‹ Les dieux en voyageChapitre 117 sur 162 · SCÈNE L X III · texte numérisé non relu

SCÈNE L X III

PLUT US

Voici, pour le sage, le meilleur moment de la vie. Je ne suis pas un goinfre,

— il s'en faut — cependant, je prends un singulier plaisir à ramener à mon individu tout ce qui est bon. Le ventre est mon autel à moi ! Celte perdrix ne vaut-elle pas tous les alexandrins du monde? Conviens avec Plutus quêta poésie reste une viande bien maigre... Mange, bâfre, bois sec !

A POLLOM

Je n'ai plus faim.

PLUTUS

Allons donc! de la réserve, à table? Me crois-tu incapable de payer un diner copieux? Nous n'avons pas d'autre jouissance, nous autres vieux capitalistes, comme on nous appelle — véritables rois du jour. Je veux que tu te régales une bonne fois. Donne ton verre. Un peu de beaune ?

— tu n'en bois pas tous les joui s.

Heureusement pour mon sommeil.

PLUTUS

Ton assiette se vide — encore une aile. Celle sauce aux truffes est

réussie, (il sonne.)

LE GARÇON

Que désirent ces messieurs ?.. .

PLUTUS

Servez-nous un canneton aux olives. Vous l'assaisonnerez de morilles et de jus de citron. Beaucoup de poivre, s'il vous plaît.

LE GARÇON

Divisé, rôti sur le gril, accommode aux huîtres nature — c'est quelque chose d'excellent.

plu rus

Faites comme je vous dis. Accompagnez l'oiseau d'une guirlande de moelle de bœuf et d'une demi- douzaine de mauviettes bien grasses.

LE GARÇON

Monsieur n'a pas de goût pour la sauce Mississipi ?

PLUTUS

Vous me parlez d'un fleuve, je crois ?

LE GARÇON

Non, monsieur — je ne me permettrais pas une telle plaisanterie. C'est une sauce rouge au piment royal indien. Nous l'avons inaugurée au dernier dîner de la Rose Blanche, journal des rosières — car enfin, messieurs, vous comprenez qu'il faut des journaux pour tous les partis. La société a d'immenses intérêts à défendre. L'art culinaire devrait avoir son ministère. Je ne parle pas politique — mais je la connais. Je suis, du reste, conservateur. Goûtez cela : c'est le plus grand progrès réalisé, même pour la nourriture. Messieurs les écrivains aiment beaucoup les échauffants. Je me flatte d'avoir donné le jour à la recette en question.

APOLLON

Il y a eu des actions à cette sauce?

PLUTUS

Faites ce que j'ai dit — je le répète — et ne nous confondez pas avec des scribes.

LE GARÇON

Je vais frapper votre Champagne. Voulez-vous encore du rouge?

PLUTUS N

Encore. Votre plus vieux.

APOLLON

C'est inutile.

PLUTUS

Un pomard du bon coin, je vous prie. Tu n'as pas la parole. Pour une fois que tu bois de bonnes choses;.*

APOLLON

Dans ce cabaret.

PLUTUS

Cabaret! un boudoir éclairé au gaz, avec des divans superbes, — tapissé de papier velours !

APOLLON

Nous n'avons autour de nous ni fleurs, ni musiciens, ni bacchantes voluptueuses, ni lydiens agiles, ni jongleurs, ni fous, ni grands horizons poétiques : la mer, les bois, des parthénons. La civilisation présente ne sait pas trouver mieux qu'une étuvc aux odeurs nauséabondes pour le divertissement de deux épicuriens en belle humeur. Je veux bien admirer nos Crésus en quête d'un plat coté cher. 11 est l'heure de se repaître : l'un se lève, et l'autre entre, aspirant les grossières exhalaisons répandues dans ces milieux impersonnels.

plut i s

J'attribue à d'autres causes ton mince appétit: les dîners misérables avarient l'estomac. Un poète ! ça sait-il seulement déguster an filel et faire la différence entre le homard et la langouste? Tu es encore un bon jeune homme en cuisine. Allez garçon.

(Le garçon sort en riant.)

APOLLON

Vous avez la générosité de l'estomac, mon cher oncle, — mais vous me compromettez devant des domestiques.

PLUTUS

On les paie et tout est dit. La domesticité n'a jamais tenu compte des belles manières que ne soutenait pas le confortable.

APOLLON (à part)

0 patience des délicats !

PLUTUS (sonnant)

Veux-tu des sorbets ?

APOLLON

Il faudra donc mourir sur place ?

PLUTUS

Je me charge de ta digestion. Souviens-toi des magnifiques orgies

romaines. A la bonne heure! voilà des soupeurs... Le monde actuel — nous pouvons dire physiquement avec autant de raison que le théâtre : le demi monde — perclus, débile, avilit les forces solides de la nature pour leur substituer des fièvres sentimentales. Mange !

