‹ Les dieux en voyageChapitre 151 sur 162 · SCÈNE XCIX · texte numérisé non relu

SCÈNE XCIX

JUPITER (\<»i\ de père noble)

Mais ces dames, monsieur, ces dames innocentes u'aurez-vous aucun

égard pour elles? Voire arrestation est illégale autant qu'inconvenante. Je proteste avec la plus grande énergie.

LE COMMISSAIRE

ïe voudrais agir différemment — mes ordres sont précis. Ces dames obtiendront des chaises. C'est le moyeu de concilier mon devoir avec la galanterie nécessaire. Un violon, monsieur, n'es! pas une chambre à coucher.

MOMUS

Votre instrument me parai 1 curieusement accordé ; je vois là des gens de conditions très diverses, ce me semble?

LE COMMISSAIRE

C'est ma foi vrai: — un étudiant, une belle petite, un abbé déguisé

Ce drôle, plus loin, ramassé ivre sur un banc, est un collectionneur d'os sanctifiés ; sa boîte renferme quelques échantillons de reliques : — saint Pierre, saint Thomas, sainte Véronique le paradis en raccourci.

MOMUS

Et ce vieux bonhomme, à l'air évangélique?

LE COMMISSAIRE

Un personnage très suspect , jouant des tours pendables sous le couvert de la religion. Cet individu colporte une lanterne magique — et, pour spectacle, montre la Passion. Bon petit métier, dit-on; — le gaillard a des rentes. Allons, messieurs, entrez; épargnez-moi des sévérités regret-

tables. Vous allez être en pieuse société, en attendant le jour et vos justifications.

JUPITER

0 Neptune ! Hercule !....

MOMUS

Ainsi l'autorité protège les nobles ambitions. 0 Zeus ! ton Olympe sous les verrous est un pauvre dénouement à notre longue comédie.

MERCURE

La chance n'est plus du côté des immortels : — les hommes ont fait sauter la banque divine.

JUPITER

Nous n'étions que leurs jouets !

Ne nous ont-ils pas fabriqués... Jolis dieux de verre pour ces enfants turbulents. Désormais, les hommes se suffisent.

LE POÈTE

Mes dieux radotent, quelquefois, Naturel effet d'un grand âge.

Pardonne, ô lecteur, tu le dois, S'ils manquent trop souvent d'usage, Songeant à leur esprit blessé.

Ce sont des penseurs du passé.

Le globe a tourné, sans leur faire L'honneur d'un avis salutaire ; Un beau jour, les voilà partis, Divins sententieux, aigris Contre le monde sublunaire :

Qu'ont-ils fait, courant les cités, Troupe de fous ? — rire, ô misère, Des célestes capacités !

Mais au plus profond de ces pages, Cherche, lecteur, mes sentiments.

Recueille, à travers les voyages, Plus de pitié que d'arguments :

Mon amour pour la grande foule, Pour les tout petits opprimes, Sublime et gémissante houle Écume d'êtres affamés.

Ceux-là me vont qui se lamentent !

Rien n'a soulagé leurs douleurs.

Shylock-Tartufe dit qu'ils mentent, Qu'on a bien assez de leurs pleurs.

Sacrifiés toute l'année A l'usure, aux puissants, aux forts, Hace vierge, toujours menée Au joug d'impitoyables sorts, Vers la Loi ni sage, ni juste , Sans noblesse et sans idéal.

Et victimes, tantôt d'Auguste Tantôt du pirate légal :

Boursier, négrier, politique, Auxiliaires du destin, Hypocrites dont l'art classique Est d'empoisonner le festin; Cabots dont nous craignons l'empire, Exerçant les métiers nouveaux De vide-gousset, de vampire.

Peuple, espère en des jours plus beaux ! Petit peuple dont le bras sème, Dont les yeux ont beaucoup pleuré, Ne vas pas aiguiser toi-même Les griffes qui t'ont déchiré.

Trace, creuse, élargis la route Qui doit te conduire aux sommets.

Par le malheur et par le doute, Ne te laisse arrêter jamais.

Hélas ! justice et conscience Sont aujourd'hui — fruits d'avenir, Des fleurs à l'arbre de science Que personne n'aime cueillir.

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