‹ Les dieux en voyageChapitre 3 sur 162 · SCÈNE i · texte numérisé non relu

SCÈNE i

JUPITER, JUNOiN, MOMUS, le vicomte de L'AIGLE, ministre. Ils sont dans nne vieille berline. Le vicomte conduit.

JUNON

Les chevaux vont tout de travers; ce pauvre vicomte de l'Aigle n'est décidément bon à rien.

JUPITER

Madame, un vieux serviteur...

JUNON

Serviteur bien caduc... Peut être croit-il tenir encore dans ses mains ce que vos sujets appelaient i les rênes de l'Etat . Grâce à sa manifeste incapacité, vous voilà aujourd'hui sans trône, humilié, — tantôt petit bourgeois de Paris ridiculisé par d'infimes théâtres, tantôt courant les grands chemins dans ce pileux équipage, avec le salaire ridicule que votre peuple inflige à celle abdication forcée. Qu'avez-vous fait de votre couronne!.. Maître absolu d'un royaume privilégié, vous l ave/ laisse dépérir; vous l'avez irrité par une politique d'oppression que conseillaient votre insouciance et les faveurs dont vous releviez l'auguste incapacité de ce ministre, complaisant de toute faiblesse royale , instrument de ses sottises.

MOMUS (bas)

Iîravo, madame !

JUNON

Ame grossière, il lit la guerre à l'art qui lui parlait des choses élevées; orgueilleux, ignorant, il bâillonna toutes les bouches éloquentes dont le rire visait ses actes, mécontentant le peuple par sa hauteur insolente ■ — et le ruinant, pour vous plaire, au moyen d'indignes vexations et d'impôts extravagants, toujours en progrès, par exemple. Aviez-vous compté sur l'éternelle durée des servitudes?... « Sire, justice! » criait la foule —

« justice et liberté ! » Vous répondiez : « Obéis, esclave », vous croyant maître de droit divin, pour le fictif pouvoir qui vous avait été concédé en un jour de gratitude.

JUPITER

Madame !

MOMUS

Juste, très juste. Quelque peu de responsabilité l'eût guéri. Un ministre lance une folie qui met le pays en deuil ; il donne sa démission — et tout est dit. La belle affaire ! — au moins retombe-t-il sur les millions gagnés, en le supposant capable de quelque esprit d'aventure. Prenez caution sur sa fortune, et vous verrez. La prudence devient alors du génie.

JUNON

Un jour, la nation révoltée secoua ce réseau de tyrannies qui l'enveloppait mieux qu'un suaire. Elle vous brisa, vous son infidèle créature, pétrie et animée comme l'argile de Pygmalion ; elle vengea ses humiliations par une plus grande honte infligée à votre front, bannit vos proches ; — clémente par raillerie, elle vous assura le sort des petits courtisans rebutés. Votre mauvais génie partage cet exil. Regardez -vous; songez aux misères des oppressions !

JUPITER

Vous ne l'avez jamais aimé. Vos rivalités ont été la seule cause de ma détresse.

JUNON

Dans l'orgueil de sa nouvelle fortune, il osa me parler d'amour.

JUPITER (éclatant)

Lui ! se peut-il... mon meilleur ami !... Vicomte de l'Aigle, qu'avez-vous fait!...

VICOMTE DE L'AIGLE

Sire, mon devoir. J'ai fouetté Pégase, — malgré votre défense, il est vrai, mais le dernier ressort menace de voler en éclats.

MOMUS

Sa fine oreille diplomatique n'est plus qu'un pauvre trou à vent, comme sa langue un vieux dictionnaire. Malheureux vicomte — cette voiture cahotée, vermoulue, n'est-elle pas la fidèle image de sa politique ? Les

dieux s'en vont... — leur dernier voyage ressemble à un roman comique.

JUNON

Hélas! qu'avez-vous fait d« votre couronne

JUPITER

Je saurai la reconquérir. Périsse la nation plutôt que mes antiques privilèges. Ah ! cette couronne... je veux qu'elle lui soit un collier de force dont le vicomte tiendra la chaîne.

VICOMTE DE L'AIGLE

Sire, la bride se rompt. Que Pégase prenne seulement le trot, nous voilà perdus.

JUPITER

Descendez à terre pour réparer le dégât. Ne me laites point rougir du sort présent: je le dois à votre insuffisance.

