M A US
Allons, bois, petit jeune homme ; à ton âge, j'avais fait parler plus d une fois la poudre. Garçon...
LE GARÇON
Que demande monsieur?
MARS
Monsieur demande deux absinthes.
ALECTRYON
Trois verres coup sur coup !
MARS
Blanc-bec ! — ça donne le courage du lion et la force invincible que Ton oppose au grand ennemi. Connais-tu le grand ennemi, toi? Ta jeunesse et ton inexpérience sont manifestes. A ta santé ! Le grand ennemi — comme qui dirait le vainqueur des vainqueurs, — c'est L'Amour. Si l'on ne résiste pas au bonhomme, gare à la culbute. 11 faut s'affaisser comme une vieille giberne. Le courage est parti, le lion n'a plus sa crinière — on l'empaille; dans le service militaire, on l'embaume — si c'est un général. Garçon.
LE GARÇON
Monsieur.
MARS
Faites bonne mesure. Je veux te lanner le cuir, petite demoiselle de rien du tout. Contemple un brave et régale-toi d'être dans sa société.
(Il chante un air d'Àuber.)
Je suis sergent
Tendre et galant,
Et je mène tambour battant
La gloire et le sentiment.
ALECTRYON
Comme vous voilà gai, sergent.
MARS
Que veux-tu : — je n'ai pas de soucis. Chaque journée aligne son menu.
ALECTRYON
Son menu... son pain tout sec. Mon père est un vieux soldat couvert de lauriers, comme on dit, — et encore plus de blessures. Sa gloire et ses maladies lui valent cent francs par an — une aumône qui ne lui sert même pas à boire un peu de vin. Triste perspective ! Ira-t-il tendre la main sur les routes, comme en Espagne le soldat mutilé?,..
MARS
Avant ce beau résultat, mieux vaudrait encore se faire tuer pour la patrie. Nous vivons d'illusions, nous les jeunes. Le courage, est le capital premier de notre fortune ; le désintéressement, la sauvegarde de nos vertus primitives. En attendant, on est blanchi, nourri, logé aux frais de l'Etat. Si le particulier tremble, eh bien, qu'il paie sa garde. Un militaire dans la tristesse, c'est un bonnet à poil sans fourrure. Quand on a quelque mauvaise humeur, on se bat avec le camarade et tout est dit.
ALECTRYON
Se battre !
MARS
Histoire de se dégourdir le poignet. La belle affaire de porter un sabre au côté pour le laisser dans le fourreau ! L'artiste voit-il de sang-froid se rouiller ses outils?... Et tu vas saisir le raisonnement : laisse-t-on le parapluie à la maison quand il pleut? Que fait un myope de ses lunettes, un curé de son bréviaire, une catin... L'affaire du vrai soldat, c'est de se battre à toute heure contre la mort, pour connaître la
malice de ses engagements et de ses ripostes... « Attrape !» — c Paré ! » — « Ahi donc !» — « Touché — merci. » Une autre fois, même jeu. On a reçu quelques égratignures, mais on connaît sa théorie.
ALEGTRYON
Et sa pratique.
MARS
Pratique toi-même, moutard. C'est un calembour de caserne, je n'en tire pas vanité. L'absinthe est bonne, parole d'honneur : elle a la couleur du laurier militaire.
ALECTRYON
Alors, je m'explique ton goût — car lu portes un nom à demander le ministère de la guerre.
MARS
Aujourd'hui, Adonis vaut mieux, avec de grandes moustaches — oif Dupont, ingénieur. La poudre sera bientôt dirigée par le compas. Alexandre et César vont à l'école avec des lunettes bleues... Voici du monde — un tas de bourgeois. Nous ne sommes plus que leurs gardes du corps. Souviens-toi de ce que je te dis: la Belle Jardinière tuera la guerre; l'habit noir chasse l'épaulette. (il fredonne.)
Il le faut une moustache Qui lasse peur à l'enfer.
ALEGTRYON
Le Sahara t'a brûlé la gorge.
# MARS
Dis un bon coup de feu à la prise d'un fortin dont j'ai oublié le nom. L'Afrique sera à la fois le cimetière et le berceau d'une nouvelle grande France. Oui, mon petit camarade, je fus blesse comme je te le dis. Un grand coquin de nègre se permit la plaisanterie. Je lui lis danser la polka sur ce rasoir. Ah ! mon jeune ami, que j'en ai vu de grises ! — en plein désert, à travers d'horribles défilés, sur des montagnes inaccessibles, dans des rues closes plus dures à prendre (pie des bastions — brûle par le soleil, la soif au ventre, la cartouche aux dents, le visage noir de poudre et le corps blanc de sable. J'ai traversé les mers, montrant aux Russes mon visage bronzé, soldat stoïque et patient, toujours prêt à combattre les flammes ou les ouragans. Lu Italie, je me suis fait massacrer
pour l'indépendance'd'un peuple asservi, magnifique intelligence saignant sous les griffes de l'aigle — nation à la merci d'une horde qui semblait vouloir faire expier aux autres sa propre servilité. Je luttais avec passion dans cette cause des faibles, toujours le premier en avant, culbutant tout sur mon passage, appelant la gloire à grands cris et me reposant de mes fatigues sur la poitrine émue de nos belles délivrées. Venise n'était pas faite pour le joug : n'a-t-elle pas fourni — comme sa sœur la grande Grèce toujours assujettie par des esclaves tolérés — une population de héros ! A chacun sa maison ici-bas : c'est la première loi de fraternité.
(il chante.)
Ah ! quel plaisir d'être soldat.