‹ Les dieux en voyageChapitre 137 sur 162 · SCÈNE LXXXVI · texte numérisé non relu

SCÈNE LXXXVI

MOMUS (sur la porte)

Voici notre guerrier... Je le reconnais à son regard menaçant. (11 s'assied

à côté d'eux.)

LE GARÇON

Que désire monsieur ?

MOMUS (fixant Mars)

Une purée, sacrebleu !

LE GARÇON

Je n'ai pas bien compris, monsieur.. .

Votre intelligence fait pitié, mon garçon. Monsieur demande, ni plus ni moins, la ration de trois absinthes. Vous êtes militaire? Rien qu'à vous entendre...

MOMUS

Cela se voit. Pour vous servir, officier de cavalerie, en congé. Vous chantiez la chanson du soldat. Le peuple a oublié les airs charmants qui disaient son cœur. Tout ce qui passe aujourd'hui par ses lèvres inspire le dégoût. 11 a mis la fange en vers et l'ordure en mélodies.

MARS

Touchez-là, mon officier. Soldat d'Afrique, je pense?

MO MU S

A peine débarqué. En garnison dans la province de Constantinc. Plusieurs fois blessé... J'ai, pour le moins, mille Arabes sur la conscience. Ces êtreslà font de bons maraudeurs et jamais des militaires.

MARS

A votre santé !

ALKGTRYON

Ah ! sergent, quel récit! Vous écouter est un plaisir.

MARS

Ton esprit s'enflamme — bravo! Le soldat, crois-moi, détermine l'homme. Mais c'est surtout quand il faut défendre la patrie que le cœur se sent à l'aise. Alors, le courage; est la première des vertus — inspiré par la discipline. Crains tout des poltrons, hors le bien. Je t'attends à l'émotion de la bataille. Des le jour, quelquefois la nuit — debout; le canon tonne, la balle siffle, en avant! Par rangs presses, les adversaires se heurtent dans un cercle de feu ou chaque étincelle produit sa blessure. La poudre, nuage compact, enveloppe les combattants qui ne se devinent qu'à leurs redoutables coups. Un délire terrible plane sur le cerveau, fait rugir les voix, suer la peau, claquer les dents comme si l'on avait froid; les yeux, injectés de sang, menacent ; la respiration vibre ainsi qu'un sifflement; les cheveux se hérissent, malgré la sueur — - le sang coule à flots... — des poitrines ouvertes, des gorges fendues, des visages inutiles ; les hommes raient à terre ou menacent — troncs informes, débris sanglants de ce qui fut un ami, un compagnon, un frère !

MOMUS

Un homme. . .

MARS

L'ennemi se défend encore — un dernier effort... Sus au rival ! Alors, c'est de la rage. Canons encloués, armes tordues, munitions et vêtements au pillage, morts et blessés, chevaux et bagages s'entassent dans la plaine ravagée ; des ordres guerriers se croisent mêlés à des appels formidables auxquels répondent des milliers de bouches crispées, écumantes; la valeur se fait héroïsme...

MOMUS

Le courage, égorgement — c'est cela : l'homme n'est-il pas un peu le taureau que le rouge appelle ?

MARS

Un cri retentit : victoire ! — le soldat y répond — et fièrement, le cœur enivré par la grandeur de sa lutte, s'assied à terre et regarde, frémissant, le théâtre où vient de se jouer son grand rôle.

Moi, je pense : son glorieux crime.

MARS

Vous voulez rire ? Ce n'est pas là, précisément, le langage d'un soldat. Au riez-vous méconnu votre devoir !

MOMUS

J'aurais plutôt maudit mon aveuglement.

MARS

La guerre est une nécessité.

MOMUS

Et la paix une gloire.

MARS

Voilà bien la pensée d'un philosophe du jour. Bonne philanthropie pour mettre en quenouille une race. Le monde, fût-il une société d'anges, la guerre n'est-elle pas éternelle comme la vie ? Le contraire signifierait que toutes les passions humaines sont mortes. Le soldat n'a qu'à prendre au pied de la lettre vos doctrines : vous lui fournirez de fameuses chances d'avenir.

MOMUS

Parbleu ! le soldat n'est pas armé pour réfléchir. Je formule le jugement d'un esprit que l'humanité intéresse.

MARS

Il est bon de réprimer les folies de l'humanité, fut-ce au prix du sang.

MOMUS

Mieux vaudrait les guérir et n'avoir jamais recours à de pareilles extrémités.

MARS

Oui, les guérir par le canon.

MOMUS

Par le conseil. Les animaux nous donnent des leçons d'humanité.

MARS

Plaisant soldat ! mais quand le conseil n'est pas entendu ?

MOMUS

On le répète avec douceur ; un bon maître d'école fait-il de dociles élèves au moyen du bâton ?

MARS

Bah ! la guerre est un jeu.