VICOMTE DE L'AIGLE

Sire, épargnez les cheveux blancs d'un serviteur.

JUPITER

Le maître porte perruque, grâce aux soucis dont vous Pavez accablé.

Un roi dans la déveine perd l'habitude des compliments, vicomte.

VICOMTE DE L'AIGLE

Nous les voyons oublier jusqu'au souvenir de leurs injustices.

• JUPITER

Vous philosophez, maintenant ?

VICOMTE DE L'AIGLE

Je rêve.

JUPITER

Encore mieux. Un ministre qui rêve n'est bon <|ii*à s'asseoir au banquet des fous. Vous auriez aussi bien fait de jouer de la harpe. Vos fatales négligences ont tout perdu. Le peuple a fini par s'apercevoir que nous étions distraits, bien que rapaces. La monarchie fondée par moi vous doit ses malheurs. Que ne lisiez-vous Machiavel: il a tracé un code du despotisme.

VICOMTE DE L'AIGLE

Nullement, Sire — je le crois libéral, d'après des découvertes récentes.

JUPITER

C'est-à-dire qu'il complote avec la multitude — triste personnage. Ah ! vicomte, mon vieil ami, il est bon de se dire le maître. Je voudrais m'épancher — remettons l'effusion à un autre jour. Mais une demi-confidence ne sera pas de trop : aiguisez votre vieille épée ; aiguisez-la, vous dis-je! des événements se préparent — car ce n'est pas sans regret, naturellement, que je me suis vu ravir mon trône terrestre, après l'empire du ciel. Auriez-vous le mauvais œil!... — j'espère que non. La première place est bonne entre toutes, vicomte, quand on couve quelques petits vices mignons. Les royautés deviennent désormais solidaires. Une poignée de princes va tenir tête au inonde en rumeur et limiter de nouveau — mais sérieusement, cette fois — les libertés de l'homme. Pour moi, c'est une première étape de succès, en attendant notre ascension définitive qui vise de bien autres nuages. L'accord mutuel de ces princes peut seul les consolider. « Ils sont les grands sybarites — ose dire le menu peuple — les bergers-loups porteurs de couronnes ». Laissons la satire aux bouches creuses. Une nouvelle Sainte-Alliance viendra nous aider contre nos rebelles aux mains sales, dans cette cause sacrée où la monarchie défend l'intégrité de sa vieille pourpre. Ma royauté ne ressemblera plus à ces maîtrises débonnaires qui savent composer avec les idées nouvelles et font une part ridiculement généreuse au progrès humain en lutte. La nation, c'est ma chose ; mon caprice en décidera. Soyons gothiques. La rigidité d'un pouvoir répond de sa durée. Quelques fausses promesses — quelques adroites flatteries — de bonnes répressions exercées à propos — un habile emploi de rigueur et de tolérance — des navires tenus prêts pour le service des beaux parleurs — des fêtes renouvelées, à l'usage des badauds qu'une étofté d'or amuse — un peu de liberté pour les jours de discussion, — des orateurs gagnés à propos — l'église bleue ou verte à ma solde — et diverses amusettes politiques bien inoffensives, pour les oisifs, nous rendront le peuple plus soumis qu'un parent pauvre. C'est un programme, cela ! Je ne m'en fais pas gloire — je l'ai lu quelque part — mais il a du bon. Quant aux privilèges que la tourbe ne cesse de réclamer — véritable mare à canards — en se fondant sur des exemples anciens, j'aurai soin de les lui reprendre un à un, par la ruse ou l'intimidation, infatigable dupeur, cette fois — oui, dupeur insigne. L'his-

loire dira le Dupeur, comme elle a dit le Bref. Je le serai sans vergogne, véritable roi dont le sac serait plein de malices. Je veux créer une nouvelle ère de domesticité. Cela m'amuse. Les hommes, d'ailleurs, ne sont-ils pas aptes à tout? Le génie a cent applaudisseurs et cent contradicteurs ; l'imbécile, également cent applaudisseurs — et le même nombre d'opposants. La raison humaine se partage comme cela sur toute chose. L'action n'est donc, en rien, ni supérieure, ni inférieure. Il faut s'emparer de l'homme et lui commander les grimaces qui peuvent servir. Nous le savons bien : la société est si peu garantie, si peu réglementée, qu'elle ressemble à quelque bande de chiens affamés au milieu de laquelle on jetterait un os. Cet os, sera la faveur ou la fortune. L'un des chiens, plus fort ou plus adroit se retire satisfait ; les autres jeûnent et hurlent. Pas de meilleur équilibre. Profitons de ce désordre utile à nos appétits personnels. Ce que je dis n'est pas si bête. En y réfléchissant, vous en verre/. le côté pratique. Mais où

