QUELQUES DIEUX
Nous le jurons !
JUPITER
Hercule, mon enfant, tu restes silencieux...
HERCULE
Je n ui rien à dire.
JUPITER
Quelle sera ta part dans ce conflit sacré ?
HERCULE
Celle des indifférents — par nécessité.
JUPITER
0 fortune ennemie ! j'avais compté sur toi pour La plus terrible commotion dont les Sphères aient été bouleversées. Vois les Dieux dans la consternation... Que pouvons-nous sans toi, ô vaillant qui te joues en souriant de toutes les résistances f Ce dernier exploit suffisait à notre bonheur et à ta gloire.
Aide-nous, Hercule, aide-nous !
HERCULE
Ma force est perdue ; Hercule n'est plus qu'une ombre dérisoire. Je ne tiens au passé que par un reste de vigueur fictive dont rougirait un dieu nouveau.
JUPITER
Que m'apprends-tu ! . . .
HERCULE
L'histoire de ma chute : — une montagne renversée par une main d'enfant — un océan bu par deux lèvres roses — le soleil éteint sous le regard d'une femme.
JUPITER
Mon esprit se trouble... Je ne me souviens de rien... Dis-moi ce prodigieux événement dans la belle langue grecque sympathique aux douleurs.
HERCULE
Ma bouche pourrait à peine exprimer quelques images ; trop d'impres-
sions se rattachent à cette époque de ma vie. Cupidon fut la cause involontaire de mon malheur. Parle, ami !
CUPIDON
Bien volontiers.
JUPITER
Que chacun se recueille.
CUPIDON
L'Odyssée d'Hercule touchait à sa fin, vous le savez, chers dieux ; son bras vengeur avait rendu les monstres et les pervers au néant. Depuis quelques jours, Gadès le retenait dans ses murs, assistant en qualité d'étranger aux cérémonies qui se pratiquaient annuellement en son honneur dans le temple de Mclkarth. Une nuit, pour laisser au pieux peuple un témoignage; éclatant de sa puissance, il éleva à l'entrée du temple deux colonnes arrachées de terre et façonnées de ses mains, portant celte inscription en langage sémitique : Rien <<u delà, Il a-ru le laisse V empire des mers à Neptune, Le lendemain, un vaisseau tyrien mettait à la voile ; Hercule fut du nombre des passagers. A la hauteur des Cyclades, une furieuse tempête L'assaillit et le précipita quelques jours après dans la mer Egée, vers les côtes de Smyrne. Neptune s'était un moment joué de la fortune du héros.
Ainsi jeté comme une gigantesque épave sur le rivage lydien, foulant cette terre amie, il côtoya les bords de L'Hermus jusqu'à son confluent avec le Pactole, heureux de jouir en paix des sensations offertes à son cœur par une splendide nature.
Phébus, excitant ses chevaux lassés, descendait les pentes rapides du mont Sipyius, quand Hercule atteignit le pied des murs de Sardes 1 opulente. Une ombre blonde l'enveloppait, appelant la foule aux récréations du soir. La plaine, reposée et solitaire, s'étendait à l'horizon, montrant avec orgueil, ses champs verts, ses bois sombres, caressant Le regard par l'harmonie sévère de ses couleurs; seule, la crête du Tmolus, fertile en vins, étincelail, couronne lumineuse de cette immense nature au repos. Le Pactole, doucement grondeur, roulait l'or cristallisé de ses ondes entre les grands roseaux immobiles où venaient s'abriter les cygnes sauvages que l'on voyait errer par troupes, fouettant l'eau de leurs ailes pesantes, et chantant avec cette même voix amoureuse qui séduisit l'épouse de Tyndare.
JUPITER
Cupidon, mon fils ! tu prodigues les blessures
CUPIDON
L'histoire est la seule justice qui dédaigne les ménagements.
MOMUS
L'histoire !.... — hypocrite courtisane vendue à tous. Oh ! l'habile penseur !.... tu admires Tacite à juste titre — quel éloge menteur n'a-t-il pas fait de Scaurus, le vénal?....
CUPIDON
Comme Hercule allait s'asseoir au bord du fleuve sillonné de bateaux de papyrus, il entendit des cris plantifs à quelque distance. Il courut aussitôt dans cette direction et fut témoin d'un malheureux spectacle : un homme tenait sur ses genoux un cadavre retiré depuis peu de l'eau « Lydus ! Lydus ! criait- il d'une voix étouffée de sanglots, mon frère, je t'ai perdu !.... » Hercule, touché, s'approcha. « Qui pleurez-vous là ? dit-il, quel est ce corps que vous couvrez de baisers et de larmes ?» — « Le corps d'un infortuné, hélas, victime du plus funeste amour; il vit Omphale, notre jeune reine, et de ce jour perdit le repos. Dieux immortels, voyez ma peine ! Cher Lydus !.... Aujourd'hui, il a fait le sacrifice de sa vie pour expier les coupables désirs de son âme désespérée. » Ayant dit ces paroles l'homme se reprit à sangloter, toujours caressant des lèvres la tête pâle de la victime.
Hercule s'avançait vers la ville, pensif.
Au pied même de l'orgueilleuse citadelle qui dominait Sardes, deux guerriers, casque en tête, cuirassés, s'injuriaient de la voix et du geste, heurtant leurs glaives étincelants avec la fureur des chocs mortels. Tantôt rampants, tantôt redressés, ingénieux à l'attaque, prompts à simuler, habiles et cruels autant que braves, ils s'étreignaient, mesurant des yeux la place où doivent porter leurs coups violents, pareils à deux dragons écaillés d'or.
Le plus âgé leva son arme et s'écria : « Arrête ! tes forces s'épuisent, enfant; je ne veux point d'une facile victoire — respirons. Ton courage doit être égal à ma vaillance. »
Les combattants s'étaient reposés. Maintenant , ils s'observaient en silence, immobiles, méditant d'autres surprises et tenant droite leur arme ébréchée.
« Amis, s'écria Hercule, un déplorable aveuglement vous porte à désirer la mort; les Furies ont dressé contre vous un piège. Quel objet adoré ou maudit traverse votre rêve sanglant ? »
Sans le regarder, joignant avec bruit leurs armes : « Omphale ! » soupira l'un — « Omphale, ma vie ! » répondit l'autre. — « Tes paroles sontelles faites pour caresser ce nom divin tu vas succomber; — je le vois
à ta pâleur » — « Téméraire ! ta bravoure n'entamera point ce cœur qui n'a jamais cédé qu'à l'amour !»
Un flot de sang jaillit à la fois des deux poitrines percées ; le sol retentit du vacarme de leur chute — et sans agonie comme sans blasphèmes, on les vit tendre les bras à la Mort qui ferma Leurs yeux pâles.
Le Dieu s'éloigna de nouveau.
