‹ Les dieux en voyageChapitre 160 sur 162 · SCÈNE X · texte numérisé non relu

SCÈNE X

UN ABBÉ (sortant d'une chapelle)

Madame Sureau, n'oubliez pas de repasser les nappes et les surplis.

LA CHAISIÈRE

Ce sera prêt ce soir. Je ne me néglige pas pour le service.

l'abbé

Encore un coup du père Joseph; nous finirons par lui interdire la messe.

LE BON DIEU

A quel usage faites-vous servir le vin, si je ne suis pas indiscret?

l'abbé

A communier sous les deux espèces.

LE BON DIEU

Au nom de qui, je vous prie ?

l'abbé

Ne le savez-vous pas ? — au nom de Jésus-Christ.

LE BON DIEU

Bien, bien, j'oubliais — c'est un symbole. Pardonnez à ma curiosité : comment appelez-vous ces petites loges grillées qui occupent les angles sombres de l'église?

l'abbé

Mais des confessionnaux, monsieur.

LE BON DIEU

J'y vois des personnes agenouillées.

l'abbé

Nous recueillons leurs confessions pour les renvoyer en état de grâce.

LE BON DIEU

Voilà votre supériorité sur les mortels ordinaires ?

l'abbé

Une pareille question, monsieur, devient au moins saugrenue — Dieu nous a chargés de ce soin.

LE BON DIEU

Par écrit, ou verbalement?.... Est-il donc lui-même si occupé qu'il néglige le meilleur de ses devoirs : le pardon des fautes ? 0 jeune homme ? tu renias de bonne heure la nature ! A tes pieds s'est prosternée, à l'instant, une belle jeune fille ; — je l'ai vue... sa bouche frémissait contre ton oreille émue, contre ton cœur saisi. Le front collé à la grille, séparé d'elle seulement par l'épaisseur de ces frêles roseaux entrelacés, tu aspirais le parfum qui s'exhalait de ses cheveux, de ses lèvres, avec une amère volupté, écoutant le récit mystérieux de ses soupirs, de ses désirs, de ses rêves. Ton visage est jeune pour de telles confidences ; tu as mauvaise grâce à t'entendre appeler sans honte : « mon père ! » toi l'enfant sensuel et vain — ton âge le veut — par cette belle créature dont toutes les paroles sont des transports amoureux. Je connais la joie cachée que l'on trouve à ces épanchements profonds et secrets que n'osent même rêver les mères. Quel cerveau d'homme, quelles forces sauraient résister

à de semblables épreuves chaque jour renouvelées ? Etes- vous donc

de si grands saints pour appeler à vous ces tentations?.... Allez au désert, ou fermez vos oreilles: ces flammes brûlent les cœurs qu'elles approchent. Si vous n'êtes que des curieux, prenez donc la robe des femmes pour afficher vos caractères. Le célibat vous met à l'abri de la jalousie de vos épouses , rusés compères ; vous pouvez rêver à l'aise , en écoutant chapitre par chapitre l'histoire audacieuse des folies féminines. Ce sont là des livres licencieux, seulement étudiés par vous qui représentez, dans ce cas, la censure.

L'ABBÉ (plus pâle qu'un mort)

Je vous croirais volontiers hérétique, si vous n'étiez fou. Je n'ai pas le temps d'écouter votre sermon. Pour le moment, je vous engage à sortir

sans retard de la cathédrale ; nous n'aimons pas recevoir chez nous les ennemis delà religion, (n s'éloigne en gesticulant.)

LE BON DIEU

Cela ne fait-il point rire : de tels conseillers et de tels sages qui font vϞ

de virginité, épurant le corps pour avoir le droit de ternir l'âme Que

vois-je, là-bas ? les coulisses d'un théâtre — une manière de vestiaire où mes prêtres changent d'habits selon l'ordre et le sens des cérémonies.

Leur gravité me réjouit, (passe un chanoine riant et vermeil.) PoilITicz-

vous m'apprendre, vertueux prélat, quelle est cette ligure ridée de vieillard que je vois là-haut ?

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