‹ Les dieux en voyageChapitre 136 sur 162 · M A US · texte numérisé non relu

M A US

Allons, bois, petit jeune homme ; à ton âge, j'avais fait parler plus d une fois la poudre. Garçon...

LE GARÇON

Que demande monsieur?

MARS

Monsieur demande deux absinthes.

ALECTRYON

Trois verres coup sur coup !

MARS

Blanc-bec ! — ça donne le courage du lion et la force invincible que Ton oppose au grand ennemi. Connais-tu le grand ennemi, toi? Ta jeunesse et ton inexpérience sont manifestes. A ta santé ! Le grand ennemi — comme qui dirait le vainqueur des vainqueurs, — c'est L'Amour. Si l'on ne résiste pas au bonhomme, gare à la culbute. 11 faut s'affaisser comme une vieille giberne. Le courage est parti, le lion n'a plus sa crinière — on l'empaille; dans le service militaire, on l'embaume — si c'est un général. Garçon.

LE GARÇON

Monsieur.

MARS

Faites bonne mesure. Je veux te lanner le cuir, petite demoiselle de rien du tout. Contemple un brave et régale-toi d'être dans sa société.

(Il chante un air d'Àuber.)

Je suis sergent

Tendre et galant,

Et je mène tambour battant

La gloire et le sentiment.

ALECTRYON

Comme vous voilà gai, sergent.

MARS

Que veux-tu : — je n'ai pas de soucis. Chaque journée aligne son menu.

ALECTRYON

Son menu... son pain tout sec. Mon père est un vieux soldat couvert de lauriers, comme on dit, — et encore plus de blessures. Sa gloire et ses maladies lui valent cent francs par an — une aumône qui ne lui sert même pas à boire un peu de vin. Triste perspective ! Ira-t-il tendre la main sur les routes, comme en Espagne le soldat mutilé?,..

MARS

Avant ce beau résultat, mieux vaudrait encore se faire tuer pour la patrie. Nous vivons d'illusions, nous les jeunes. Le courage, est le capital premier de notre fortune ; le désintéressement, la sauvegarde de nos vertus primitives. En attendant, on est blanchi, nourri, logé aux frais de l'Etat. Si le particulier tremble, eh bien, qu'il paie sa garde. Un militaire dans la tristesse, c'est un bonnet à poil sans fourrure. Quand on a quelque mauvaise humeur, on se bat avec le camarade et tout est dit.

ALECTRYON

Se battre !

MARS

Histoire de se dégourdir le poignet. La belle affaire de porter un sabre au côté pour le laisser dans le fourreau ! L'artiste voit-il de sang-froid se rouiller ses outils?... Et tu vas saisir le raisonnement : laisse-t-on le parapluie à la maison quand il pleut? Que fait un myope de ses lunettes, un curé de son bréviaire, une catin... L'affaire du vrai soldat, c'est de se battre à toute heure contre la mort, pour connaître la

malice de ses engagements et de ses ripostes... « Attrape !» — c Paré ! » — « Ahi donc !» — « Touché — merci. » Une autre fois, même jeu. On a reçu quelques égratignures, mais on connaît sa théorie.

ALEGTRYON

Et sa pratique.

MARS

Pratique toi-même, moutard. C'est un calembour de caserne, je n'en tire pas vanité. L'absinthe est bonne, parole d'honneur : elle a la couleur du laurier militaire.

ALECTRYON

Alors, je m'explique ton goût — car lu portes un nom à demander le ministère de la guerre.

MARS

Aujourd'hui, Adonis vaut mieux, avec de grandes moustaches — oif Dupont, ingénieur. La poudre sera bientôt dirigée par le compas. Alexandre et César vont à l'école avec des lunettes bleues... Voici du monde — un tas de bourgeois. Nous ne sommes plus que leurs gardes du corps. Souviens-toi de ce que je te dis: la Belle Jardinière tuera la guerre; l'habit noir chasse l'épaulette. (il fredonne.)

Il le faut une moustache Qui lasse peur à l'enfer.

ALEGTRYON

Le Sahara t'a brûlé la gorge.

# MARS

Dis un bon coup de feu à la prise d'un fortin dont j'ai oublié le nom. L'Afrique sera à la fois le cimetière et le berceau d'une nouvelle grande France. Oui, mon petit camarade, je fus blesse comme je te le dis. Un grand coquin de nègre se permit la plaisanterie. Je lui lis danser la polka sur ce rasoir. Ah ! mon jeune ami, que j'en ai vu de grises ! — en plein désert, à travers d'horribles défilés, sur des montagnes inaccessibles, dans des rues closes plus dures à prendre (pie des bastions — brûle par le soleil, la soif au ventre, la cartouche aux dents, le visage noir de poudre et le corps blanc de sable. J'ai traversé les mers, montrant aux Russes mon visage bronzé, soldat stoïque et patient, toujours prêt à combattre les flammes ou les ouragans. Lu Italie, je me suis fait massacrer

pour l'indépendance'd'un peuple asservi, magnifique intelligence saignant sous les griffes de l'aigle — nation à la merci d'une horde qui semblait vouloir faire expier aux autres sa propre servilité. Je luttais avec passion dans cette cause des faibles, toujours le premier en avant, culbutant tout sur mon passage, appelant la gloire à grands cris et me reposant de mes fatigues sur la poitrine émue de nos belles délivrées. Venise n'était pas faite pour le joug : n'a-t-elle pas fourni — comme sa sœur la grande Grèce toujours assujettie par des esclaves tolérés — une population de héros ! A chacun sa maison ici-bas : c'est la première loi de fraternité.

(il chante.)

Ah ! quel plaisir d'être soldat.

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