‹ Les dieux en voyageChapitre 148 sur 162 · CL IV DON · texte numérisé non relu

CL IV DON

Si je n'ai rien entendu, j'ai vu.

MOMUS

Qu'as-tu vu ? ne nous fais pas grâce du plus petit détail.

CUPIDON

Un magnifique tableau orgiaque. Introduit par un ami que j'ai déjà rencontré légèrement troublé parle raisin, je viens de pénétrer dans le grand salon plaeé au bout de ce couloir. Une table était dressée — et quelle table !.... l'idéal des ruines. Le festin dure depuis deux join s. Bien que très jeune de caractère et probablement jugé frivole par vos graves esprits, je réfléchissais, pourtant, et me disais : voilà la jeunesse dorée échappée à ce qu'elle appelle les stériles devoirs de l'étude, qui se livre maintenant à de perpétuelles goinfreries et débauches, jusqu'à ce que les rides apparaissent dans le cœur, sur le front. Alors, à celle date précise, se place le coup d'aviron de la découverte sociale: il faut une condition de vertueux poids à ces dépravés si vite échappés aux saines doctrines, à ces réclusions morales qui furent les universités d'autrefois — sanctuaires et non fabriques. C'est alors le moment d'intriguer à outrance, de bouleverser pour mettre ordre férocement à l'ancien gaspillage. 11 faut se jeter comme un furieux à travers la société, rompre tous les ressorts des gouvernements par des convoitises que rien ne justifie: — les femmes, les richesses de douteux aloi, les prestidigitations de la politique — espèce de labour où le sillon s'efface à mesure qu'il se creuse. N'est-ce pas cela ?

MOMUS

Tu juges avec sagacité. Ton aile a du poids. Fils adoptif d'un peuple mobile et profond, ton esprit est resté grec, il a pu s'acclimater ici, sous une même latitude intellectuelle.

Enfin, voici la suite du petit Trimalcion — sans plus de réflexions tristes : des jeunes gens, de belles filles ça et là couchées, dormant ou déraisonnant. Quelques convives chantent des obscénités dont eût rougi notre Diogène qui n'était pourtant pas bégueule. L'un de ces fous vient de s'étendre sur le piano, dans la posture d'un musicien épilep tique — et debout, un flambeau à la main, un autre gaillard apparaît — devinez qui?....

APOLLON

La Mort, comme dans les tableaux anciens ?

MOMUS (riant)

Le peintre Couture ?

CUPIDON

Cornus, chantant l'épilhalame de ma bien aimée Sapho :

Elevez ces portes !

0 hyménée !

Ouvriers, élevez ces portes !

0 hyménée !

L'époux s'avance pareil à Mars !

0 hyménée.

Il est plus grand que les plus grands,

0 hyménée !

Et plus fier au-dessus des autres,

0 hyménée !

Qu'un chanteur de Lesbos au-dessus des autres chanteurs 0 hyménée !

APOLLON

Triste emploi du temps et de la fortune.

C'est la plus réelle occupation de nos jeunes élégants.

APOLLON

Et que devient leur esprit ?

MOMUS

Un remords que l'on grise pour l'étouffer. Minuit sonne — j'entends les dieux.

S G È N E XCVIt

JUPITER (indiquant leur place aux convives) Evitons le bruit, (il presse le ressort d'un timbre. Ganymède parait.)

TOUS

Ganymède !

CUPIDON

Garçon de café ! . . .

JUPITER

Ta vas donc servir l'Olympe ?

GANYMÈDE

Vous, dieux ! — je suis le jouet d'un songe ! Ah les bonnes têtes t. ..

MERCURE

C'est la pure réalité.

MOMUS

Ton vêtement n'est pas précisément gai pour les convives en fête... Vois, tu réjouis Car on, Pluion sourit et Proserpine t'admire.

GANYMÈDE

C'est la pelure adoptée par la corporation. Moi, je m'en bats l'œû. Nous obéissons à la mode : l'étiquette nous a fabriqués sur ce patron ridicule.

NEPTUNE

De quelle corporation parles-tu ?

GANYMÈDE

Ce mot, messieurs les Dieux, sert à désigner le nombre imposant de mes pairs.

MOMUS

En service ?

GANYMÈDE

Nous sommes plus de vingt mille — la grande armée des habits noirs.

PLUTUS

Quel est ton gain ?

APOLLON

Celui de quatre laborieux ouvriers.

JUPITER

Tu peux devenir riche ?

GANYMÈDE

Oui, si mes opérations de bourse réussissent, alimentées par mes petits profits habituels. Je me suis ruiné en femmes...