Ayant franchi l'une des portes, il entra dans un grand jardin planté de lauriers-roses, de ricins et de myrthes. Des passants s'apitoyaient sur le sort d'un infortuné couché depuis plusieurs jours, à l'ombre d'un tamarin, sans prendre aucune nourriture. Hercule s'approcha de lui ; il le vit mourant. Les lèvres livides, ses yeux attachés sur le ciel, L'infortuné respirait à peine, comme enseveli déjà dans un rose suaire de fleurs. « Pauvre enfant, pauvre enfant, soupira Le héros ému de pitié, quel chagrin fane ta belle vie et te fait désirer le trépas à L'heure des plaisirs et des émotions ingénues ?.... Ni larmes ni supplications ne peuvent rien sur ta volonté ; dis-moi la cause de tes souffrances volontaires. »
« Etranger, répondit alors le malheureux d'une voix expirante, ne connais-tu point Omphale !.... »
Ce nom, s'échappant avec effort, ferma sa bouche; déjà ses paupières s'étaient closes pour toujours sur une dernière larme.
Hercule ramassa une poignée de fleurs sur le corps inanimé ; en les jetant contre le ciel, il s'indigna de la cruauté des dieux.
Harassé de fatigue, il entra dans une taverne. On entendait, du dehors, un chant de lyres et de finies, sur ce mélancolique mode lydien qui savait ravir Apollon lui-même. Deux prêtres égyptiens, voyageurs, s'entretenaient des libertés de l'âme, assis ou plutôt couchés sur une estrade recouverte de tapis moelleux; des marchands de Sour faisaient grand bruit, à côté d'eux, buvant du vin de Samos, comptant leur or empilé
dans des boîtes d'ivoire et mêlant, par intervalles, leurs voix joyeuses à l'accord des instruments, sur cette strophe de Tullus le dactyle :
Le temps s'envole
D'une aile folle ;
Mais le printemps
Poursuit le temps :
L'Amour lui prêtera son aile.
Le Temps fuit comme l'hirondelle. »
Trois danseuses de Gadès, le corps à peine voilé d'une tunique de gaze rose, des bracelets d'or aux chevilles, leurs cheveux façonnés en une multitude de petites tresses, les doigts chargés de boules de cristal au son mélodieux, tournoyaient en cadence sur un tapis retenu du genou par quatre petits esclaves accroupis aux angles et tenant un cratère à parfums dans leurs mains élevées. Au milieu de ce nuage odorant de kinnamôn, elles balançaient leurs corps souples, belles comme les trois Grâces groupées.
VÉNUS
Touchante galanterie
t MO MU S
C'est une image tombée dans le domaine public, madame — elle n'a pas d'importance.
% JUNON
Vous êtes bien empressé à nous en instruire.
MOMUS
On doit la vérité aux femmes comme aux grands — la vérité cruelle de préférence.
CUPIDON
Hercule demanda une coupe de vin myrrhiné et s'assit. Entr'ouvrant un rideau de pourpre qui masquait l'entrée d'une salle aux peintures hiératiques, une jeune fille vint à lui, les yeux baissés et prit place sur ses genoux, touchant de sa bouche le visage du héros. « Tu veux gagner ta dot, mignonne, lui dit-il — voici une statère d'or. Bois dans ma coupe. Je rends grâces à ton obligeant amour. Va, charmante, retrouver tes compagnes et fais-leur partager ta joie. » Ayant dit, la tenture s'ouvrit encore toute grande ; les lyres et les flûtes redoublèrent leurs sons ; les danseuses assouplirent leurs rapides mouvements. Peu après un jeune homme parut,
soutenu sous les bras par ses amis. Hercule se sentit frissonner d'épouvante. Le jeune homme était entièrement nu ; une couronne de roses comprimait ses grands cheveux flottants. L'albâtre, la neige, la fleur du lotus à peine ouverte, le lys à l'aurore, l'aile des colombes, les nénuphars à l'ombre des hautes rives ne peuvent exprimer la pâleur de son gracieux visage; le sang ruisselait en gouttes pourpres de son corps sur les dalles de marbre, l'enveloppant d'un réseau rouge horrible à voir. Il s'était fait ouvrir les veines et donnait sinistrement une sérénade à sa dernière heure, i Venez, mes belles, s'écria-t-il, ranimant ses dernières forces, venez nie rendre le baiser d'adieu. » Elles accoururent. Alors, il but un flacon d'eau miellée et s'aflaissant, murmura : « Gloire à Omphale ! Je meurs pour elle... l'oracle de Télémisse avait parlé. »
Les prêtres égyptiens interrompirent un moment leur causerie pour graver sur des tablettes, en hiéroglyphes* la scène qui se passait sous leurs yeux ; les marchands jouaient maintenant aux dés ; les (lûtes et les lyres se turent ; Hercule but et sortit, triste (l une indicible peine.
Sur les degrés de jaspe du temple d'Apollon aux cinquante colonnes de verre colon; qu'un habile artiste avait taillées en facettes rayonnantes, le Dieu vint s'asseoir, songeant avec quelque amertume aux événements de la journée. La nuit, était venue. Il s'enveloppa de son manteau, puis s'étendit, prêt au sommeil.
Au même moment, il se sentit frapper sur l'épaule; une voix inconnue dit. avec douceur: « Par le lion, né de .Melès, qui rend Sardes invincible, taciturne étranger, réponds: la rue convient-elle à ta fatigue comme a la dignité que je vois en toi ! X'cst-il plus un hôte pour te recueillir? Donnemoi ta main ; sois mon frère au moins pour cette nuit, si tu ne peux plus longtemps prolonger ton séjour parmi nous. Qui es-tu? »
— Moi, répliqua Hercule, un paresseux.
— Sers-tu les dieux ou les hommes?
— Les dioiix : je les pétris.
— Sculpteur? bon métier; je t'aime déjà. La r.rèce t'a donné le jour?
— Délos.
— Moi, je suis Tyrrhène, le poète. Suis-moi, Les Muses te feront bon accueil. Je t'offre un gîte frais, un dîner savoureux arrose de vin persique, des ciiansons rapportées de Thèbes par mon vieil ami Xanlhus, le philosophe ; en outre, de la bonne musique lydienne. Ta couche sera parfumée de feuilles d'hyssope.
Ainsi parlant, avec vivacité, Tyrrhène souriait d'une façon engageante. On vit briller au loin des torches. Quatre prêtres, vêtus de blanc, les agitaient au bout du poing, entourant un lit de pourpre reposé sur les épaules de huit belles jeunes filles tenant chacune à la main un bouquet de narcisses. Sur ce lit, s'allongeait un cadavre, et les reflets des torches se jouant sur lui, éclairaient la blancheur suave de ce corps que la flamme devait bientôt consumer. Le cortège passa devant eux.
— Funeste cité, exclama Hercule, n'as-tu que des morts à montrer à mes regards? ta bienvenue sera-t-elle payée en sourires funèbres?... Alors, arrêtant un prêtre : Qui portez-vous là ? Adonis serait jaloux de sa parfaite beauté.
— Cléolaé, le jeune prince revenu d'Assyrie.
— Sa mort, la doit-il à quelque événement digne de mémoire ?
