‹ Les dieux en voyageChapitre 116 sur 162 · TUA M V RIS · texte numérisé non relu

TUA M V RIS

Mon temps n'est plus. C'était le bon. ha jeunesse est aujourd'hui furieusement portée à la présomption ; elle ne tient compte ni de 1 autorité, ni de l'expérience, ni de l'exemple venu de haut. N'a-t-elle pas déjà repousse l'imitation comme dangereuse ! Est-ce donc un si grand crime qu'imiter Boileau, Racine, Bossuet, La Harpe, Chateaubriand — sans oublier le pr écieux Joubert ?

APOLLON

Vous avez raison : ce n'est pas un crime — mais une bien dangereuse faiblesse.

THAMYRIS

Une faiblesse!... vous délirez, jeune homme. Pour moi, en bonne poétique, cela s'appelle être nourri de la moelle des lions.

APOLLON

Fi des lions! Si ma destinée est dêtre oiseau, la nature me garde en réserve son petit grain de chenevis.

THAMYRIS

Prétendez-vous ne relever que de votre mesquine raison ?

APOLLON

Je le désire. Dois-jc exprimer des émotions d'étude ? Mon âme s'enthousiasme et ma raison juge. La parole, reproduite à satiété, ne valut jamais l'ingénieux silence. Admettons que je hasarde une analyse: faudra-t-il donc

regretter qu'elle soit neuve, quand toute chose se renouvelle par l'exemple même de la vie ? La nature se répète-t-elle ? — et n'est-ce pas une des grandes beautés de la pensée que cette ressemblance touchante avec elle dans l'exposé de leurs formes multiples, précises, merveilleusement bizarres et changeantes bien qu'alimentées d'une immuable substance?....

THAMYRIS

Inutiles discussions: les lettres sont à leur déclin, je vous le prédis. On n'écrit plus. On ne ponctue pas davantage — signe des temps : désordre, instabilité. La description — qualité la moins précieuse chez l'écrivain, devient le cancer qui s'attaque de plus en plus au livre et le rongera. C'est l'amusette moderne qui permet et promet l'abus criant du détail impossible ailleurs. Tout cela se tient, jeune homme ; brimborions, redites, commérages, dessins et peintures mathématiques, orchestres de théâtres obscurcissant à plaisir le thème des idées. Grétry dit déjà de Mozart dans ses mémoires : « Il met la statue dans l'orchestre au lieu de la laisser sur la scène ». Mais, à l'heure actuelle, tout y est descendu dans cet orchestre, véritable bouteille à l'encre. Dans tous les arts, la scène est vide même de l'ombre de cette statue. Nous pouvons en dire autant du livre actuel composé de tiroirs à reportage. Voilà une insigne décadence.

APOLLON

Je veux bien vous accorder — oh ! je suis juste — que le prosateur gâté par le journal et le roman ne se préoccupe ni d'épuration, ni d'articulation, allolé par la couleur plaquée à outrance sur des formes vides ; je conviens que la photographie et même la télégraphie font irruption dans la langue et deviennent la moderne expression en faveur ; que le chic — mot du jour — accapare la palette intellectuelle ; que le marbre se fait rare — j'entends la forme solide...

THAMYRIS

Enfin, nous y voici ! — vous en convenez !.... Avant trente années, en allant de ce train, on ne saura plus ce que c'est que de parler français.

APOLLON

Oui, le style vrai, simple, nourri de faits et d'idées et non paré de broderies, sali de surcharges, tout en paillettes sur des vêtements qui ne recouvrent rien, tend à se substituer à la pure raison, à l'harmonie des idées vivant d'une existence propre, véritablement faite pour inspirer et

