‹ Les dieux en voyageChapitre 147 sur 162 · SCÈNE XCV · texte numérisé non relu

SCÈNE XCV

MOMUS (s'adreatant à Apollon) Avec qui causais-tu, sur le trottoir?

APOLLON

Avec Epiméthée.

MOMUS

Le mari de Pandore ?

APOLLON

Tu n'as pas mauvaise mémoire.

MOMUS

Que fait-il ?

APOLLON

Il est journaliste ; sa fonction consiste à brouiller perpétuellement la terre avec elle-même. Pas de puissance égale à la sienne. Tout Lui est soumis — jusqu'au bien qu'il peut à sa guise dénaturer. Le journalisme est aujourd'hui le deus ex machina des opinions el des sentiments, le code despotique des idées. Ses arrêts sont plus inexorables que ceux du destin. Il peut devenir, à la longue, une religion dont le souverain pontife sera le Commérage. Les poètes, humiliés, ne se vengeront jamais assez de lui.

MOMUS

Tes rancunes ne peuvent avoir qu'une justification individuelle. La poésie souffre comme toutes les choses délicates de ce monde. L'univers, on ne saurait trop le répéter, n'est plus à la broderie, au marbre ; — il est au gros pain, aux produits communs à la hauteur des foules. Le

journalisme s'est développé parallèlement à l'essor très inattendu du monde moderne. Sa forme actuelle date, en somme, d'hier. La vapeur lui donne des ailes. Pour le moment, il enregistre bien plus qu'il ne guide. Toujours présent, visible, tangible — armée intellectuelle — discipliné et solidaire, naturellement il gouverne. Tout ce qui marque sort de lui. Le mouvement des peuples, la diffusion des idées, le bouillonnement des faits dans un monde disloqué de toutes parts, sont sa véritable image. Il réalise énormément de bien s'il froisse quelques traditions vitales, de ces formes si précieuses qui étaient sa radieuse histoire, l'intimité charmante de son action. Voyons-le comme un robuste ouvrier sur le premier plan de cette forge universelle où le monde en combustion s'apprête à se façonner de nouveau pour une période de siècles. Il sera le pionnier le plus hardi des civilisations en marche, des migrations lointaines, des grands ouvrages qui vont avoir pour but le repos relatif de l'homme, son essor actuel — sa vie d'abord — j'entends son existence matérielle avant toute chose : puisque les puissants, #les monstrueux satisfaits ne partagent plus — et que l'égoïsme de l'argent possédé, des appétits jamais assouvis, pour la plupart des êtres, sont la sinistre maladie contemporaine — lèpre contagieuse dont il faut absolument guérir sous peine de la mort des races par le métal. 0 mortels! mortels... curieux fous, que j'aime à vous voir ainsi gambader dans votre cage transparente ! Buvons. Cette table doit être splendidement illuminée tout à l'heure. Notre bon Plutus a bien fait les choses. Quel tapage à côté!...

APOLLON

Des rires... des étoffes de soie froissées... des propos incohérents dont la plus burlesque gaieté fait seule les frais... Quelqu'un s'affaisse — les rires redoublent. . .

MERCURE

Voici de la musique... l'inévitable piano — rival du conférencier — que le délire d'un virtuose du jour fait rugir.

MOMUS

Le piano, nouveau dieu lare — cave canem !

(Entre Cupitlon, beau, correct, la boutonnière llcuric.)

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