— A sa folie : il aimait Omphale que nul homme n'a pu émouvoir ; la
vie était lourde à son cœur chancelant Une coupe remplie du suc que
distille le pavot peut guérir les douleurs les plus enracinées — Cléolaé vient de la boire.
Chemin faisant, vers la demeure de Tyrrhène, Hercule dit à son hôte :
— Personne n'est plus esclave de la beauté que les poètes N'as-tu
point soumis ta destinée au caprice fantasque d'une femme ?
— Moi, répondit en riant Tyrrhène, pendre ma lyre au cou d'une despote à longue tunique! me crois-tu si fou ou si désespérément sage?.... Il me suffit de payer mon tribut à l'amour en beaux vers bien ciselés, sans prendre'sottement ma grosse part des chagrins dont il féconde la source ténébreuse. Je sacrifie à la beauté — la beauté n'est point cruelle à Sardes. Tu verras, dans ma maison, unepetite esclave égyptienne, Mnémès, aux yeux obliques, qui n'a pas un seul caprice et se pare selon le bon plaisir de mon imagination.
— Le poète est digne d'aimer la plus belle Tu n'es pas le malheureux
serviteur de cette reine Omphale dont on vante partout la sublime grâce ?
— Non, j'en atteste Vénus !
— Les dieux t'ont protégé. Tu peux donc parler d'elle sans émotion. Dis-moi, Tyrrhène , son regard est-il si puissant qu'il donne la mort, exaltant jusqu'au délire des passions d'enfant ?
— Ses yeux limpides, azur plus beau que les deux grecs, semblent un reflet de la lumière céleste ; l'or d'Ophir fait à sa tête un diadème de cheveux ; une rose blanche, troublée d'un baiser de papillon, pourrait servir
d'image à la séduisante pureté de son visage ; sa bouche , bien que fière, exprime une immuable caresse, comme un baiser promis à la vie ; sa voix, musique aérienne, a la douceur des soupirs voluptueux ; les serpents sacrés ont appris à son corps leurs ondulations changeantes et bercées ; indolente comme le dédain, elle fait de son existence un songe charmant qu'elle prolonge sans souci du réveil. Vous souriez, mon ami — l in-
crédulité se lit dans vos yeux méditatifs mais voyez: je ne porte point
de tablettes versifiées, nous ne sortons pas d'une taverne, le cerveau trouble — enfin, croyez-le, je n'ai jamais élevé mes désirs jusqu'au trône de rubis sur lequel siège la veuve de Tmolus. Semblable au lac Gigée, mon esprit goûte, à cette heure, un repos absolu.
— Omphale se montre-t-elle au peuple ?
— Rarement. Elle ne quitte guère ses grands jardins fermés de murs ; pudique autant que belle, elle a fait succéder à la licence du règne précédent une réserve excessive qui fait de son palais 1 asile des sévères plaisirs. Omphale se plaît à braver l'amour et demeure insensible à tous les désespoirs qu'elle suscite. Ce sont là des triomphes dont elle se paie avec une amère joie.
Après ce peu de paroles, Tyrrhène arriva à sa peiite maison, nid charmant favorable aux chansons. Dans le bois de la porte était sculpte, en relief, un Jupiter protecteur ; des cannes aromatiques garnissaient les escaliers de marbre, dégageant leur tige de grands vases peints rapportés de Babylone. Dans cette calme retraite, Hercule fut introduit pour manger, dormir et songer à son aise — les poètes sont les amis divins du hasard.
MOMUS
Malgré toute l'autorité d'Homère, dis avec plus de raison les convives — horrible différence qui fait de la noble Poésie une fille en condition.
APOLLON
La société des poètes a bien dégénéré — tant d'intrus s'y mêlent, vaniteux! barbouillés de fiel.
MERCURE
Les industriels du vers — vous n'avez que cela pour le moment.
CUPIDON
Le soleil marquait la moitié du jour quand Hercule s'éveilla. Son front était soucieux ; de graves pensées s'agitaient dans son regard menaçant comme un ciel d'orage. Il s'enveloppa à la hâte de son manteau de pourpre violette, couleur réservée aux puissants, oignit ses cheveux d'œsipon, frotta sa barbe de nard, et descendit remercier son hôte qui lisait un manuscrit indou rapporté à grands frais d'Hastinapoura.
Tyrrhène l'embrassa avec gravité, selon la belle coutume lydienne : « Venez au jardin, lui dit-il, goûter à mes fruits; je vous lirai le poème que m'inspira Omphale, le jour de ses noces avec Tmolus YEndormi. »
Sur cette invitation, un grand tumulte éclata au dehors — cris lugubres, gémissements rauques qui semblaient répétés par mille poitrines surexcitées.
Le poète ouvrit sa porte, entraînant Hercule.
Sardes célébrait sa troisième théophame, fête consacrée à Cybèle, la bonne déesse. Eunuques furibonds, ses prêtres avaient l'habitude de s'infliger en public de sanglantes mortifications; en outre, ils ne mangeaient point de pain, ne buvaient point de vin et regardaient les serments comme illégitimes. La troupe désordonnée des Dactyles roulait, plus rapide qu'un torrent. Vêtus de blanc, couronnés de violettes en souvenir de la mort d'Atys, le chaste sacrificateur, portant au milieu d'eux un pin enveloppé de laine, image singulière de sa métamorphose, ils bondissaient, échevelés, rugissant comme des panthères, l'écume à la bouche, les yeux démesurément ouverts par le doigt du cauchemar, leurs poitrines gonflées, pourpres ou livides, les bras, le cou étrangement chargés de colliers de vipères, se mordant les uns les autres avec des rages folles, souillés de bave et de sang. — Et cette fureur, ce rite barbare, pour simuler une douleur divine arrivée à son paroxysme.
Après eux, s'avançait un rang de soldats cuirassés, présentant la pointe de leur épée aux sinistres Dactyles.
Un éléphant les suivait, dissimulé sous les plis d'une gigantesque étoffe de Persépolis, portant sur son dos une tour d'airain haute de trois coudées. Un nègre, nu jusqu'à la ceinture, accroupi dedans, jetait par moments à la foule des poignées de monnaie qu'elle se disputait avec frénésie.
Plus loin, des groupes de jeunes fdles portées sur des litières par leurs
esclaves lapithcs, chantaient des hymnes à la déesse en s'accompagnant de la lyre. La cour suivait, à cheval, escortée par une double ligne de cavaliers aux cheveux tressés de perles de succin, tenant élevée sur leur cuisse une lance d'argent. Quand parut la déesse, la foule se mit à genoux. Cette adorable image, aux grands yeux d'émeraude, aux pieds chaussés d'onyx, aux cheveux de chrysolithes, revêtue d une tunique de topazes et de saphirs, couronnée de tours, tenant une clé dans sa main, était taillée dans un seul bloc de jade. On la portait sur une table de bronze d'un travail précieux.
