‹ Les dieux en voyageChapitre 135 sur 162 · SCÈNE LXXXIV · texte numérisé non relu

SCÈNE LXXXIV

On entend de grands éclats de rire dans la salle voisine. Une cloche sonne, la porte s'ouvre. Les nourrices viennent s'asseoir sur les bancs, attendant pratique.

ARSINOE

Nous allons choisir.

MOMUS

Et tâter l'étoffe, comme les plaisants bien avisés que je vois ici. C'est un marché.

ARSINOÉ

Ma foi oui. Chacun veut avoir la meilleure marchandise.

MOMUS

Faut-il vous aider ?

ARSINOÉ

Faites. Je me connais peu en femmes — mauvais article.

Ou plutôt, vous ne les aimez pas assez pour les étudier.

ARSINOÉ

Celle-ci?

MOMUS (bas)

Une paresseuse ; votre enfant commencera tout juste à marcher de travers au bout de quelques années.

ARSINOÉ

L'autre ?

MO MU S

Mauvais regard — mauvais lait. *

ARSINOÉ

La suivante ?

MOMUS

Trop vieille ; le bébé serait une fille énervée propre aux séminaires.

ARSINOÉ

Cette petite, toute jeune?

MOMUS

Trop facile à l'amour — sa gorge brûle.

ARSINOÉ

La blonde pâle

* Grosses mamelles gonflées de vent. Le lait des brunes doit être préféré.

ARSINOÉ

Alors, celle-ci ?

MOMUS

Regardez ses dents... — mauvais estomac.

ARSINOÉ

La rieuse en face ?...

MOMUS

Un homme — voyez ses moustaches... entendez sa voix... Elle n'est bonne qu'à porter des fardeaux. Votre enfant serait disloqué comme un acrobate. Il nous faut une bonne fille, déjà mûre, bien en chair, d'allure laborieuse et calme — ët le sein comme l'aimait Challes, l'aventurier, « propre à tenir dans la main d'un honnête homme ». Là-bas, dans L'ombre, une tête sérieuse et reposée m'attire.

ARSINOÉ

Belle paysanne! je lui donne trente ans au plus.

MOMUS

Quelle stature ! elle personnifie la grâce unie à la force — digne et simple Comme la Charité d'André del Sarte. Par l'Olympe ! c'est Cibèle !....

CYBÈLE

Tu sais mon nom ?

MOMUS (à voix basse)

Mère des dieux, éternellement jeune, reeonnais Momus.

CYBÈLE

Où sont mes fils ?

MOMUS

Non loin d'iei. Viens avee nous. Que fais-tu là ?

CYBÈLE

Tu dois t'en douter : je mets en vente ma maternité.

MOMUS

Dans une soeiété à petits eorsets.

CYBÈLE

Je voudrais recueillir toute l'humanité dans mon giron pour la voir se développer forte et saine. Je suis la mère — celle qui enfante, celle qui nourrit.

MOMUS

Arsinoé te promet un client céleste, fils d'Eros. Tu resteras avec les Dieux, après avoir sevré tant d'ingrats qui te trouvent commune — pauvre mère qu'on se figurait créée exprès pour être livrée en pâture aux foules vagissantes. Laisse-là les chétifs enfants engendrés des plaies et des grandeurs sociales qu'une môme fortune exempte de toute tendresse laborieuse. On te remplacera par des maternités uniformes beaucoup moins coûteuses — la mamelle en cristal pleine d'un lait falsifié qui fait jeûner le nourrisson quand il ne le porte pas vite en terre ; — ou bien, l'on appellera, sans nécessité, l'étrangère, pour l'habiller de son uniforme de parade complétant l'étalage de madame et lui permettant de ne pas perdre un jour de toilette ou de folie.

ARSINOÉ

Pauvres amours !

CYBÈLE

Pauvres enfants !