m'entraînent mes pensées comme chante je ne sais plus quel auteur

S'intéresser aux misères humaines quand de plus nobles destinées

Junon, vous connaisse/ ma pensée ! Chère àme ! bien-aimée compagne de mon infortune, ramené/ un sourire sur vos lèvres dédaigneuses... Bientôt, vous rentrerez en possession de votre grandeur compromise.

JUNON

L'Olympe n'est plus la première des monarchies!

JUPITER

Je relèverai ses ruines. Vicomte de l'Aigle, que voyez-vous, la-bas, sur le coteau?

VICOMTE DE L'AIGLE Sire, un nuage ; l'horizon se rembrunit.

JUPITER

Laissez-la votre langage de revue. Vos yeux se troublent devant la vérité. Par le Styx, vicomte, tes conseils n'ont jamais dépassé celte mesure de myopie. Que de fautes dans ce regard vide OÙ j'avais mis mes espérances. Cette royale paresse était cependant propice au repos général ; votre aveugle activité organisa le chaos et nous valut une chute désastreuse. Trop longtemps je crus, avec vous, que l'esclavage était un sommeil.

MOMUS

A ses risques on peut apprendre qu'il est seulement un mauvais songe dont tout dormeur secoue à la hâte le fardeau.

JUPITER

Je ne jouis plus de la satire depuis ma chute, Momus. Ce n'est pas, là, un régal de pauvre. Allons, vicomte, puisse cette dure semonce vous profiter. Elle répugne à mes habitudes; mais qui pourrait ne pas s'indigner de vos erreurs successives! Prendre un nuage pour...

VICOMTE DE L'AIGLE

Sire, je distingue des créneaux et des tourelles.

JUPITER

Fort bien : vous avertissez quand le paysage crève les yeux. C'est, en effet, un château. La désastreuse Révolution semble l'avoir épargné. Veuille le sort nous y faire retrouver des amis — quelque zélé défenseur du trône, quelque enthousiaste serviteur des dynasties en désuétude.

MOMUS

Ajoute : — et friand de petits cadeaux monarchiques.

(S'adressant à un cantonnier occupe à briser des pierres.)

Dites-moi, l'ami, combien de lieues encore jusqu'à la ville?

LE CANTONNIER

Trois, monsieur — au petit trot, pour ne pas éreinter le cheval. Il fait terriblement chaud. Hier, la journée était glacée comme un nez de chien.

JUPITER

Je te plains, brave homme, de travailler ainsi sous le grand soleil. Métier de nègre...

LE CANTONNIER

C'est mon devoir.

JUPITER

Et que te donne-t-on pour cela, vigilant ouvrier de ces belles routes françaises ?

LE CANTONNIER

Deux francs, monsieur.

MOMUS

Ajoute-t-on quelques fèves pour ta nourriture — comme on les jette au pourceau — malheureux ilote dont la vie est une énigme et qui meurs de misère sur tes cailloux moins durs que ton glorieux patron. Ce métier ne

t'enrichit pas, pauvre travailleur, mais en revanche, il favorise tous les échanges, tous les progrès.

LE CANTONNIER

Les enfants ne mangent pas tous les jours du pain. Heureusement l'eau vient du ciel. Bon voyage, messieurs.

JIPITER

Grande, grande injustice commise... Que de vertus ne faut-il pas aux humbles pour conserver une âme bienveillante !

MOMUS

Le législateur s'occupe-t-il des maigres salaires tombés des mains parcimonieuses de l'État?... Mais celui-ci perd la mémoire à mesure qu'il engraisse, car il ne fut pas toujours assis aux tables somptueuses. Jetterat-il jamais un regard sur les petites misères obéissantes dont la fonction est à la fois de le servir et de sauvegarde!' l'intérêt public que tout abandonne aujourd'hui, en ces heures de féroce individualisme?... L'âme humaine me paraît bien malade, bien malade. Le docteur Tant-Pis augmente sa clientèle.

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