La merveille asiatique fermait le cortège: Omphale, la jeune reine, dans son char d'ivoire aux massives roues d'or, traîné par huit chevaux blancs qui secouaient leurs belles tètes fleuries de roses. Omphale, plus éblouissante que le soleil à son midi, mollement couchée sous le voluptueux abri des courtines de soie, souriait au peuple, une main jouant avec un vase d'or qui renfermait peut -être un parfum, peut-être un poison, l'autre appuyée sur la tète de sa panthère noire favorite dont le mufle écrasait ses pieds délicats. Gomme elle passait devant la maison de Tyrrhène, du milieu de la foule s'élança un jeune Grec qui cria par trois fois son nom, les deux mains sur le visage, dans un transport frénétique, et se jeta à terre sous les roues de son char. Les esclaves ne relevèrent qu'un cadavre en lambeaux. Omphale s'était soulevée à demi, gardant son impassible sourire.
Hercule s'en alla seul rêver, comme le premier jour, dans le petit jardin de myrthes.
« 0 Jupiter vengeur, s'écria-t-il après une longue méditation, donnemoi le courage qui m'a fait anéantir tant de monstres oppresseurs dé la terre ! 0 dieu couronné de flammes, Eros, prépare mes paroles pour les éclatantes séductions î Apollon, fais descendre un rayon de ta grâce sur mon rude visage ! Joyeux .Mercure ! prèle-moi ta subtilité — et toi, Mo mus, l'esprit qui raille et dompte !.... Ici, je dois accomplir mon treizième travail, le plus terrible et le plus glorieux. Un Dieu déclare aujourd'hui la guerre à une mortelle — mais ses divins attraits lui servent d'égide. Dieux magnanimes ! souvenez-vous de vos chutes et fortifiez mon cœur. Par le Styx ! que ma force ne soit plus qu'un vain simulacre, une pitié, une emphase bonne à divertir les femmes, si je n'incline à mes genoux, humiliée par le propre aveu de sa faiblesse, l'orgueilleuse Omphale qui osa faire de l'amour un impitoyable bourreau — je le jure ! oui, je le jure !
JUNON
Digne mortelle !
JUPITER
J'aurais bien trouvé son côté vulnérable.
VÉNUS
Nous l avons toutes.
VULCAIN
Vous les avez tous, ma cbère.
CUPIDON
Hercule n'avait point quitté la maison de Tyrrhène qu'il savait intéresser par des récits ingénieux ; le héros attendait une circonstance favorable pour se montrer à Omphale, bien résolu à lui laisser ignorer son origine céleste.
Quelques jours après, comme il se baignait dans l'Hermus, il vit venir, au loin, du côté de Sardes, une troupe de cavaliers. Au milieu d'eux se dressait un éléphant blanc chargé d'un pavillon de soie aux vives couleurs, hermétiquement fermé contre la poussière et le soleil. Au même instant, il se fit un grand tumulte dans ce groupe confus qui s'avançait tout d'abord avec gravité à travers la plaine, côtoyant un petit bois : des glaives brillaient au soleil, des voix confuses se répondaient sur un ton provocateur. La masse entière s'était ébranlée, en jetant un vigoureux cri de guerre. En quelques enjambées rapides, Hercule eût atteint les combattants dont rien ne pouvait expliquer l'inimitié, ainsi confondus, transportés d'une même colère, qui tantôt frappaient et tantôt étaient frappés sans paroles et sans défis apparents. Plusieurs cadavres gisaient à terre foulés par l'éléphant, chairs pantelantes comme pétries sous des pilons monstrueux. Par les épaules il avait saisi un cavalier et le balançait en l'air, broyé dans sa trompe qui l'enlaçait avec les enroulements effroyables des boas. Hercule, indigné, se jeta en pleine mêlée pour faire cesser le combat : des malédictions répondirent à ses premiers efforts ; un coup de lance, dirigé par une main impie, l'atteignit dans la poitrine. Son cri de vengeance retentit comme un coup de tonnerre. Arrachant un cyprès qui se dressait au bord de la route, il s'en fit une massue et comme autant de nains méchants coucha par terre ces puérils
agresseurs. L'ame du dieu était mal préparée à la pitié — aussi ne fit-il grâce à personne.
L'éléphant restait debout, montagne menaçante, portant ainsi qu'une fleur, à son sommet, cette coupole de soie qui s'était à peine entr ouverte pendant la lutte ; il alla droit au monstre furieux, le mesura des yeux, sans parler, et sur sa téte laissa retomber son poing fermé, comme un marteau decyclope: l'animal foudroyé s'abattit pesamment sur les genoux.
Au bruit de sa chute, répondit un léger cri dans L'intérieur du pavillon. Hercule se sentit troublé malgré lui; — ainsi l'esprit s'émeut à l'heure
d'un funeste pressentiment. Il ouvrit les rideaux Omphale, debout,
un petit poignard à la main, plus majestueuse encore dans son effroi) attacha sur lui ses prunelles dilatées et rayonnantes
— Mais qui es-tu? lui dit-elle, sans faire un mouvement.
— Ton serviteur, répondit Hercule souriant à demi. Et toi-même ?
— Te voilà bien ignorant des grandeurs lydiennes — courbe ton front devant Omphale.
— Reine, répliqua-t-il avec une légère nuance d'ironie — admire à ton tour le poêle Télèphe trois fois couronné aux jeux isthmiques.
— Où sont mes serviteurs ?
— Regarde
— Morts! — mes ennemis aussi. Je te dois l'honneur, — peut-être la vie. Egathon, le scythe, avait conçu le criminel projet d'un enlèvement ; une troupe de brigands s'est ruée sur mon escorte et l'a taillée en pièces. Ta fureur était belle avoir, superbe étranger, à qui les dieux ont donné tant de'courage avec la voix qui plaîl aux lyres.
Pendant ce temps, Hercule débouclai! la lente massive fixée au corps de l'animal par de larges courroies ; l'éléphant, couché dans la poussière, ne bougeait plus.
— Pardonne à ma curiosité : où allais-tu, reine, au plus fort de la chaleur, presque seule, sans l'appareil habituel de ta puissance / reprit Hercule.
— A cestathme que tu vois là-bas, contre le bois de cèdres.
— Ton voyage s'acomplira sans autre accident; abandonnons ces morts qui diront à tous la protection miraculeuse des dieux ; daigne te reposer de nouveau sans inquiétude.
Alors, soulevant la lente et la plaçant sur sa tête, il se mit en route vers la résidence royale.
Pendant qu'il marchait :
— D'où viens-tu? reprit Omphale d'une voix languissante.
— Je cours le monde.
— Par curiosité ?
— Par caprice.
— Pour oublier des chagrins d'amour — ou de gloire ?
— Pour oublier des vertus.
— Qui t'a conduit à Sardes ?
— La Renommée.
— Que raconte-t-elle ?
— La légende cruelle de ta beauté „
— Ma beauté qu'en penses-tu, Télèphe?
— Je ne sais que gémir de ses désastreux effets . Le poète est un sage : ses chères émotions, il les demande seulement aux âmes candides.
Omphale, souriante, ne parla plus.