Tu as donc quelques maîtresses en titre — débauché ?

GANYMÈDE

Parbleu ! — un rat de l'Opéra. Rien que ça de chic.

CUPIDON

Le rat, chers dieux, signifie en bon langage une danseuse : ces demoiselles ayant la faculté de ronger avec une égale supériorité les cœurs et les bourses.

JUPITER

As-tu des amis ?

GANYMÈDE

Des courtisans, de vrais solliciteurs. On me fait risette.

JUPITER

Cela, signifie cajoler monsieur !

MOMUS

Il a pour lui tous les craintifs dont l'appétit n'est pas sauvegardé par un mouvement régulier de fortune. La plus grande clientèle se recrute parmi les habitués de café. Les bonnes grâces d'un garçon sont précieuses — pour doubler chaque fois la dose.

GANYMÈDE

Je suis de toutes les fêtes de l'art — aux premières places ; je tutoie les plus belles femmes — quelquefois les grands hommes nécessiteux ; j'entre pour moitié dans les secrètes opérations de la coulisse dorée.

CUPIDON

Ganymède, tu viens de faire un mot.

GANYMÈDE

Répété. Il me coûta un poulet froid. Vous le voyez, on nous vend jusqu'à de l'esprit : c'est nous traiter en Mécènes.

BACCHUS

A quoi se réduisent tes occupations?

GANYMÈDE

A manger, boire, dormir, servir, plaire, lorgner les femmes et crier des noms de liqueur.

MOMUS

Travail de femme. Vous détournez le pain de cinquante mille malheureuses.

GANYMÈDE

Ceci veut dire, en bon français, qu'il y aurait profit et vertu à nous chasser.

MOMUS

Comme des esclaves amollis, — vers un grand travail réparateur. Je ferais de vous d'utiles jardiniers ; je plongerais vos bras efféminés dans les entrailles des terres incultes qui n'attendent pour produire que d'activés volontés.

GANYMÈDE

Bien obligé pour ton souhait, Momus.

NEPTUNE

Ce globe t'intéresse beaucoup trop, Momus.

MOMUS

Comme une machine mal ordonnée où tout va de travers. L'Olympe m'a donné un vif sentiment des mécaniques heureuses.

JUPITER

Moque-toi de ce fou, joli Ganymède ; embrasse tous les dieux, tes amis, et sers-nous. Hercule, viens à ma droite — toi, Apollon, à ma gauche.

(Un long silence.)

PROTÉE

Ce silence annonce la fin du monde.

(Les Dieux font entendre un grand éclat de rire.)

MOMUS

Pauvre mot de table — il faudrait laisser cela aux dîners des journaux charivariques .

PROTÉE

Il a fait rire, pardonnez-lui : « Oh! ri insultez jamais un calembour qui tombe!... »

JUPITER

Tu choisis un mauvais moment pour une telle plaisanterie. Nous avons plus que jamais besoin de gravité. Ce souper est un mystère, un sacrifice, en quelque sorte, et non une débauche. Vous connaissez mes pensées...

CHOEUR DES VIEUX DIEUX

Nous les devinons les pensées profondes, ô maître ! elles sont amères et pleines d une douleur contenue que tu caches soigneusement. Comme nous dans l'exil, renié par ces mêmes foules qui s'inspirent des grands esprits que tu conseillais, en proie à toutes les vicissitudes terrestres, tu languis dans cet abandon qui fait des vies glorieuses une tombe horrible, insultante. Tes demi-confidences ont redoublé notre inquiétude. Que se passet-il en toi ? Avec ardeur tu nous cherchais de toutes parts sans te lasser et sans désespérer. Vers quel but tendent tes efforts, ô Zeus? Quel espoir nous sera révélé dans cette mémorable réunion préparée par toi avec tant de sollicitude? A ces vins généreux, à ces mets délicats nous ne touchons guère, les yeux fixés sur tes yeux profonds, attendant tes paroles comme une révélation. La ville sommeille, l'ombre protège l'acte mystérieux de ta volonté — parle. Que veux-tu de nous, maître? Nous t'avons suivi, sur un simple appel, quittant toute chose profitable à nos intérêts. Nous voilà tous, silencieux, confiants, prêts à te dévouer nos courages — parle, oh ! parle !

NEPTUNE

Permets-moi de t'interroger le premier directement : pourquoi nous astu réunis ici, grand Jupiter?

JUPITER

Pour vous entretenir de mes espérances.

BACCIIUS

Je les crois dignes de ta magnificence que rien n'a pu égaler.

JUPITER

Veille à cette porte, Ganymède.

