‹ Les dieux en voyageChapitre 162 sur 162 · SCÈNE XII · texte numérisé non relu

SCÈNE XII

LE CHANOINE (intervenant)

C'est un fou païen.

l'abbé

Un libre-penseur.

MONSEIGNEUR

Appelez le suisse et qu'il le jette à la porte du saint lieu.

LE BON DIEU (souriant)

Je comptais, je l'avoue, sur une discussion éclairée et non sur des rages qui appellent la force à leur aide pour trancher toute question épineuse. 0 tolérance ! vertu céleste, la terre t'a donc refusé un abri !....

LE SUISSE (accourant)

C'est vous qui injuriez Monseigneur ? — suivez-moi : vous mériteriez d'être arrêté.

MONSEIGNEUR

Chassez-le comme un être impur. Malheureux sophiste, en d'autre temps un bon bûcher eût vengé le ciel en courroux.

LE SUISSE Sortez ! (il le pousse de sa hallebarde.)

LE BON DIEU (à part)

Joli conte pour amuser mes anges. (Haut) Accordez-moi quelque répit : l'odeur de l'encens m'a peut-être troublé le cerveau comme aux femmes; cela expliquerait suffisamment mes inconséquences religieuses.

LE SUISSE

A la porte !

LE BON DIEU (souriant toujours)

Je croyais que c'était, ici, la maison de Dieu?

LE SUISSE

C'est bien pour cela. Allons, dehors !

(L'archange traverse l'espace, prodigieux, rayon dont la lueur enveloppe l'église entière. Le suisse s'évanouit Btirla porte en criant: miracle!)

LE POÈTE

« Nature, tu es ma divinité : .

Siiakespeakf..

J'ai sténographié le voyage de Dieu.

Mais ces mortels, chassés du beau paradis bleu.

Par lui, seul créateur — cette errante famille,

Univers dont le Ilot tourbillonne et fourmille,

N'auront-ils pas manqué de le voir une fois

Bien vivant — corporel — d'ouïr enfin sa voix;

Et, comme je l'ai vu, de l'admirer, d'écrire

Le doux scénario qu'il était venu rire,

De rappeler sa verve et son air singulier?

Dieu n'est pas seulement le sourd qu'il faut prier,

Vibrion solennel d'infimes tabernacles.

Il a choisi des traits propres à ses oracles.

Il est dans le savon de ce gai laboureur,

Dans l'habit du soldat portant si haut le cœur,

Sous la robe du sage ou la blouse ouvrière,

Dans l'épée, appelant l'hécatombe guerrière

Pour quelque sacrilice à nos esprits caché,

Dans la vertu sereine ou le louche péché.

— Pourquoi pas sous le lin de ces vierges pieuses

Qu'un destin sans grandeur sacra religieuses ?

Et, puisque de rêver nul pouvoir ne défend,

Près du sein de la mère allaitant son enfant ?

Dans la fleur, dans la plante et l'arbre — dans l'eau vive,

Le nuage et le vent, le saule sur la rive,

La lumière d'aurore et les ombres du soir,

Les parfums que toute âme aspire sans les voir,

Le cloaque du pauvre ou les splendeurs immondes?....

Mais alors, dissipant ces ténèbres profondes,

Si nous le concevons en tout vivant — bien plus,

Axe de l'univers par des liens absolus,

Sublime impersonnel sans gîte et sans stature,

Grand tout! — n'a-t-il pas nom vraiment divin : Nature?.

La nature, mon moi, merveilleux élément

Dont je sors, dont je suis, quiétude ou tourment

(Ainsi l'état de l'air changeant, formé de même)

Pour tout dire : ma chair, fruit du sol, fruit suprême,

Floraison ou ferment — la Nature, horizon

Où le songe se berce en sa double maison,

De la tombe au berceau — de la vie au peut-être...

La nature, ma forme, essence de mon être,

Poussière que nos corps sèment et qui revit

Dans une autre atmosphère et sous un autre habit,

Printemps renouvelé dans l'espace d'un rêve,

Doux rajeunissement par la mort — flamme et sève !....

Avatars, visions, enfantements bénis,

J'espère en vous! Je ne crois pas mes jours finis

Quand je m'étends, glacé par le sommeil nocturne.

J'expire Dieu ! — chétif pourtant et taciturne,

Et je fronde ceux-là que m'imposent encor

Les délires anciens ou la peur de la mort,

Alphabet épelé sur le giron des mères.

Les rayons entrevus ne sont point éphémères.

Pour les atteindre, il faut dépouiller le charnel.

Je t'adore, ô Nature, élément éternel

Du monde où j'habitais la plus humble parcelle.

Par toi, par tes beautés j'espère, âme nouvelle.

Ma foi dans ta croyance ainsi se raffermit.

Plus rien en moi ne gronde et plus rien ne gémit.

Oui, sans désespérer de notre triste vie,

Sans tenir ma pensée au néant asservie,

Sans renoncer au bien, à l'amour, au bonheur,

A tant d'affections dont s enivrait mon cœur,

Ineffable clarté qui guidait, en ce monde,

Le douloureux essor de mes vieux comme une onde ;

Evoquant des amours, ce qui les fait chérir,

Et des illusions, ce qui nous peut guérir ;

Tout entier à l'espoir de les retrouver telles

Que je les adorai ces figures mortelles

Lumière de mes yeux, ces êtres bien aimés

Qui furent mon loyer, nies loisirs embaumés,

L'épouse — celte enfant Heur pure de mes veines ;

Assuré d'oublier le passé noir de peines,

Montant vers l'infini des résurrections ,

Je puis interroger l'homme, ses actions

Et ses divinités, thèmes des plus grands drames,

Mensonges inventés en regardant les flammes

Qui roulent sur nos fronts dans les espaces bleus.

Dans l'éther exploré qu'on n'appelle plus cieux ;

Je souris, écoulant ces coules séculaires

Que les humains bornés enseignent à leurs frères.

Immolant, torturant les plus inpffensifs,

Hypocrites bourreaux de quelques fous captifs.

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