A son palais de plaisance elle passa trois jours, tantôt seule, demeurant des heures entières enfermée au fond de ses plus secrets appartements, tantôt dans les vastes jardins, sous des berceaux de feuillage, appuyée au bras d'Hercule qui lui racontait mille fictions ingénieuses et savait l'art de persuader.
L'événement arrivé sur la route avait fait grand bruit à Sardes ; les grands dignitaires vinrent en foule rendre visite à la reine ; Hercule leur fut présenté ; — chacun le complimentant pour l'héroïque dévouement dont il avait fait preuve, admirait sa belle stature, sa noblesse, l'incomparable sérénité de ses traits. Le nom de l'étranger Télèphe était sur toutes les bouches; son retour au palais fut un véritable triomphe.
En admettant le héros à sa cour, Omphale ne sembla céder qu'à un sentiment de reconnaissance ; en réalité, elle voulait séduire, pour la première fois impuissante à subjuguer, sans combats, cette âme dédaigneuse. Elle s'irrita des résistances du Dieu dont le visage ne trahissait aucune émotion, et qui cherchait à triompher au nom de l'amour par la calme assurance d'une froideur audacieuse. Omphale multipliait les fêtes qui bercent et endorment l'esprit dans une enivrante langueur, les épanchements tendres, les séductions et les caresses ; elle offrait au désir, sitôt dompté d'habitude, l'irrésistible appât de ses perfections dévoilées comme autant de trésors mystérieux, avec une réserve plus délirante que des promesses, sans pouvoir s'enorgueillir d'une faiblesse, sans voir fléchir
ce magnifique courage qui la bravait, à genoux, au plus fort de ses louangeuses admirations. L'humiliant et l'élevant tour à tour pour faire croire à son indifférence, elle éprouvait d'indicibles rages, elle s'abandonnait au désespoir, jouet de cette fatalité qui la poussait, vaincue, vers l'homme si humble devant son royal pouvoir, et si impérieux par l'attraction, maître par le dédain, seul rebelle à son rayonnement — rebelle par nonchalance, mépris ou fierté.
Désœuvrée et capricieuse comme une reine, Omphale offrit sa main à Hercule, lasse d'efforts, peut-être victorieuse, attendant son crédit souverain des entraînements de l'intimité. Elle comptait, bien un jour, demander vengeance à l'amant du mari, pour lui foire subir les toi t mes réservées aux faibles qui implorent. C'était penser en reine, en femme sure de sa beauté; l'idole, dépossédée de son culte, modifiait pour le moment des rites, dans l'espoir des futures oppressions. Omphale voulut goûter au fruit défendu dont parlent les légendes hébraïques, quitte à mutiler l'arbre si le fruit déplaît aux lèvres.
Or, le mariage se fit en grande pompe.
IfOMUS
Ainsi les enterrements.
PLUTON
Enterrements et mariages ont aujourd'hui des conséquences contraires à l'effet attendu — pour les premiers, la joie, pour les seconds, le deuil : — les pleurs vont aux fétes, les rires aux tombes.
JUPITER
Parle, Cupidon : l'aurore s'annonce.
CUPIDON
Hercule cherchait toujours le chemin de ce cœur mort qui pourtant battait près du sien avec des palpitations régulières comme le mouvement des nombres — glace impénétrable que rien ne pouvait fondre. Baisers froids, regards ternes, paroles toujours prudentes, attitudes réservées, presque hautaines, sons de voix paisibles — (monstres et chimères, qui se groupaient sous l'œil contemplatif du héros, blessant et tourmentant son âme ébranlée) — ainsi s'exprimait l'amour d'Omphale. Pas un tressaillement
dans ce beau corps, qu'on eût cru arraché du bloc idéal d'une opale, ne disait la passion ou ses doux germes soigneusement cachés. Au lieu d'une ivresse active et jeune, il ne trouvait que de la curiosité, une sorte d'entraînement déjà maudit et méprisé. En vain soufflait-il avec l'énergie des luttes perdues sur les cendres éteintes de ce foyer qu'il avait rêvé lumineux, pas une étincelle ne jaillissait pour donner courage à l'ouvrier psychologique. La nuit, l'horrible nuit l'entourait de tous côtés — et seul, il se sentait rayonner peu à peu, par un de ces mystères inexplicables dont l'amour se servit de tout temps pour paralyser les volontés humaines.
Hercule aimait ! soumis aux ordres d'un destin supérieur à toute puissance. L'amour des dieux est un soleil que l'univers entier salue : Omphale fut la première à le voir se lever ; elle le dévora de ses prunelles radieuses où la haine brillait ; rendue caressante, ingénieuse à créer des artifices, sûre d'une oppression que tout devait concourir à fortifier, elle laissa le temps accomplir l'œuvre mauvaise qui devait bientôt venger sa destinée asservie.
Chaque jour, le trait fatal s'enfonçait plus profondément au cœur d'Hercule ; contre une telle fascination dont l'empire ne fut jamais combattu
efficacement même par le crime, que pouvait le Dieu De son piédestal
inflexible il se voyait descendre, grandeur accablée sans résistance ; marbre, il se sentait pétrir par une main ennemie, rendu plus ductile que la cire au soleil, et gémissait ainsi que les réprouvés, pensant aux chutes mémorables.
Pour oublier ses tourments intérieurs, pour faire agir l'absence comme excitant efficace des passions endormies, infidèles ou latentes, il alla combattre les Cercopes, fameux brigands campés sous les murs^ d'Ephèse ; il les ramena captifs aux pieds d'Omphale. Si ce jour fut un triomphe pour sa gloire, il parut une fête pour la reine qui souriait, comme les sphinx, tenant aussi le héros lié par une chaîne que tous les Titans réunis n'eussent pu briser. Ainsi elle l'abreuvait de douleurs, agissant sur sa vie de même que le leânah, ce poison si suave préparé par une main savante.
Nous retrouverons Hercule dans l'appartement où la reine travaille avec ses femmes ; une étouffante apathie pèse sur son cœur possédé. La honte au front, anéanti par cette volupté froide que lui versent à satiété les yeux d'Omphale, complaisant efféminé de ses fantaisies sacrilèges, il est assis à ses pieds ; un vêtement de femme emprisonne son corps — il file la quenouille qu'elle-même a chargée de laines précieuses et] fait parade de son habileté à tourner le fuseau — il file ! ... .
Elle le veut esclave aux yeux de tous — héros déchu — pour venger sa propre humiliation ; l'univers doit l'applaudir d'une victoire inouïe remportée sur le plus vaillant des Immortels.
HERCULE
Prends pitié de mes tortures !.... ô Dieux! pourquoi m'aviez-vous abandonné !....
JUPITER
J'avais trop compté sur tes forces.
CUPIDON
Phares était un bel esclave venu de Thèbes ; on l'employait à soigner les fleurs du jardin royal ; dans les festins officiels, il jouait de la flûte, ayant aussi pour office de régler les danses grecques. Omphale le jugea digne de son amour artificieux, se fiant au sommeil du dieu, déjà tant avili, pour l'accabler de cette dernière preuve d'indifférence criminelle.