GANYMÈDE

Nous sommes bien seuls. Vous n'entendrez bientôt plus que le psst, psst du balai des travailleurs de nuit. C'est l'heure où le Parisien attardé, invariablement sevré des détentes de la solitude, marche avec angoisse et serre à la fois sa montre et son revolver.

JUPITER (après un moment do réflexion)

Votre esprit, avide d'éclatants souvenirs, ne s'est-il jamais replié vers le passé, interrogeant ces ténèbres qui nous le cachent depuis tant de siècles, rideau tombé devant un panorama merveilleux?

TOUS

Bien souvent !

Alors votre Ame gémissait de son abaissement ; — confiants dans un avenir propice, vous appeliez, avec colère les Iulles futures. I n pouvoir, supérieur en force, nous a bannis — mais nos sentiments, nos volontés sont les mêmes qu'aux jours illustres. L'oppression ne peut rien sur les origines : elles brillent encore dans L'ombre où le destin les rejeta ; — plus fermes par cela même qu'elles furent pins éprouvées, usant d'un droit légitime de rébellion, elles se montrent menaçantes, ombres vengeresses promises de tout temps aux pouvoirs usurpateurs.

TOUS

Cela est vrai, sage maître.

JUPITER

Au milieu de pareilles eriscs dont l'univers entier s èment, il faut des énergies foudroyantes. Le malheur nous a disciplinés pour les audacieuses entreprises. Il a fait de notre sagesse une résolution, de notre courage un rempart, de notre foi un dogme. Il nous enseignait à réfléchir sur le côté formidable des forces adverses qu'une première épreuve a déjà ébranlées. Nous voici tous. Une commune impulsion va nous diriger ; irrésistible sera notre élan. Nous devons vaincre, car avec nous marche le droit. Depuis trop longtemps nous vivons dans la défiance de notre pouvoir. L'heure est venue d'une féconde entreprise ; aujourd'hui, l'Olympe entre en révolte contre le Ciel.

MOMUS

Les dieux demandent leur revanche.

JUPITER

Chacun de vous gardera ses anciennes attributions améliorées dans un but bienfaisant et juste. Vous vivrez heureux, par le seul rayonnement de votre gloire reconquise, mais sans frayer avec les mortels que votre indulgence rendit audacieux et pervers.

MOMUS

Un Dieu manifesté s'expose à la critique, fut-il le Dieu par excellence. Les jugements sont divers sur son compte, l'homme étant multiple. Le plus sage parti consiste à rester chez soi, se laissant deviner excellemment parfait, miséricordieux, terrible au besoin, implacable et doux, bon et mauvais en même temps, faible et fort mais toujours sévère, avec une prédisposition certaine aux affections paternelles.

JUPITER

M obéirez- vous ?

Nous t'obéirons, maître.

JUPITER

Si nous quittons la terre, il faut lui laisser le souvenir d'un grand devoir moral accompli en vue de sa perfection. Toi, Hercule, tu détruiras les préjugés qui l'écrasent ; Apollon doit percer de ses flèches les pédants, les empiriques si nombreux, les rhéteurs et les faux poètes ; Vulcain forgera des armes pour les persécutés de la religion, du capital, de l'art, de la naissance, conduisant les cœurs indignés à la conquête de la liberté universelle pour le rachat des martyrs de la spéculation ; Neptune veut diriger une croisière contre l'esclavage, toujours actif, toujours assassin, le spectre de John Brown à la proue de son vaisseau de fer ; Pluton enseignera le respect des morts abandonnés à ces bouleversements sacrilèges devenus la loi des villes modernes qui semblent faites pour le cheval de course ; Mercure dérobera un visage au commerce ; Pan peut faire aimer la nature aux matériels dépouillés de leurs basses aspirations. Je charge Protée de purger le théâtre de tous les monstres prosateurs qui l'infestent. Cupidon épurera l'amour avili, ridicule marchandise à

l'enchère. Je livre à Bacchus la légion empoisonneuse des falsificateurs. En les exterminant, il rendra à la vie sa fleur perdue. Mars fera rire de la guerre ; Plutus apprendra le mépris de l'or, Momus la tolérance des folies généreuses.

MOMUS

Admirable programme — il nous fera plus d'ennemis que de partisans. Les nouveaux règnes prétendent toujours à des réformes nouvelles, sans jamais les accomplir autrement qu'en promesses insidieuses.

VICOMTE DE L'AIGLE

C'est qu'elles leur sont funestes la plupart du temps.

Auriez-vous raison pour la première fois, mon cher ministre L'homme ne veut d'autre initiative, dans le système peu rationnel de ses opérations intellectuelles ou physiques, que ses instincts irréfléchis.

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