MOMUS

Où l'un des adversaires triche : hélas î chaque leurre est un cadavre.

ALECTRYON

Je suis fort de voire avis, monsieur. C'est de la raison, cela. Que de maux pour d'autres maux peuples disparus, villes détruites, civilisations étouffées. Sardes me rend exécrable la mémoire deTamerlan, Thèbes de Cornélius Gallus, Persépolis d'Alexandre, Memphis de Cambyse, Cartilage de Scipion Emilien. Pourquoi nous apprend-on à admirer et même à honorer ces épouvantables destructeurs L'éducation de l'homme n'est pas encore basée sur la vraie vertu. Moi. je range ces hommes dans la grande espèce des carnassiers. Pourquoi nous les donner en exemple avec une étiquette d'apothéose ?

MOMUS

Pour faire comme eux : il y a récompense.

Tu trembles, sur ma parole.

ALECTRYON

Un souvenir...

MARS

Voyons cela.

MOMUS

Permettez-moi de vous écouter.

ALECTRYON

J'étais bien jeune, et je revais la gloire — quelle gloire ? je ne sais. Encore aujourd'hui, mon âme est sensible à ce mot que je balbutiais autrefois sans le comprendre. J'avais soif de dévouement — peut-être fautil dire d'injustice ; je songeais aux grands triomphes, et je ne les comprenais qu'armé pour d'impossibles pugilats où mon courage éclatait aux applaudissements d'une multitude comme moi triomphante et triomphante par mon génie. En langage positif cela s'appelle jouer au soldat. Un soir, je me promenais sur les remparts d'une ville, regardant fuir des wagons dans la plaine. Voilà les voyageurs du progrès, pensais-je ; ils vont comme les idées nouvelles — vite, vite à leur but fraternel et sympathique, aux échanges qui assurent la vie des humains. Les peuples ne s'observent plus à distance — ils sont coude à coude — ils vont se juger.

MOMUS

Décidément, la vapeur a ensorcelé les meilleures intelligences. Hommes de l'heure présente, nous commentons les faits physiques avec une satisfaction d'orgueil qui nous sera terriblement funeste si l'épreuve n'est pas favorable. Mais pardon, monsieur, de vous avoir interrompu.

ALECTRYON

A mes pieds, j'entendais une voix farouche proférer des paroles qui ressemblaient à des menaces. Je baissai la tête, et je vis une cour spacieuse entourée de murs. Des chevaux buvaient au bassin d'une fontaine, d'autres couraient ; des clairons novices se mirent à sonner une marche guerrière ; quelques gaillards, en sabots et pantalon de toile, charriaient de l'herbe sur leur dos ; enfin, tout le travail d'une caserne.

MARS

Bien, bien — nous connaissons le va-et-vient.

ALECTRYON

Dans un angle, près de moi, trois hommes, une lance à la main, manœuvraient sur une même ligne au commandement d'un quatrième personnage « Pointez ! » criait-il — et tous les trois à la fois, la lance en arrêt, avançaient d'un pas et plongeaient leur arme dans le vide.

MOMUS

C'est-à-dire dans le corps d'un ennemi supposé.

MARS

Braves soldats !

ALKCTRYON

Leur bravoure méthodique me donna le frisson ; une pensée avait envahi mon âme comme un (lot glacé : qu'apprennent-ils ? me disais-je — et mon esprit me répondait : « A tuer l'homme... » Je m'éloignai aussitôt, les yeux troublés; j'étais malade, j'étais suffoqué, je devenais fou.

(Les dieux paraissent à l'entrée de la buvette*) MARS

On se fait à ce genre d'émotions ; le vrai soldat doit y trouver la souveraine satisfaction de sa vie.

MOMUS

Et le but. A ta santé, Mars !... Homme de guerre, quand vaincras-tu, comme Bacchus, avec des thyrses ?

MARS (ta»)

Par l'Achéron ! qui es-tu, mon vieil ami si curieux ?

MOMUS

Le bouffon de l'humanité.

MARS

Tu parles, en effet, comme un insensé.

MOMUS

Par contre, tu agis, toi, comme un furieux. Ton rôle n'a pas de mesure.

MARS

Crains mon épée, poltron équivoque !

MOMUS

Tremble devant mon jugement !

MARS

Ceci, tue.

MOMUS

Cela, vivifie; — l'expiation est longue par exemple.

MARS

Assez de paroles. Vous êtes sans doute un faiseur de livres ?

MOMUS

Assez de sabres officiels.

Que le diable vous emporte, imbécile bavard. Allons déjeuner, quelque part, dans le bois.

MOMUS

Rends ton épée à Momus, dieu Mars !

MARS

Dans tes bras, camarade plein de malice — c'est toi Momus ! le dieu bouffon s'est moqué de moi.

(Junon vient à pas lents et baise le soldat sur le Iront.)

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