Or, un soir elle l'admit dans sa couche ; Hercule était allé voir Tyrrhène confident de ses souffrances. Il resta fort avant dans la nuit à causer avec le poète. En revenant au palais, il trouva la reine dans les bras de son amant. Omphale, accoudée sur l'oreiller, le regardait sans pâlir. D une voix nonchalante: « J'ai dit à Mirœ la Sidonienne de vous attendre. Bonne nuit, mon cher époux. »
D'abord, l'étonnement, la honte paralysèrent ses mouvements ; — Hercule semblait pétrifié ; puis, ses Lèvres frémirent, un flot de larmes s'échappa de ses yeux ; — rugissant avec; la voix des lions blessés, déchirant la pourpre qui couvrait le couple adultère, il saisit Pharès, tremblant, par le cou et le fit tournoyer autour de sa tête comme une fronde pour le briser sur la table d'airain qui sert aux offrandes. Omphale, maintenant debout, dans une attitude impérieuse, bravait cet orage déchaîné sur elle, avec la grâce fébrile des fleurs que l'ouragan secoue sans les arracher du sol. Une pensée subite retint le bras d'Hercule prêt à frapper : nouant les écharpes de la reine, replaçant le cadavre de Pharès sur le lit, à côté d'elle, il les lia fortement de larges bandelettes plusieurs fois passées dans les gueules de bronze des tigres qui supportaient la couche profanée.
Le bruit avait attiré tous les serviteurs d'Omphale : muets, soldats, femmes. D'un regard, le Dieu contint cette foule irritée ; mais quand il la vit se
précipiter vers lui, armée à la hâte de lances et de poignards, hurlant des injures bestiales, il saisit un lampadaire d'or et les écrasa comme de vils animaux, épargnant par mépris les femmes.
Sans plus s'inquiéter des nouveaux agresseurs, Hercule dressa le lit sur ses épaules, traversa le palais, les rues désertes éclairées par les pâles rayons de la lune, et vint sur la grande place de Sardes où s'élevait le temple de Jupiter. Là, ifdéposa à'terre son bizarre fardeau. Ensuite, il courut encore à travers la ville, frappant aux portes basses qu'une image impudique faisait reconnaître, et criant par trois fois : « Levez-vous, levez-vous, courtisanes — je suis Hermès le dieu des bonnes nouvelles. Jupiter vous convoque à son temple. Levez-vous ; éclairez de torches votre route. »
Dès qu'elles furent arrivées, d'un côté, de l'autre, s'appelant, chantant avec un joyeux entrain pour éveiller les habitants endormis, demi-nues, encore palpitantes des baisers de la nuit, les cheveux dénoués, brandissant leur torche et riant sauvagement, il en compta cinq mille. « 0 mes belles, s'écria Hercule, montrant le lit royal, voici une compagne qui se donne à vous, reine prostituée aux esclaves. Faites-lui bon accueil ; que les chants dépravés et les danses lascives témoignent de votre joie ; vous vengerez le héros qui la rendit mère — je suis Hercule!... Célébrez les fiançailles de l'adultère : tel est le vœu de Jupiter ! »
Le jour commençait à poindre quand il sortit de Sardes en rumeur, se dirigeant vers la Thessalie. Il avait perdu sa gageure contre l'Amour ; le Styx le condamnait, désormais, au simple rôle des mortels, pour avoir prononcé en son nom un serment terrible. Sa vie héroïque était accomplie.
Malheur ! malheur !
JUPITER
Mais toi, Apollon, mon fils, tu disposes aussi de forces actives ? l'intelligence est une arme puissante pour les conquêtes — elle me détrôna une seconde fois. Les idées peuvent soulever le monde. Notre cause n'est point perdue si ta vaillante éloquence lui vient en aide. Tes paroles seront le feu qui frappe et éclaire. Infatigable conquérant, excite les peuples à la guerre sainte du droit opprimé contre l'injuste domination.
APOLLON
La lyre n'a plus d'écho ; le pouvoir de la raison est plus frêle et changeant que les nuages de printemps ; l'habitude règle jusqu'aux mouve-
ments des âmes ; les préjugés conduisent l'univers en laisse ; une implacable tyrannie pèse sur les conciences révoltées ; les abus organisés, politiques, industriels, sociaux défendent sans relâche leurs misérables mensonges, leurs détestables privilèges ; depuis des siècles, la censure forge une chaîne ou façonne un bâillon destinés aux mains vengeresses, aux lèvres inspirées ; les vérités sont des monstres gardés en cage pour l'amusement des badauds. Déplorable sujétion : la société s'impose à l'individu par le joug d'une seconde nature dont il fait sa vie factice ; elle l'organise selon ses inclinations, ses penchants, ses vices, ses difformités, ses erreurs, ses aveugles intolérances. De bonne heure le sage se condamne au rôle de muet, voyant dressé devant lui le trophée sanglant des tortures promises à tout examen impartial. Pas un mot rçp peut être entendu qu'il ne soit aussitôt pesé, discuté, jugé, défini au rebours de son vrai sens. Malheur à l'esprit clairvoyant s'il attente à l'insouciance générale et prétend combattre des erreurs ou des pouvoirs vindicatifs. Le droit de tout dire, inspiré par l'esprit de vérité, c'est le droit de tout souffrir, d'empoisonner sa vie, de flétrir sa mémoire. L'honnête penseur, étourdi d'injures, calomnié, traqué comme une bête fauve, amoindri dans son cœur et dans son esprit, sans cesse en butte à la mauvaise foi des plaisants, des hypocrites ou des sots peut) noirci par la langue corrompue du vieux Bazile, ne laisser après lui que l'odieux souvenir d'un sacripant ou d'un coquin.
