SCÈNE XIII
MOMUS
Veuillez excuser mon retard, monsieur le curé ; la comtesse Diane est une joueuse enragée.
LE CURÉ
Au moins nous ferez-vous l'honneur d'accepter une tasse de café ?
Avec grand plaisir. Vous parliez... peut-être musique?
LE CURÉ
Eh oui, monsieur, c'est un sujet harmonieux celui-là.
JUPITER
Curé, vous prodiguez les traits. Nous en étions sur le chapitre de Berlioz, — un inventeur, je pense. Notre cher Momus va prendre la parole. C'est aussi sa corde. La musique le fait vibrer comme une chanterelle. Tu as approfondi cette question, toi ?
MOMUS
J'ai su écouter.
LE CURÉ
Comment définissez-vous le maître français ?
MO M US
Pour le moment, je le regarde comme une victime du frivole esprit parisien qui — s'il n'a pas reçu le mot d'ordre — ne saurait se recueillir même devant la chaire de Platon, les marbres de Michel-Ange, l'œuvre de Delacroix ou la symphonie avec chœurs de Beethoven. Dans l'avenir, si l'art à ce degré de profondeur triomphe des spirituels, des rieurs dangereux, des salons devenus loges, des prud'hommes, des désœuvrés du journalisme, des viveurs fredonnant la chansonnette ordurière, des critiques que la mode et le chantage enrôlent, passereaux toujours prêts à ridiculiser le rossignol, des écoles classiques, des timorés qui attendent le bravo public pour se prononcer, du faux goût, des vieillards qui se souviennent, de la province désormais imitatrice, des coquettes affichant leurs robes, des beaux parleurs et des envieux qui composent la galerie de second plan, — il prendra place parmi les puissants dont le caractère fécond, rénovateur, demandait la calme étude d'une génération mieux préparée. La musique est un art nouveau bien qu'ancien ; — ce n'est pas en un joui' que ses modes exceptionnels, ses eflets, dont aucune oreille humaine ne peut fixer la limite, son influence et ses raisons d'expression pourront complètement se définir. Berlioz, a contre lui sa nature de penseur autant que les qualités sévères de son drame nettement définies par l'orchestre espèce de chœur antique sans cesse agissant dans une mesure concise et naturelle. Selon lui, la parole doit stimuler l'harmonie sans l'absorber. Toute mélodie retirée violemment du cadre général interrompt l'unité de l'œuvre, trame ('gale que les voix broderont de quelques ligures eu saillie, sans cou traindre la pensée instrumentale au point d'en faire une vassale ou un interlocuteur de bonne volonté. II faut le goûter avec l'âme qui répond aux savants poètes, et ne s'effrayer dans son mouvement méthodique, raisonné comme une philosophie, ni des digressions, ni des exordes, ni des formules préparatoires. C'est un vigoureux — c'est un sérieux et un exalté - pour tout dire, un fâcheux, au milieu du inonde règle despotiquement par des écoles, par d'innombrables suffisances tenant la plume.
LE CUBÉ
Savez-vous une petite bluette, un rien ?
MOMUS
Quelque motif de la Damnation deFaustï.... (nchante l'air de Méphistophéiès.) Petite Louison
LE CURÉ
Admirable ! Admirable !
MOMUS
Les sourds ne sont pas de votre avis. Berlioz aura son jour —l'heure des repentirs, car il existe une violente justice pour l'art. Du soir au matin le fanatisme fait suite à la répulsion.
JUPITER
Je n'avais pas encore remarqué l'instrument pendu au mur
LE CURÉ
Ma guitare. Mademoiselle Minerve m'apprit à former différents accords.
JUPITER
Chantez donc, monsieur le curé — fut-ce un petit Alléluia.
Volontiers. Vous prendrez en grâce la voix et l'instrument. Voici justement du Gluck : l'air des âmes bienheureuses dans les Champs-Elyséens.
Cet asile Aimable et tranquille Par le bonheur est habité ; C'est le riant séjour de la félicité.
Nul objet ici n'enflamme L'àme, Une douce ivresse Laisse
Un calme heureux à tous les sens ; Et la sombre tristesse
Cesse
Dans ces lieux innocents.
JUPITER
Vous me voyez ravi par la calme expression de cet air ; on ne saurait mieux le dire. Vous en faites de la véritable musique religieuse. Autrefois, j'ai chanté passablement le latin.
LE CURÉ
Les grands musiciens sont nos vrais amis ; ils ont le secret des choses simples. Goûtez à cette chartreuse, monsieur le comte.