Parbleu, la femme, captive chez elle, ne serait plus elle-même — j'entends la moderne que tant de rêves malsains sollicitent : les libertés sans frein

des Occidentaux — les passions cachées, partout vigilantes, auxquelles il suffit d'un moment pour s'assouvir sans laisser de trace — les intrigues faciles — le mouvement licencieux d'une ville plus pourvue de retraites que cent forets — le jeu — les nuits dansantes — le luxe fou qui les habille princièrement pour obliger les hommes à l'éternelle course au sac — les tentations illimitées si persuasives contre leur vertu — les promiscuités de la rue — le tapage que font leurs robes dans les journaux occupés spécialement de rubans et de courtages variés — Que devient le nourrisson ? — ou laissé, comme je te l'ai dit, Arsinoé — aux mains mercenaires vivant dans vos intérieurs et qui singent le train et les vices des maîtres — ou rejetés dans les provinces, à des foyers inconnus dont la vie est faite de cela comme d'une vile marchandise. Ainsiia race dépérit dès que la femme ne consent plus à la maternité — car elle ne reuonre pas facilement a sacrifier ses traits, sa taille, ses plaisirs et les beautés non déflorées qui pourront séduire des adorateurs de passage. Chez les plus vertueux couples, dont l'abstinence se concentre SUT un nombre limite de rejetons, il y a le calcul des richesses disponibles avec la Stupide satisfaction de partager, entre peu de berceaux, des sommes amassées et conservées avec une féroce prudence. Les légataires de demain en sont-ils meilleurs, plus heureux ? . — souvent le contraire. En attendant, huit lois sur dix on façonne, à peu d'exceptions près, des égoïstes, des vaniteux croyant ne relever (pie d'euxmêmes, des paresseux titrés, de sots millionnaires qui portent le désordre dans la société. Tous ces pierrots, occupés seulemenl à jouir, n'ont qu'une idée fixe : voir les leurs sons des catafalques agrémentés d'immortelles.

ARSINOÉ

Non s voilà blanches !

GYBÊLE

Pauvres enfants !

MOMUS

Pauvres mères ! C'est d'elles pourtant que l'homme tire en entier sa dépravation ou sa supériorité morale. L'enfant leur doit une salutaire existence; convertie en travaux, en bienfaits — ou des habitudes pernicieuses, bien des maux secrets que la science n'expliquera jamais. A l on déterminé au juste, dans ses ellets et dans ses causes, de quel poids substantiel la nourrice s'impose aux organes de l'enfant? Leur sein est la vraie source où sa vie puise autant de forces pures que d'épouvantables désordres ; il vit

de leur exemple comme il s'élève sous la pression de leur influence occulte. Est-il indifférent que l'enfant soit élevé ici ou là, par telle mère qui se rencontre à point — par plusieurs quelquefois, si les premières vont trop sacrifier à Cupidon dans nos squares, affolées par la vie nouvelle qu'elles respirent aux grands centres? La mondaine n'a-t-elle pas honte de la maternité que les plus grands génies ont en quelque sorte divinisée sur leurs toiles et dans leurs marbres ! Elle rougira de montrer son sein nu au grand jour — mais point de déshabiller tout son buste au milieu d'un bal, sous les lustres, comme une sauvage océanienne et de se planter dans les bras du premier crétin venu qui tourne avec obstination sur ses pattes, entraîné par un piano criard. Spuvenez-vous de ces paroles prophétiques de notre Aulu-Gelle : « On n'est mère qu'à demi lorsque, après avoir nourri dans son sein un être qu'on ne voyait pas, on lui refuse son lait lorsqu'on le voit déjà vivant, déjà homme, implorant le sein maternel... Si Von mérite la haine publique et l'exécration générale pour aller tuer l'homme dans ses premiers jours, lorsqu'il se forme et s'anime entre les mains de la nature, il n'y a pas loin de là, sans doute, à refuser à l'enfant formé et venu au jour la nourriture de son sang, nourriture qu'il reconnaît et dont il a pris l'habitude. Mais peu importe dit-on, pourvu qu'il vive et soit nourri, à quel sein il le soit. Pourquoi • celui qui tient ce langage, puisqu'il est si sourd à la voix de la nature, ne pense-t-il pas aussi que peu importe dans quel corps et de quel sang l'homme soit formé? ....^

ARSINOÉ

Mères coupables...