MOMUS
Bienheureux encore s'il s'en tire à si peu de frais. Autrefois, la démence catholique allumait un feu de joie autour de ces malheureux pour leur faire fête. Cela vaut bien les cirques romains et les continue. L'humanité n emploie pas deux outils de vengeance. Parlons de l'idée pure!... ne peut-elle aussi revendiquer son martyrologe?... Actuellement l'homme n'a qu'une préoccupation : son bien-être. 11 tourne le dos à toutes les divinités. D'autres puissants et terribles intérêts, précurseurs de drames sans fin — l'agitent, lui imposent leurs solutions desquelles dépend ce qu'il appelle sa vie sociale. Nous pouvons distinguer à l'heure même, sous cette étiquette, trois zones: d'abord, la société qui s'en va, emportant à la fois les espérances et les regrets des uns — la malédiction des autres. Est-elle à plaindre ?... En servant Seulement ses intérêts avec L'égoïsme d'une caste qui n'accepte que la part du lion sans souci du bien général, elle se condamnait à la mort. Que lui doit-on ? — un peu de civilisation, aidée en cela par la
marche des siècles. Les hommes ont appris à se connaître ; ils ont mêlé leurs aspirations, leur science, leurs besoins ; les écoles humaines vont fraterniser ; le globe tend à unifier toutes ses ressources. Trop longtemps le déshérité a marché à l'aventure ; il n'a été garanti par rien. Voilà la clé de voûte. La vieille aristocratie, arrivée à l'épuisement, s'éloigne comme le Boabdil des légendes, emportant des débris de richesses, élevant d'une main moribonde les bannières qui proclament son orgueilleuse destinée. Dans sa fuite, elle se sent poussée par une main mystérieuse : les foules, mues d'en bas, montent vers d'autres horizons. L'homme ne veut plus être un animal jeté en pâture au hasard. Il y a la société qui vient: — les éternels affamés, les malheureux de toujours, les ignorants, le nombre, le grouillement humain, la vile ou sainte canaille sejon les diverses expressions des antagonismes en présence. La race nouvelle, soldat en haillons, tourbe misérable si digne de pitié — d'admiration dit le poète — affamés dont le sort va changer, — mercenaires d'où peut sortir une nouvelle chevalerie, comme elle sortit autrefois des cloaques romains — apprête ses armes et n'attend plus. Pour combler un si grand vide humain, pour unir momentanément les anneaux rompus d'une chaîne grandiose — là-bas rouillés,ici vivaces — nous saluons une foule assez complexe dont le mot d'ordre est jouir : rénégats ou transfuges — fidèles du passé, contempteurs de l'avenir — agioteurs à la chasse de l'argent, cyniques gorgés de biens, requins voraces gonflés par les plus bas appétits matériels — imbéciles montés ou gaspilleurs descendus qui se sont rencontrés et cuisinent ensemble, dans la bagarre, en ayant l'air de coopérer aux affaires des deux partis, comme cette mouche du coche dont le bourdonnement ne se produit que pour la possession. Ceux-là ont perdu toute foi, tout idéal, tout grand désir du bien, et jusqu'au souvenir des vaillances qui firent les héros de cœur ou d'action. Ils ne sont qu'habiles. D'eux sortent les gouvernements à places. Les ambitieux d'une telle espèce nous donnent la bourgeoise comédie d'un Etat régulateur, le simulacre d'une famille politique sans grands scrupules: véritable mascarade, bal des Lycurgues disponibles, espèce de royauté qui gagnerait à être réduite. Qui vaincra, d'Athènes ou de Sparte ? Attendon le grand homme de bien — le groupe armé, rigide observateur de la loi, pour chasser les histrions, défendre le peuple et reprendre à la bande noire ce dossier de la France dont elle vit grassement — sous prétexte de garantir les efforts et les existences ? La misère, avec sa robe déchirée, s'avance résolument et vient déclarer, tout d'abord, qu'elle
entend conquérir son foyer. Elle veut du linge, de l'air, une maison saine, du lait pour ses enfants qui vont être l'humanité régénératrice. En attendant, et tandis qu'elle formule ses protestations soutenues par des millions de voix, les intérimaires vont et viennent, véritables mystificateurs. Le passé, l'avenir se regardent, immobiles, farouches, mélancoliques comme des guerriers songeant à quelque extermination décisive. Le temps — c'est-à-dire l'inconnu — n'a pas dit son dernier mot ni levé le doigt pour désigner le vainqueur dans une définitive rencontre. Mon cœur penche vers le dernier. Je n'ai point de haine pour le premier, sinon une dédaigneuse pitié, dégoût produit par son rôle inutile. Dans quel abandon n'a-t-on pas tenu les plus grands cœurs intellectuels !... L'infortuné ne peut pas oublier cependant qu'il se trouve frustré dès son premier jour de naissance Quant aux agités de l'heure présente, bien que maîtres des choses, en apparence, on peut laisser se conclure leur rôle. Tant que cela durera, nous verrons souffrir d'un état de choses temporaire, sans sécurité, sans beauté, sans grandeur ni mission — et nous comprendrons le mépris des âmes désintéressées dont le cœur bat encore pour d'autres idées que pour l'argent. L'argent ! — l'argent ! — expression maudite — raison d'être de ce
moment — poison du jour — démence de notre société le n'ai pas fini.
Ce mot fait lever en moi des milliers de pensées douloureuses, comme cette nuée d'oiseaux qu'un coup de feu soulève au bout du champ remué, dans l'œuvre rustique du peintre Millet. Tout est à l'argent — grave maladie dans une nation. Pour le conquérir, on se livrera de véritables batailles. Attention, civilisateur, aux Mohicans financiers : les gouvernements espèrent se changer en entreprises et le sceptre en caducée. Dans les couches inférieures, nous n'en sommes qu'au guet-apens multiplié d'une façon inquiétante.Du reste, la vie de l'homme ne compte pour rien. Le meurtrier devient touriste par les effets de la loi clémente. Quant aux deuils ordinaires, ils sont vite guéris au moyen de l'homéopathie des satisfactions. Les héritages, convoités anxieusement, sèchent si vite les Larmes! Jouir, vivre largement, voilà l'affaire — et fût-on rapin ou chef d'Etat, la mode est de prétendre aux mêmes ostentations. Apparaissez-vous dix minutes au pouvoir — l'habit râpé d'hier à peine ôté — les camarades émerveillés s'aperçoivent que vous êtes devenu bâtisseur, gros rentier, une manière ne potentat bourgeois. Le tour de cartes est resté sous le tapis — inaperçu. On vise à toutes les folies dont la moindre est d'étaler ou cacher la plus jolie femme — ou la plus dépravée — mais avant tout, un rongeur de la grande espèce,
pourvu à satiété de tous les biens. Il faut le triomphe pour des grotesques, — les distinctions aux filous qui ne se refusent rien — les insignes du talent créateur à des faiseurs audacieux. Il faut éblouir, se rendre malfaisant avec le seul but d'occuper la première place. Tous les moyens sont bons pour donner du prix aux choses. Les maladies spéculatives nous rongent ; elles montent à tous les degrés de l'échelle sociale — et pas une vertu, pas un emploi n'en défendent. J'indique la plus excentrique, la dernière en date : a-t-on une bibliothèque, les volumes, devenus des bibelots de luxe, seront reliés avec des peaux de femme tannées. Ineptie qui frise de près le sacrilège. Quel gâchis ! quelles inventions ! La société se rue au trafic. Quand les hiérarchies se perdent et que le mérite noble traîne la savate — stigmatisé d'un ridicule qui est la pudeur de l'existence, la société se désagrège pour offrir le tableau d'une confusion de mœurs et d'idées sans nom. C'est toujours la même marche — cette fois basée sur des maladies morales de premier ordre — une vraie déroute d'hommes étrangers les uns aux autres. Que va-t-il arriver !.... A l'orgie de Rome, à l'abus de ces richesses qui furent sa dernière maladie , on vit succéder un état de vertu d'un saisissant contraste. C'est le salut humain. Nous enregistrons, alors, des sentiments nouveaux : mépris de l'or, retour à l'idéal, les vœux de pauvreté, les associations fraternelles, les renoncements aux biens, les édits somptuaires. Pour nous, société moderne, le moyen social rêvé, c'est une juste répartition des salaires, une sorte de garantie de la vie, et le retour au droit, aux moyens équitables, à la vérité — à ces hautes sagesses ainsi formulées : abnégation, justice, fraternité — mais non pas cette fraternité boiteuse qui s'inscrit ridiculement sur toutes nos pierres au moment où se livre une si odieuse bataille d'intérêts.
