SCÈNE XI
LE CHANOINE
Dieu le Père.
LE BON DIEU
En vérité ! il est donc ainsi ?
LE CHANOINE
Tout le prouve. C'est un Dieu vénérable !
LE BON DIEU
(a part) Un peu caduc. (Haut) Et plus bas ?
LE CHANOINE
Le Saint-Esprit — troisième personne.
LE BON DIEU
Une colombe ?
LE CHANOINE
C'est la forme que lui prête la théologie.
LE BON DIEU
Voilà qui est fort curieux — l'oiseau-Dieu, emblème extraordinaire. Comment appelez-vous le cadavre en croix ?
LE CHANOINE
0 détestable ignorance ! — Jésus-Christ, lefds de Dieu.
LE BON DIEU
Nu !.... je me permettrai de trouver excessive cette licence. Entre nous, bon prêtre, pensez-vous qu'un dieu se donne pour mission d'entraîner les imaginations inférieures — femmes, enfants — vers les pensées romanesques ?.... Singulier caprice d'artiste : il n'est point à sa place, croyez-moi, dans une pudique demeure où chaque jour retentit l'anathème contre la
chair. Mais, dites-moi : je ne vois autour de nous que des femmes Que
faites-vous des hommes ?
LE CHANOINE
Les hommes de notre siècle sont des esprits forts ; ils vont au cabaret ; — pendant ce temps, leurs femmes chantent avec nous.
Cantiques et chansons se disputent le monde ; dans ce professorat régulier, vous avez choisi la part habile, confessant des confesseurs. Mais l'homme s'éloigne de vous, haute raison émancipée. Vous ne rougissez donc jamais de n'avoir à persuader que des esprits faibles, des intelligences sans portée que l'appât de la louange et la frivolité curieuse vous amènent ?
LE CHANOINE
Vous êtes réformé, je le vois : je n'ai pas le temps de disputer avec vous. Du reste, il me serait facile de confondre l'aveuglement dans lequel vous paraissez vivre. Vos maximes sont un grand scandale pour mon cœur pieux. Je vous cède la place. (Exit)
LE BON DIEU (à part)
0 bon vieillard, occupé tout le jour à digérer et bourdonner, tu méritais mieux que ce rôle.
(Passe Monseigneur, bénissant) SCÈNE XII
LE BON DIEU
Magnifique seigneur, quel cérémonial présidais-tu à l'instant dans le chœur ?
MONSEIGNEUR
Etranger, vous paraissez audacieux en paroles. Je n'ai pas l'honneur de
vous connaître. Un sentiment chrétien, plein d'humilité, veut que je vous réponde : mes lévites m'habillaient pour la célébration de L'office divin.
LE BON DIEU (le suivant)
A genoux — pièce à pièce, — ainsi qu'un satrape ? En vérité, voilà des pompes bien faites pour ('mouvoir les cœurs fervents. Tu te sers d'elles comme du plus excellent système de séduction.
MONSEIGNEUR
Humiliez votre esprit si vous voulez vous épargner des l igueurs.
LE BON DIEU (accoudé à sa stalle, sous le dais)
Es-tu le juge suprême des cas de conscience !
MONSEIGNEUR
J'agis dans son esprit — si vous parlez du vicaire du Clnïst, infaillible en raison, en clémence, en sévérité.
LE BON DIEU
Pourquoi vicaire ?
MONSEIGNEUR Ne transmet-il pas à l'Eglise ses commandements !
LE BON DIEU
Ses rancunes et ses préceptes intolérants. Jésus ne prêcha que l'universelle fraternité.
MONSEIGNEUR
Le Saint Père ne peut se tromper —toutes les lumières reposent en lui.
LE BON dieu
Sa première tragique erreur lui de croire à la possibilité d'un despotisme religieux — autrefois sanglant, aujourd'hui soupçonneux — despotisme approuvé par Dieu pour qui ions les humains sont pourtant des lils, quelle que soit leur manière de le comprendre.
MONSEIGNEUR
Dieu l'inspire ! dans ses prières il le voit face à face.
LE BON DIEU
Le fais-tu supérieur à L'enfanl agenouillé qui n'a pourtant ni ambitions, ni vanités, nj tiare, ni cardinaux, ni sacre roll<></<>, ni palanquins, ni mule
blanche, ni ministères politiques, ni soldats, ni censures littéraires, ni héritages territoriaux — à moins que ce ne soit l'humble filet de Saint- Pierre dont vous avez su faire une monarchie.
MONSEIGNEUR (avec éclat)
Un tel langage ! et c'est ici, vieillard pervers, irréligieux, que tu le fais entendre !.... Jeté chasse du temple que tu profanes !