‹ Les dieux en voyageChapitre 125 sur 162 · SCÈNE LXXIV · texte numérisé non relu

SCÈNE LXXIV

ADONIS

Vous attendez quelqu'un Faut-il me retirer, ma chère ?

VÉNUS (se peignant) Non, reste. Ce sont les Dieux qui vont venir.

ADONIS

Quel étrange destin les a tous conduits ici ?

VÉNUS

Je l'ignore, mon petit cœur. Jupiter, roi détrôné d'un pays lointain, a le premier entrepris ce pèlerinage dont le but me parait être un nouveau groupement de nos forces. Peu à peu, rassemblée céleste s'est formée — mais il nous manque encore Mars et Hercule qui seront Pâme de notre association.

ADONIS

Votre mari Vulcain fera des sottises, je pense.

VÉNUS

Je réponds de sa mauvaise humeur: — il sait trop bien quelle ne profite qu'à mes plaisirs. Assieds-loi sur ce divan. Tu me fuis, je crois...

ADONIS

Que dites-vous là, petite folle. ..(u se Lève »>i lui prend la taille, froid de visage.) Non, je suis préoccupé... cette dette de jeu...

VÉNUS

Le marquis des Petites-Voitures a souvent otîcrt sa fortune pour être à la place, humble adorateur ; — monsieur de Villodan, après avoir planté

là sa famille, est parti pour Naples, afin de m'oublier dans une lointaine convalescence ; Pastors me boude, cet homme d'un esprit accompli ; — j'ai renvoyé trois équipages au duc de Frécy et vingt coupons de rente à ce bon monsieur Hagenstascli si soumis. Le petit Ephrustos, hommefemme, moderne produit ratatiné des brocanteurs de la Palestine, m'offre, d'une voix languissante, ses Diaz précieux pour venir seulement un soir me débiter de douceâtres niaiseries...

ADONIS

Oh ! je sais que vous êtes courue, ma chère.

VÉNUS

Courue !.... C'est là le style cheval — vous le parlez bien. Ingrat !... — et toute cette indifférence à ton profit. Soupçonnes-tu seulement mes sacrifices... Je voudrais t'épargner jusqu'à la plus petite alarme...

ADONIS

Mais... je suis fort tranquille. Vous savez, d'abord, que la jalousie n'a jamais été dans mon programme.... Je la trouve bien bonne....

VÉNUS

Hélas ?

ADONIS

Vous mettrez les soupirs à la mode. Vos idées n'ont pas le sens commun, chère petite. Laissez-moi vous aimer à ma manière. Je vois beaucoup de mes amis, des plus distingués, ne pas agir autrement. Il m'est infiniment plus agréable de soumettre ma volonté à la vôtre que d'en faire un sujet permanent de brouille. Vivez selon votre bon plaisir. Je saurai me trouver heureux de votre satisfaction. Parlons raison: si ta beauté doit en souffrir, chère Vénus, n'enchaîne ni tes jours ni tes nuits à mon cou. Il m'est agréable, très agréable de te voir la plus belle, la mieux parée, fêtée à outrance. Tes conquêtes exaltent et chatouillent la vanité de ta possession. Bon, voilà des pleurs — quel ridicule ! Soyez raisonnable, madame... Trouves-tu donc une si grande joie à faire souffrir mon cœur?

Tu ne m'aimes pas.

ADONIS

Je le devrais, pour punir tes exigences. Voyons, sois calme. Est-il rien de plus adorable que toi ! Voici votre mouchoir. C'est bête les larmes...

(il l'embrasse ; elle essuie ses yeux.)

VÉNUS

Irons-nous à Chantilly, dimanche?

ADONIS

Bien désolé — je dîne en ville avec quelques amis.

VÉNUS

J'ai retenu une loge à l'Opéra, pour demain. Nous serons seuls...

ADONIS

Demain... reprise de la Vestale — mauvais spectacle pour toi, ma gracieuse.

VÉNUS

Et la raison ?

ADONIS

Dame, il y a un étalage de vertu...

VÉNUS

Méchant ! comme tu te plais à me tourmenter. Qu'as-tu fait cette nuit ?

ADONIS

Parbleu, j'ai joué — chez Proserpine.

VÉNUS

Oui, j'oubliais — lu as perdu.

ADONIS

J'ai perdu, mon petit cœur. La somme est rondelette — mille louis. Nous avions là un certain chevalier de Mercure, garçon d'esprit, ma foi, qui a fait cinq ou six fois table rase. Chacun lui enviait son habileté de main.

VÉNUS

Et moi, je vous attendais, seule...

ADONIS

Le cas est rare.

VÉNUS

Suis-je maîtresse de ma vie... Embrasse-moi. Comment trouves-tu cette chaîne ?

ADONIS

Bien travaillée. Elle vaut de la monnaie. J'ai vu la même chez le prince Carlin, au cou d'une baronne qui tripote dans les amours.

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