JUPITER (avec un grand soupir)
Et toi aussi, Momus, tu portes ta bannière dans les rangs de la plèbe!... Que tenteras-tu, Mars ?
Le coup de main d'une vaillance isolée — peu de chose. Je ne commande point aux multitudes qu'un ordre jette à la mort, victorieuses ou fauchées. Que de héros, soumis aux lâches, rongent leur frein sous d'écrasantes combinaisons hiérarchiques. Les diplômes font aussi bien des gloires fausses. Le génie non académique, non péroreur, se voue à d'obscurs travaux, en attendant, par l'instruction généralisée, l'universel concours des aptitudes. Le
peuple est resté une terre intellectuelle en friche. Parlerons-nous des grands conflits armés, des batailles qui sont ma sphère d'observation? Ce serait un drame horrible à narrer — véritable galère, mes amis ! Le héros est bien exposé ; à celte heure, il perd l'envie du sacrifice. C'est que les dévouements ne s'enchaînent point dans une nation frivole. L'imprévoyance devient une sorte de nourriture générale. Tel drame est-il signalé — me une enquête ; tel désastre se produit-il — autre enquête. On est prodigue d'enquêtes — mais enfin, cela n'est un préservatif ni contre le drame ni contre le désastre. L'amuseur Paris semble inoculer une maladie nouvelle à la France, l'égoïsme — ou, pour dire plus exactement, l'indifférence. Voyezvous le soldat, même victorieux, laissé sur un terrain de combat pendant deux ou trois jours (cela m'est arrivé) mourant de la faim autant que de ses blessures, privé de médicaments. Pour quelques milliers de blessés — un médecin. A quoi donc les occupe-t-on ? — à se consumer sans clients, à jouer avec la politique. Les études se trouvent singulièrement délaissées — et c'est ici que la satire reprend ses droits. Le médecin se suffit à peine si le charlatanisme ne l 'a pas mis en lumière — trop redoutable, alors, pour les vivants. Mais si l'enfant recevait les premières notions de cette science utile à tous, notions peu à peu développées — si ttippocrate passait judicieusement avant Cicéron, cesserait déjà un merveilleux appoint pour venir en aide aux souffrances des humains, pour parer, dans une large proportion, au fléau des batailles et conjurer le plus grand effel de ses ruines. Mais quoi ! le Français (type suprême européen, pourtant) vent demeurer un infaillible étourdi, quand il ne s'affirme pas un enfant groupé dans une nation composée d'une multitude de réactionnaires en tout, d'un fond bourgeois et routinier — océan d'hommes que toute initiative dérange — illuminé, à la surface, de quelques beaux génies qu'on dédaigne ou qu'on encense avec la même désinvolture, et l'impertinente légèreté mise aux choses — au mal comme au bien.
PAN
Tu te plains et tu as raison. A qui la faute ? — aux satisfaits qui prétendent n'incommoder en rien leur fastueuse paresse. « Après moi le
déluge » « On ne vil pas deux fois.. .. » « Mon ventre d'abord »
Tout un code sybaritique à l'usage des gens en contemplation devant leur nombril comme le ridicule Bouddha oriental. Le riche n'abdique jamais ; partout semant, partout il récolte. Le pauvre bêche le champ,
mais on lui refuse l'intelligence nécessaire pour vendre la moisson, s'il profite de quelque chose, ce n'est jamais que de son misérable incognito. Quel nouveau Plotin tout puissant, chef de peuple, philosophe, — consacrant quelques lieues de terre aux utopies bienfaisantes qui peuvent étendre le bonheur de l'homme, daignera réaliser la république idéale de Platon — ne fût-ce qu'à titre d'essai généreux et pour en finir une bonne fois avec ce vieux détestable monde — comme il va...
MOMUS
Tu comptes sans les aises et les plaisirs de la domination. Etre le maître, c'est d'abord satisfaire magnifiquement ses penchants. Le désagrément de s'occuper de tout se compense de la volupté souveraine de tout rapporter à soi et de paraître diriger difficilement des habitudes, sans rien changer aux formules ordinaires de la vie. N'espère point des mesures exceptionnelles ; l'inertie des pouvoirs c'est leur force — et leur chute finale. Il faut si peu pour arriver, qu'il faut encore moins pour finir. N'oublions jamais que, sur ce sol français, les mots plus que les actes déterminent l'aveugle popularité en politique, comme les néologismes en littérature. Un gouvernement moderne, quel qu'il soit, est un sablier tantôt tourné d'un côté, tantôt de l'autre ; les grains n'interrompent que pour un moment leur monotone évolution — image des crises populaires qui seules modifient, cherchent , créent et sympathisent, souvent à leurs dépens. Les foules instruites et moralisées, placées sous l'égide tutélaire de lois impartiales autant qu'inflexibles, pénétrées de la nécessité supérieure des devoirs et des vertus — inaccessibles à la faveur, égalitaires, pourront seules concourir à quelque rénovation sociale.
JUPITER
Que tenteras-tu, Mercure ?
MERCURE
Le trafic est en bonne voie de tout perdre, en attendant une ère nouvelle — l'envers du passé.
VULCAIN
Je la prédis avant un siècle. C'est le miracle de la vapeur — définitive révolution du globe.
MERCURE
Je puis encore l'accélérer — un mal pour un bien, selon le système
préconisé par Diderot. Quel sera notre avantage sur ce terrain ? Laissons faire au temps.
MO MU S
Le temps marche en avant, soldat discipliné ; les esprits vraiment nouveaux ne sont plus aux ruines. La civilisation édifie sans cesse à notre insu et souvent contre nos idées. Les Ames font peau neuve : elles demandent à la nature comme à l'agitation intellectuelle des sentiments d'union, des pulsations inattendues.
JUPITER
Ta satire énergique peut- elle quelque chose ?
momus
Me faire haïr. Mon temps n'est jamais venu. Je ne puis que prédire, être lapidé — et finalement avoir raison. L'esprit en faveur s'arrête aux surfaces : il est le frère du rire qui ne pénètre rien.
JUPITER
Et toi, Neptune ?
Je sers la science; la science sert le progrès; le progrès, les révolutions humaines. Ma puissance ne s'exerce qu'à la longue <-i par ricochets. L'époque, toute d'expérimentation, n'est pas favorable aux divinités. L'homme se détache d'elles. A-t-il tort ? nous lui avons suscite, convenôns-en, de bien grands fléaux.
JUPITER
Je comptais sur vos efforts réunis... Hélas 1 qu'allons-nous devenir!.... Hélas t hélas t.... Vais-je retomber dans la triste condition des princes à manifestes
MOMUS
Tu deviendras ce qu'il plaira aux événements, l'ai attendant, humbles et silencieux, gardons nos places puisque les hommes nous font la générosité de nous employer.