guider les générations qui suivent. Mais, en revanche, que dirons-nous de l'affreux style appris ? — de cette phraséologie officielle, sorte de Pater que les ânes mêmes pourraient parler et qui s'éternise en si grand honneur parmi les écrivains doués seulement de mémoire ? Combien de livres, dits sérieux, vivent sur ce fond terne qu'aucune vaillance d'esprit ne creuse et ne mouvementé?... Pour rester impartial, je trouve ridicule d'avoir à compter avec tant d'écrivains et de rencontrer si peu d'esprits — à ce point, qu'on pourrait croire l'originale, la forte sève française à peu prés épuisée. Les portraits de grands hommes s'étalent aux vitrines — héros de théâtre — barbouilleurs ou politiqueurs, — mais, sur le terrain lyrique, nous avons moins d'inspirés qu'une abracadabrante légion de paperassiers. Les intelligences élevées sentent le terrain manquer sous leurs pas. Du resie, elles sont mises à l'index par le charlatanisme maître de la place. Dans une autre région, l'incolore, l'enflé, le neutre, le somnolent, le beau appris, l'uniformité du moyen, du ton, de l'accent, s'imposenl exclusivement à l'attention des plus illustres compagnies. Le mal est donc partout — chez vous, chez nous. Il faudrait revenir aux sources. Le vrai se trouve entre la grisaille idéale et le coloriage réaliste, — deux mensonges — entre la conception à vol d'oiseau et le rendu terre à terre qui chez le héros du livre à succès ne fait pas grâce même d'une incongruité.

THAMYRIS

Il y a du bon dans tout cela; ce que je n'accepte pas, c'est la leçon faite aux illustres. Moi, je dis aux présomptueux du jour : vous n'inventez l ien malgré vos exagérations et l'abus du moyen multiplié, souligné. Vos prétentions sont monstrueuses. Contentons-nous de suivie fidèlement la tradition.

APOLLON

le nie contente — et c'est mon point de vue — de reproduire la vérité dans ses relations avec les sentiments.

THAMYRIS

Où se trouve-t-elle ? — vous m'étonnez !

APOLLON

Dans la conscience que l'on a des impressions reçues.

THAMYRIS

Ainsi, vous rejetez la science des faits, le document?

APOLLON

Pour être plus humble devant la nature qui peut favoriser spécialement mes recherches. Le document n'a aucune fixité ; il est aussi variable que les espèces et les milieux et se subdivise lui-même en autant de formes, d'effets, qu'il a reçu d'attributions presque toujours erronées. Il échappe à toute définition absolue. Ses mobiles sont inconnus.

THAMYRIS

A quelle individualité prétendez-vous?

APOLLON

A celle des sincères qui ne tiennent aucun compte ni de la mode, ni du temps, ni de l'opinion, ni des ingratitudes, ni de la faveur — à peine de la gloire et jamais de la fortune.

PLUTUS (qui dormait cl se réveille)

Ah! te voilà bien, petit gueux!... qu'est-ce à dire?... C'est devant moi que vous formulez un aussi grossier blasphème ! J'ai la sincérité de croire que ma fortune est bonne à quelque chose. Respecte au moins les positions acquises. Tu parles sans discernement. Prétends-tu faire l'apologie de l'hôpital, vagabond!

APOLLON

Et quand cela serait ! n'est-il pas aujourd'hui le meilleur refuge de la lyre ?

PLUTUS

Taisez-vous ; vos folies me font maigrir subitement. L'or est le souverain maître, entendez-vous; il gouverne et met en danse notre époque aventureuse. Que lui font vos dédains, quand l'illustre France reconnaît à genoux sa divinité !

Devant ses autels, je n'aura! jamais que la foi d'un prêtre à l'index.

PLUTUS

Vous n'êtes pas digne de comprendre la majesté de l'or ; on peut s humilier devant lui, l'admirer comme une brute. Ce n'est pas trop de lui

sacrifier jusqu'à sa conscience. Probité, vertu, amour dépendent de lui — et c'est justice. Du reste, la société entre à sa solde.

APOLLON

Le veau d'or va devenir le cochon d'or.

PLUTUS

Tu ne connais pas cette ivresse supérieure à tous les sentiments... Les femmes, à moitié conquises, te diront ce qu elle renferme. L'or est devenu l'axe de la vie moderne — la base et le sommet. Rien au delà, rien à côté. Ah ! ton cœur est froid, malheureux jeune homme...

A POLLON

Argument de femme — vous voulez dire mon cerveau?

PLUTUS

Hérésie plus stnpide encore.

THAMYRIS

L'infortune aura raison de voire fierté: à l'école du monde on apprend à lire.