CYBÈLE

Pauvres enfants !

MOMUS

Ajoutons : « Pauvres hommes ! » en oraison funèbre — car au train dont nous allons, la femme ne sera bientôt plus ni femme, ni mère, ni sœur, ni tante, ni aïeule, ni d'Un autre sexe ne l'étant plus du sien — ni un repos pour nos fronts, ni un sourire pour nos intérieurs, ni chez elle, ni chez personne, ni savante, ni ignorante, ni propre à sa fonction, ni apte aux autres — mais une intelligence de premier ordre jetée hors de sa voie et funeste autant qu'elle était bienfaisante. Avec le système courant, on se demande pourquoi la communauté des femmes n'est pas établie et florissante.

AlRSINOÉ

Et les affections de la famille ?

MOMUS

La famille : mais ma chère ce sont les êtres. Bien des philosophes proclament ceci : l'enfant isolé d'un courant d'influences spéciales se rattache aux affections générales et les sert au profit de tous. Selon d'autres, cette opinion nous mènerait à la négation de l'espèce humaine. Les deu» adversaires, s'appuyant sur des raisons ('gaiement plausibles, luttent sans répit — les uns au nom du progrès, les autres au nom des sentiments. Voilà bien toujours le inonde ! Pour garder L'équilibre dans ces escarmouches peu sérieuses, si l'on considère avec quelle mauvaise foi les ('tin les sont faites, le sage se résigne à n'être d'aucun parti. Élevons encore le débat et nous dirons: pauvres créatures, produits vicieux de deux sangs étrangers, dès le berceau votre destinée suit un cours opposé à la formation qui vous donna la vie. Ma chère Arsinoé, je conclus : toute femme qui n'a point tenu son enfant sur ses genoux, pendu à son sein, le veillant ou le berçant, ne peut s'appeler une mère.

ARSINOÉ

Mais, mon cher Momus, y pensez-VOUS? Cette fonction sacrée n'est pas de bon goût, vous le disiez tout à l'heure. Voilà sa ruine. Une jolie coquette avec un marmot sur les bras — et pas de nounou de carnaval aux coiffes voyantes avec de longs rubans traînant derrière sa robe ainsi que des longes de cheval — cela ne se conçoit pas.

MOMUS

Pourtant, la gracieuse innocence rajeunit la beauté ; c'est une pudique transformation de la mère en bon génie. Je parlais des artistes qui ont poétisé ce rôle. Raphaël n'a-t-il pas trouvé, dans ces attitudes, quelques groupes merveilleux devenus une sorte d'apologie de vos séductions maternelles? Eh bien, la société n'est plus à cela — et si complètement, que je délie un peintre de trouver acquéreur pour des sujets de ce genre. Une libertine de Boucher, vêtue d'un coin de mouchoir, à la bonne heure !

CYBÈLE

^ Les femmes se refusent de plus en plus à l'humiliation de la maternité comprise avec toutes ses exigences. Chacune met trop intérêt à se parer

d'une virginité factice pour le bon résultat de ses conquêtes. Les devoirs des extravagances quotidiennes l'ont emporté.

MOMUS

Bien raisonné, grave Cybèle. Le reste suit le cours des choses. La femme sera toujours la statue inanimée de Pygmalion ; mais pour notre plus grand malheur, elle s'agite au moyen d'un mécanisme dont le mystère nous échappe.

ARSINOÉ

Une poupée aux merveilleux ressorts ? — vous êtes peu galant.

MOMUS

Voilà une phrase qui n'est plus adolescente. La galanterie, ma chère ? — dépravation des sentiments. En amour, il faut ne tenir compte que des apostasies ou des cultes, sans moyens termes. Ainsi peut s'établir la balance de nos actes amoureux, sage mesure qui, bien déterminée, porterait le dernier coup à la dissimulation féminine.

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