.

LE CURÉ

Le dieu de la fable ?

JUPITER (souriant)

Lui-même.

LE CURÉ (souriant à son tour)

C'est-à-dire son homonyme. Cela vaut mieux pour votre santé. Par une bizarrerie vraiment bien singulière, ma gouvernante s'appelle Minerve — et nous voici au château de la comtesse Diane.

JUPITER

Minerve !

LE CURÉ

Minerve. Je suis en plein paganisme. Mais voilà qu'il se fait tard. Si monsieur le comte daignait ne point s'effrayer d'un modeste repas de presbytère, j'aurais l'honneur de le recevoir demain.

JUPITER

Je serai des vôtres — enchanté, cher curé !

Sans façon, par exemple.

JUPITER

Oh ! tout à fait: il ne s'agit point d'holocaustes

LE CURÉ

Bonsoir.

JUPITER

A demain.

(Le curé s'éloigne à travers les prés. Jupiter le regarde marcher, pensif.)

Bonsoir... — à demain... Il y a, là, l'histoire voyageuse de deux •eligions.

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