‹ Les dieux en voyageChapitre 2 sur 162 · LES FURIES · texte numérisé non relu

LES FURIES

Maudit sois-tu ! maudit par nous, Mortel instable !

Suis ton chemin sans but, volage, misérable.

C'est en changeant la foi profonde du passé,

L'horizon radieux où nous t'avions placé,

Que l'homme apprend de toi qu'il peut changer encore.

Dans ses défections tu mis ce qu'il adore.

Toi seul les inspiras tant d'affreux reniements,

Ayant construit les Dieux de tes effarements,

Dans ton propre miroir façonnant leur visage,

Avec tes passions, tes nocturnes terreurs,

Comédien d'un drame où règne ton image

Pareil au jeu du inonde et fruit de ses erreurs.

Pygmalion cruel d'une autre Galathée

Dont les sexes divers forment de doubles jeux,

Tu donnais à leur âme, hélas ! déshéritée,

Des rôles que le sort n'a pas gardés pour eux.

Tremble ! tu n'as été le créateur fidèle

Ni de tes souvenirs ni de tes passions.

Un seul jour a suffi, conscience nouvelle,

Pour les sacrifier tes adorations.

Va ! ne t'en prends qu'à toi de perdre l'espérance :

Ton esprit s'est joué d'un sublime travail.

Dans tes conceptions s'incarne la souffrance ;

Leur forme est pour tes yeux comme un épouvantail.

Ces moules surannés, produits de ton caprice,

Se brisent, aussitôt éveillés sous ta main.

Crois-tu rendre au néant ce qui fait ton supplice ?

L'étincelle fluide a suivi son chemin :

Cela n'est plus en ton pouvoir — cela t'échappe ;

La vie est flamme en nous comme en toi — source aussi,

Arbuste dont la sève obscure devient grappe.

Infidèle ouvrier as-tu bien réussi ?...

Vois maintenant les maux contenus dans ta faute : Ces chimères, qui sont ton œuvre la plus haute, Olympes, paradis à peine regrettés.

Mortel inconscient tu nous as rejetés.

Gémis donc sur l'épave où ton front se repose ; Gémis de ton forfait resté seul grandiose A l'horizon d'un jour sans soleil, sans matin, 0 Faust ! dont l'alambic religieux s'éteint.

L'autel comme un hochet roule à terre et se brise :

Renouvelle-le donc, enfant — trouve une crise

Qui laisse l'univers cynique et prosterne.

Dis au monde perclus qu'il esi un nouveau-né —

Tu n'éviteras pas le poids «les tragédies.

Porte sur les grands deux ouverts les mains hardies.

Mais l'âge paralyse et brouille ton cerveau;

Tu n'as plus le concept du refuge nouveau.

D'un arc-en-ciel tendu des herbes aux étoiles.

Chaque heure ajoute l'ombre intense aux anciens voiles.

Je te vois, sur le drap glacé du moribond,

Insultant l'idéal qui t'emportait d'un bond

Calme et fort, vers l'Eden où luit l'aube céleste.

Reste au fond du bourbier, grand navigateur — reste î

C'est là ton lit ; c'est là le flot qni t'apporta

Quand tu vins tendre un piège à noire quiétude,

Et ravager l'asile où recueil te jeta.

Tu nous flétris, alors, d'un 1er de servitude.

Penses-tu que tes (ils épargnent à leur tour

Moins barbares que toi le fruit de leur amour?

Les Dieux, souillés du doigt, ont perdu leurs lumières.

Les avenirs sont pleins de tes premiers méfaits.

Tant que tu n'auras pas dressé lescieux défaits,

Pour les coloniser des ligures premières

Qui sont, pauvre mortel, ta vie et ta raison,

Tu seras l'exilé dans sa propre maison.

0 Sisyphe ! c'est là le fardeau que tu roules Comme la mer versant et reprenant ses houles,

Et tu le heurteras de ton poitrail fumant, La fièvre sur la face et le cœur écumant, N'ayant plus le repos ni rien qui te délivre De l'horrible combat dont tu meurs pour revivre. Saigne donc, malheureux ! pleure, courbe le front, Sans te soustraire au mal, sans ressentir d'affront. La tâche reste, ainsi, glorieuse et servile : Ton destin n'aura plus jamais d'autre mobile !

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