TROIS1 È M E C ON DU C T E U R
C'est le mort qu'étail d'sous qui l'a gelée. T'es pâle, mon vieux, comme un mouchoir de batiste.
DEUXIÈME CONDUCTEUR
Je te conseille de blaguer — regarde son physique : la robe rouge du sacristain. T'as pris la goutte à la reine Blanche.
TROISIÈME CONDUCTEUR
Est-ce qu'on s'embarque sans biscuit pour aller à ma campagne ? les cyprès, ça donne des faiblesses.
PLUTON
Cœur de pigeon — tant que tu voitures les autres, réjouis-loi d'être sur le siège. Celte réflexion m'a fait prendre goût au métier.
DEUXIÈME CONDUCTEUR
Toi, c'est possible — mais moi, ancien confiseur!
TROISIÈME CONDUCTEUR
Tas de panés, va! j'étais bien modèle à l'Académie des Beaux-Arts! — même que môssieur Ingres m'a fait poser des saints.
PLUTON
En voilà des grandeurs.... Mon histoire vous ferait rentrer sous terre: je sais le grec !
DEUXIÈME CONDUCTEUR
Toi ! — t'a donc mangé du collège ?
PLUTON
Une boule de plus, je passais docteur en médecine.
TROISIÈME CONDUCTEUR
C'est ça qu'il aime tant les morts.... Pauv'vieux, fallait pas perdre la boule
PLUTON
Oui, j'aime les morts; ce n'est pas pour rire. Il faut bien que quelqu'un s'intéresse à ces pauvres abandonnés. Les hommes : — de la fumée au vent — ça monte et ça descend. Aujourd'hui, je sers l'église — la religion n'y est pour rien.
DEUXIÈME CONDUCTEUR
On te croyait de la dévotion
PLUTON
Habitude prise. Les enfants prient — le vieillard marmotte. Les airs graves, c'est l'affaire de l'administration.
TROISIÈME CONDUCTEUR
Filons chez le mastroquet — mes jambes flageollent.
PLUTON
C'est inutile — je n'ai pas soif.
TROISIÈME CONDUCTEUR
Allons, un petit verre de cassis sur le zinc — le temps d' s'arroser ie bec. Pour sur, le curé s'est endormi sur le Dies irœ — nous en avons pour une bonne heure.
PLU TON
C'est long pour les riches, mon vieux : — il y a plus de prières. Pour le pauvre, autre litanie — expédié partout en un clin d'œil. Ah ! mes amis, y en a-t-il de ces coquins dorés dont le monde ne voulait plus et qui prennent congé du susdit avec des honneurs mieux employés s'ils s'adressaient aux braves gens qu'on dédaigne. Pour eux, la pompe menteuse du dernier m 3 ment, le> grimaces des successions de poids. Ah ! mes amis, dans le nombre de nos clients que de vilains roquets crevés pour un homme véritable ! — et dans la foule qui suit, combien de loustics pour un sensible qui pleure!.... J'aime autant les chiens de la semaine dernière. Je me croyais au cirque Corvin, dans la société des singes cuisiniers.
DEUXIÈME CONDUCTEUR
De quels chiens parles-tu ? V ia du nouveau. Le sac de Pluton n'est jamais vide.
pluton
C'estvrai, tu n'étais pas de service. Nous avons enterré une vieille dame qui laisse un million à ses domestiques pour l'entretien d'une famille de roquets dont elle faisait sa société. Ces fidèles amis l'ont accompagnée en voiture jusqu'à sa dernière... niche, se conformant en cela à une clause particulière de son testament qui leur recommandait de conduire le deuil de leur vénérable protectrice. Le scandale se mitigé d'un autre million offert pour l'érection d'une église. Cette pieuse mesure n'a point nui à une telle excentricité.
TROISIÈME CONDUCTEUR Ah ! que tu blagues bienl J'ai soif, moi.
DEUXIÈME CONDUCTEIH
Qui voiture-t-on, aujourd'hui ?
PLUTON
Un écrivain influent.
TROISIÈME CONDUCTEUR
Attention : nous verrons pas mal de décorés.
PLUTON
Ils le sont tous. Chaque écrivain porte sa croix, dit-on. Savez-vous ce que nous allons voir ? un grand nombre de gens fort aises d'entre-
tenir le public de leur santé. Il paraît que la promenade mortuaire de l'église au cimetière est un moyen très couru de réputation. Les journaux deviennent friands de ces listes de noirs convives — et la camaraderie s'en sert pour affirmer régulièrement sa propagande. La mort est un prétexte à discours, à recommandations, à phrases, à poses, à intrigues de tout genre. Près de la fosse, mes amis, comme autour des puits sahariens, se fait un commerce considérable de feuilletons, de lazzis, de chroniques, de nouvelles à la main, de propos de table et de revue, de collaborations et de médisances — marchandises contemporaines d'assez mauvaise qualité. La poignée de main relie ces misères et le grave journal les enregistre. Mon pauvre Apollon n'y vient jamais !.... Allons, je suis fou de pérorer, comme si vous pouviez me comprendre
DEUXIÈME CONDUCTEUR
De qui parlez-vous ? Apollon
PLUTON
Rien, rien — une idée en l'air... (Bas) Il croit encore aux livres écrits dans la solitude, le bon jeune homme.
TROISIÈME CONDUCTEUR
Viens-tu licher quéque chose ?
PLUTON
Non.
TROISIÈME CONDUCTEUR
En v'ià de la fierté Ça se croit tombé de la cuisse de Jupiter, ma
parole. On boira pour toi, môssieu le prince.
(Ils s'éloignent.)