APOLLON

A compter.

THAMYRIS

Vous attendez trop de l'art.

APOLLON

La perfection — rare faveur.

THAMYRIS

Vers quelle école vos goûts vous portent-ils de préférence ? Etes-vous classique, romantique, réaliste, positiviste, naturaliste, incohérentiste, idéaliste ? — car vous savez, monsieur...

APOLLON

Que ces diverses étiquettes expriment les opinions intellectuelles de notre monde lettré ?

THAMYRIS

En effet.

APOLLON

Le classicisme représente une oligarchie despotique ; le romantisme

une révolution, le réalisme une émeute. Je ne suis l'homme d'aucun parti littéraire.

THAMYRIS

Souvenez-vous que c'est à la période classique que la philosophie, l'histoire, la religion, la poésie doivent leurs plus remarquables autorités.

APOLLON

Je n'ai jamais demandé à l'histoire que beaucoup d'exactitude, le fait vivant d'une éloquence qui lui est propre; à la philosophie, que des sensations belles de raison et de force d'âme ; à la poésie, la triomphante mélodie des pensées ; à la religion, le fidèle lableaude ses obscurités. L'artiste va-t-il d'abord au vêtement ou à la chair ? — et que m'importe la couleur de l'étoffe si elle ne recouvre pas une belle âme ! Il me souvient des classiques comme d'une séculaire et violente pression exercée sur l'esprit ; les romantiques donnèrent le signal d'une guerre civile qui préparait mille calamités pour un triomphe de quelques heures. Que fallait-il détruire, en réalité? — quelques pauvres erreurs en vogue. Plus tard, un nouveau parti se forma ; il prétendait faire surgir une phase nouvelle, en réclamant les privilèges de la plus banale vérité, avec un bruit à faire croire aux miracles. Chaque époque voit se soulever, grandir et se résoudre en vapeur ces orages malsains qui troublent pour un instant la pureté bleue du ciel de l'art. L'homme de raison se tient à l'écart et fait son travail réfléchi en suivant les impulsions particulières de son cerveau, vaste théâtre où se joue, à toute heure, l'universelle comédie.

PLUTUS

Le cerveau est un théâtre, maintenant?

APOLLON

Complet — avec son public, sa claque, son orchestre, ses coulisses, ses acteurs, ses sauteurs et ses machinistes.

THAMYRIS

Vous avez parlé de pression classique — erreur profonde ! Vous exagérez à plaisir un enseignement.

APOLLON

L'enseignement doit s'arrêter au principe, et non développer à sa manière et contraindre les causes. La période romantique portait en elle un élément

non moins funeste : elle a tué la véritable littérature, en développant outre mesure le sens de la euriosité par le roman — cette peste dont vivent et meurent les foules contemporaines — par le frivole récit, par la fantaisie superficielle et vide, sorte de statuette qu'aucun piédestal ne soutient, et que l'on se passe de main en main pour la satisfaction des frivoles et des rieurs.

THAMYRIS

Cela est vrai.

APOLLON

Laidement vrai. Une idée — que dis- je, un mot fait un livre ; autrefois, il était souvent le résumé de toute une vie d'observation. Du même coup, la poésie fut à l'agonie. Par irritation de la voir si extravagante, on la voulut industrieuse — elle qui ne sait qu'être belle! De nos jours, les choses triomphent — et les vulgaires érudits qui savent leur nom par cœur, se font gloire d'en dresser un catalogue sentimental, à demi intellectuel, sous lequel toutes les presses en progrès gémissent.

THAMYRIS

Votre langage est très hardi pour un débutant — je ne reponds pas du succès.

PLUT US

Qu'avais-je dit!... Insensé, tu cours à ta ruine. (Tirant sa montre) Quatre... cinq... Quelle heure est-il ? regarde, j'ai oublié mes lunettes.

APOLLON

Cinq heures dix minutes.

PLUTUS

Viens dîner, mets ton habit.

APOLLON

La livrée du siècle... — je n'en ai point.

