SCÈNE VII
LE SUISSE (survenant)
Mettez -vous de côté, vous génériez la circulation.
LE BON DIEU
De tes idées, ou de la lance ?
LE SUISSE
Des gens qui veulent faire le tour de l'église.
LE BON DIEU
Des curieux, sans doute, avides de voir et de se montrer?
LE SUISSE
Nous avons des places réservées au milieu du chœur — allez-y.
LE BON DIEU
Dieu est partout, mon ami.
LE SUISSE
Je vous l'accorde ; mais le riche veut avoir toutes ses aises. Dites donc à monseigneur de se mettre à genoux au fond de l'église : il préférera toujours sa bonne stalle devant l'autel.
LE BON DIEU
Il y est plus en vue — comme acteur. Mais toi-même, serais-tu quelque prince étranger curieux des usages catholiques?
LE SUISSE
Moi, prince! — vous voulez rire... on m'emploie pour maintenir le bon ordre.
LE BON DIEU
Eh quoi ! clans cette divine maison, il est besoin d une force répressive?
LE SUISSE
Quelquefois.
LE BON DIEU
L'église a donc ses jours de spectacle où la foule, devenue cohue, fait de l'oraison pieuse un exercice acrobatique !
LE SUISSE
Nous avons les solennités ; ces jours-là, le travail ne chôme pas — il faut se montrer dans tout son luxe, vous sentez bien ; mais si quelqu'un songe à se recueillir, il fait bien de rester chez lui. Circulez, mesdames, circulez !... Des mijaurées de rien du tout... Ça vient ici montrer ses robes et dire du mal du prochain.
LE BON DIEU
Quel bruit font leurs chaises...
LE SUISSE
Question d'être remarquées. Ça fait tourner la tête aux flâneurs qui se rendent à la messe pour friser leur barbe et reluquer les femmes en se moquant de nous.
LE BON DIEU
Les vois-tu prier, ceux-là ?
LE SUISSE
Prier — allons donc ! blaguer tout le temps, rire ou lancer des signes. Après ça — voulez-vous mon opinion — la religion ne va bien qu'aux vieux.
LE BON DIEU
Explique-moi le rôle de ces blêmes jeunes gens en robe noire ?
LE SUISSE
Des séminaristes, des curés pour plus tard.
LE BON DIEU
De futurs prêtres — Dieu vienne en aide à des vocations si déterminées. Les fonctions ardues ou compliquées veulent de longues années d'apprentissage. De qui portes-tu la livrée soldatesque ?
LE SUISSE
Elle est bien bonne je ne suis ni soldat ni domestique — e'est mon
costume d'église.
LE BON DIEU
Un général, l'épée au côté, des épaulettes, l'attitude martiale, la moustache retroussée comme à la veille d'une bataille ! parfait. Le catholicisme veut prouver qu'il est une puissance guerroyante. Dérisoire ambition ! Si Dieu n'était au-dessus de toute interprétation humaine, vous finiriez par le rendre ridicule à force d'inventions burlesques. Et ce lugubre personnage, vêtu de noir, contracté de visage, qui porte au cou une belle chaîne d'argent et brandit à sa main une petite badine — que m'en diras-tu ?
LE SUISSE
Le sacristain, celui-là — un fameux intrigant, aile/., et qui se croit le diable parce qu'il serre les vases et les habits dans un tiroir. Circulez, mesdames, circulez...
LE BON DIEU
Ce qui me plaît, à l'église, c'est la grande liberté que l'on a d'y causer.
LE SUISSK
Oh! oui, monsieur: pour cela, chacun est bien à son aise. Voici la quête — il faut que je l'accompagne.
LE BON DIEU
A quel propos, une quête ?
LE SUISSE
Le denier de Saint-Pierre — la cause du pape !
LE BON DIEU
Un instant, l'ami. Voudrais-tu me dire ce qu'a de commun cette cause avec le ciel ?
LE SUISSE
Comment ! vous ignorez (pi on veut détrôner tout à fait Sa Sainteté ? Nous nous battrons ; ce sera une guerre terrible, monsieur.
LE BON DIEU
Don moyen d'être agréable au Seigneur. Voilà donc la vie des serviteurs du ciel, des brouillons qui se querellent non pour sa gloire, mais pour les
arbitraires pouvoirs organisés en son nom. Dieu leur a été, là, un joli prétexte à vanités, à haines, à ambitions, à convoitises.
LE SUISSE (se retirant)
C'est vrai ; mais je vous le dis à l'oreille : il fait bon être des gros amis de Dieu pour bien mener bombance; les petits comme moi, voyez-vous, c'est toujours mis de côté. La chance du suisse ne vaut pas lourd: beaucoup de galon et peu de rôti.
LE BON DIEU (seul)
Cet orgue, aux voix mélodieuses, apaise à propos mon esprit. Il n'en est pas de même de nos braillards, debout au lutrin, qui hurlent tant de sottises dans une langue inconnue ; les enfants s'enrouent à leur tenir tête et le public répond par intervalles, coupant la mesure sur un ton aigu qui me perce les oreilles. Rien n'est plus propre à distraire les auditeurs, sinon à les faire rire. Aussi, que de regards vides, que de visages évaporés. Il n'est pas encore venu à mon cœur une prière sincère. (Allant au
bedeau qui dort, au pied de la chaire.) Hé l'homme !