APOLLON

Votre curée me donne mal à la tête.

PLUTUS

Dis, plutôt, l'abus de la misère. Apprends à gagner de l'argent.

(Apollon va s'asseoir au piano et joue un motif de Beethoven.) PLUTUS

Tu n'as pas le sens commun ; laisse ce piano en repos ; viens boire ton café. Il faut prendre la musique comme un cigare — pour passer le temps : à table, il passe tout seul. Ah ça, combien dois-tu ?

APOLLON

Quelques mille francs, mon bon oncle.

PLUTUS

Employés à boire de l'eau. Je te crois des vices. Voici deux billets — c'est ma dernière avance — entends-tu ? Je ne veux pas me ruiner pour toi et devenir maigre.

APOLLON

Cette somme sera absorbée par mes dernières dettes.

PLUTUS

Agis pour ton compte ; ta profession me fait rougir. Avant peu, j'espère te voir sur un grabat. Quelle chute, toi le dieu rayonnant !...

Silence! si nous étions entendus... que d'ennemis aussitôt acharnés à notre perte ! La tyrannie religieuse a des oubliettes dont personne ne revient — pas même les immortels !

PLUTUS

Eh bien, parlons d'autre chose. Qu'est-ce que tu peux écrire journellement sur tes bouts de papier — et cela, plutôt la nuit que le jour ?

APOLLON

Tout ce que j'imagine .

PLUTUS

Et qu'imagines-tu ?

APOLLON

Tout ce que les autres disent.

PLUTUS

Bon rébus à déchiffrer.

APOLLON

C'est celui de la poésie.

PLUTUS

La poésie ! nous y voilà. A quoi sert-elle ?

APOLLON

A rien.

PLUTUS

Je te félicite du résultat,

Il n'y a pas là un manger et un boire assez apparents pour VOUS plaire. L'homme en fait pourtant sa nourriture. Il s'en amuse aussi quand il n'a point d'autres jeux sous la main pour exciter son rire ou ses larmes.

PLUTUS

Te voilà fabricant de joujoux, par la grâce de Jupiter ! Lis-moi quelque chose de gai qui vaille seulement un bon cigare.

A POLLON

Je ne dîne pas avec mes manuscrits en poche, comme ces dramaturges à l'affût d'acteurs influents qui courent nos boulevards.

PLUTUS

Ils ont raison : l'intrigue et le savoir faire font toujours passer un médiocre le premier. Voilà le moyen de réussir d'abord et de rester en place après si l'on ne quitte pas la porte.

APOLLON

Il y a mille manières de réussir, y compris une qui ne fait pas de bruit du tout. L'homme de talent ou de génie a le droit d'engager et de maintenir la partie comme bon lui semble.

PLUTUS

Tu crayonnais, tout à l'heure ? — voyons

APOLLON

Deux ou trois pensées qui ne peuvent vous intéresser. Ce n'est pas, là, une ritournelle digestive.

PLUTUS

Voyons toujours.

J'obéis. Voici ma berceuse.

Plongeant ses cheveux d'or dans la mer qui s'allume, Le soleil, comme un roi trop fatigué s'endort. Hélas mon cœur ! hélas mes yeux ! quelle amertume : — Phébus est mort !...

PLUTUS

Pbœbus est mort — singulière idée... (n bâille.)

APOLLON

Noir silence ! . . . la Terre est comme anéantie Dans la morne stupeur de son isolement ; Un long voile a drapé sa tête appesantie ; Sa grande âme gémit silencieusement.

PLUTUS

Silencieusement.. . (Ses yeux se ferment.)

APOLLON

0 veuve ! sur mon sein dévoré de tristesse, Toi, que la nuit couronne et meurtrit de douleurs, Charme de mon exil, mère adorable, laisse De tes yeux obscurcis se répandre les pleurs!

(Plutus vient de s'endormir.)

Mon oncle... éveillez-vous ; les critiques de théâtre ne font pas mieux, aux premières représentations, pour leurs rancunes particulières.

PLUTUS

Ha, ha,... fort bien — je...

APOLLON

Vous réfléchissiez — les yeux fermés.

PLUTUS

Non pas, j'avais le cauchemar. Allons-nous-en à l'Opéra, drôle. Mets tes sornettes au tiroir et ménage nos oreilles? A quoi bon tant de mots. Estce que j'écris, moi ! Dès demain, tu prendras une place dans mes bureaux pour couper court à toutes ces folies — douze bons cents francs, en commençant. Il est temps de songer au positif. Tu deviendras un employé rccommandable — et, plus tard, un spéculateur considéré. C'est un temps d'épreuve. Selon ta conduite, nous réglerons les appointements futurs. En refusant, tu te prives à jamais de ma protection. Je t'accorde vingtqualre heures de réflexion. — A quoi songes-tu ?

APOLLON

A changer le second vers de la troisième stance :

Toi (pic la aait couronne

le mouvement peut être simplifié.

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