PLUTUS

Malheureux! tu n'as pas d'habit, et tu prétends arriver... Il n'a pas d'habit, monsieur Thamyris ! N'importe — couvre-toi décemment, je suis connu ! Monsieur Thamyris, nous faites-vous l'honneur

THAMYRIS

Je vous remercie, (u ouvre la porte) Allons, jeune homme, n'oubliez pas

mes conseils ; les imprudences sont des faux pas. Souvenez-vous de ce qu'à dit l'illustre Boileau :

« Cent fois sur le métier remettez votre ouvrage. »

Il faut savoir brûler et changer à propos. Moi-même, monsieur, que la faveur du public a récompensé tout d'abord, n'ai-je pas traité divers sujets de trois, de quatre manières différentes pour me réserver un choix heureux.

APOLLON

Vous avez l'inspiration abondante ?

THAMYRIS

Non, monsieur, le travail. Je vous salue. Sans adieu, monsieur Plutus — je vous recommande mon petit coupon de rente, (n s'éloigne.)

APOLLON

Votre monsieur Thamyris est un

PLUTUS

Académicien.

APOLLON

J'allais le dire.

PLUTUS

Sortons ; je suffoque ici.

APOLLON

Moi, j'y chante — c'est un contraste.

(Ils sortent dans ta rue.)

UN INCONNU (vêtu de loques, s'avançant vers Plutus d'un air obséquieux)

Monsieur Plutus... pardon — j'ai encore besoin de vous ; je suis sur le chemin de la fortune; aidez-moi.

PLUTUS

Vous êtes un effronté mendiant, marquis — pis que cela : un rateur. Vous n'avez pas su devenir cynique. Vous avez fait de la sentimentalité avec l'argent. C'est stupide. Quand on a la fortune, mon bon, il faut souffler sur le cœur — c'est de règle. Tous vos pareils assiègent nuit et jour nos banques — tantôt pour nous ratisser nos écus, tantôt nos fils ou nos filles qu'on lâche après. La noblesse n'a même pas une besace propre. Je ne puis1 rien pour vous.

APOLLON (à part)

Toutes les supériorités de race, abruties de croisements monétaires, finiront par descendre dans les loges à force d'anémie sociale.

l'inconnu

Voyons, Plutus, vous êtes dur... Faut-il vous l'avouer? — je ne sais oii donner de la tète. Vous avez réussi un peu avec mes relations... Sans reproche, la Bourse vous a mis aux pieds des souliers neufs qu'elle me retirait. Au nom de l'humanité, laissez-vous toucher par un vieil ami !....

PLUTUS

Jamais. Nous amis! étes-vous fou! J'ai renoncé à l'aumône — c'est un principe. Séparons-nous: vous nuisez à ma considération. Fichtre! on croirait que nous avons fait un mauvais coup ensemble ! Je ne vous connais plus !

l'inconnu

Vous ne parliez pas ainsi quand vous pourrissiez dans nos antichambres. L'argent grossit beaucoup la voix. J'apprends aujourd'hui d'un parvenu ce que vaut le coup de pied de l'âne. Du moins, monsieur, nos (unes nous restent si la destinée s'acharne après nos armoiries et nous ne les faisons pas tenir dans un sac. Avec vous, la bataille pour la vie n'est plus un loyal combat, mais un guel-apens. Ceux qui travaillent le savent bien !

PLUTUS

Propos de décavé ! . . . .

l'inconnu

C'est notre faute si le Ghetto devient les Elysées. il s'éloigne.)

APOLLON (à part)

Pauvre diable ! croyait-il attendrir un rocher:' Nos parvenus reraient un bon pavage. Malheur aux nations opulentes images de ces monstres : leur sève vitale s'épuise à leur insu ; elles ne tarderont pas à périr, celles que l'âme ne soutient plus — compagne de la pauvreté unique inspiratrice des solides vertus. Le luxe sans (rein, les festins, les sales actions, la luxure, l'égoïsme criminel, la poltronnerie, les maternités prudentes — ■ toute une ère de crimes — le mal partout, dans le cœur et dans les actes, en seront les conséquences logiques. 0 sainte médiocrité , rends-nous nos amitiés, nos enfants, nos forces, nos courages, la paix du cœur et la santé sans laquelle la beauté elle-même n'a pas de prix !

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