SCÈNE XII
LE CURÉ
Voici le café ; ses vertus vous souriront, je l'espère.
JUPITER
Avant tout, je vous fais compliment de votre belle voix de ténor. J'eus, autrefois, un baryton passable.
Merci. Dans ma jeunesse, je chantais convenablement les solos, soutenu par l'harmonium ; maintenant, je suis moins brave à l'autel.
JUPITER
Vous aimez la musique ?
LE CURÉ
Avec passion.
JUPITER
Sans viser à l'esprit, je prétends que c'est une maladie à la mode.
LE CURÉ
Agréable maladie, dans tous les cas. Quand les comédiens exécutent un morceau, à la cathédrale, je ne manque pas de m'y trouver. J'en suis quitte pour un petit voyage. Très agréables, les petits voyages.
JUPITER
Nous avons les mêmes goûts. Des esprits chagrins vont jusqu'à prétendre que ce bel art convient surtout aux cerveaux vides ou détraqués, qui ont besoin de distractions extérieures. Toute critique a son côté raisonnable. Mes observations s'accommodent du pour et du contre. Les personnes à conscience agitée raffolent d'un motif de Bute ; les amoureux éconduits sont particulièrement calmés par un adagio de violoncelle ; le violon détend les nerfs des femmes sensibles en grinçant plus fort qu'elles ; le basson fait tressaillir d'aise les gens de loi... Que de piquants et merveilleux cou trastes !
LE CURÉ
C'est étonnant!... Le bon Dieu fait bien les choses. Eh bien, moi, mon instrument de prédilection, c'est la clarinette : on jurerait qu'elle parle latin.
JUPITER
J'ai adopté, pour mon goût, le hautbois — plus nuageux, le chantre des forêts. N'allez pas croire, cher curé, que nous racontons des balivernes. Les instruments son! îles caractères — je crois dire cela le premier — et l'orchestre une famille. Cette famille plaît aux uns et déplaît aux autres — autant pour ce qu'elle dit que par la physionomie de ses membres, .le prétends , avec la plus grande justesse d'idées — pardon de me louer moi-même — que la musique renferme en elle toutes les émotions susceptibles d'agiter la vie. Elle est, à la fois, pour employer un langage élevé, la plus admirable peinture, puisque les yeux sont réjouis par l'image du monde évoqué; en second lieu, la plus touchante poésie, un rythme tout à fait exquis : l'émotion de l'oreille se communique au cœur ; — tercio, une radieuse sculpture, groupe mesuré, figure mélodieuse; — en résumé, couleur, forme, sonorité. Gluck,
Mozart et Weber sont mes favoris. Je vous fais des confessions bien intimes ! Gluck a noté les plaintes d'Orphée telles que les Dieux purent les entendre. Le paradis païen lui inspira des accents délicieux. Mozart recueille les soupirs des passions humaines. Weber trône sur le monde idéal. Telles sont mes convictions. Je ferais, vous le voyez, un bon chroniqueur musical, nouveau style — je veux dire que j'ai aussi mon petit bagage esthétique. La musique serait ma conversation favorite. Parole d'honneur, elle me rend presque éloquent.
LE CURÉ
Vous qui êtes un homme du monde, monsieur le comte, apprenez-moi quel est ce Berlioz dont les journaux de Paris s'entretiennent si diversement ?
(Entre Momus.)