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AU PIED D'UNE MONTAGNE

(Un chemin escarpé) SCÈNE XVI

VICOMTE DE L'AIGLE

Ah! Sire, Pégase n'obéit plus à la voix !

JUPITER

Fouettez toujours — Pégas(! devient paresseux avec l'âge.

MOMUS

C'est que la vieillesse ne lut jamais un Stimulant.

JUNON

VOUS le (lisiez infatigable. Ilélas! tomber de si haut....

VICOMTE DE L'AIGLE

Mais, madame, il n'y a point chute encore. Le plus exposé, c'est bien moi.

JUNON

Je m'entends, il suffît. Diane nous eût prête ses chevaux. Vous n'êtes guère avisé pour un ex-ministre,

JUPITER

Le passé glorieux de Pégase vous condamne, madame. Il marchera. C'est un animal capricieux, au surplus.

JUNON

Oui — il ne demande qu'à s'aliter.

MOMUS

Les poètes l'ont fourbu de bonne heure. Tant de pesants rimeurs pour une seule monture !

MINERVE

Descendons.

DIANE

Certainement, descendons : — quand il s'agit de sacrifice, ce sont toujours les femmes qui commencent.

VICOMTE DE L'AIGLE

Juste ciel ! ses forces l'abandonnent, Sire !

MOMUS

Je vois ses jambes fléchir Il n'est que temps — à terre ! à terre ,

chers Dieux, si vous voulez éviter la culbute poétique. Il n'y aurait plus une seule faute à commettre

JUNON

Fatale humiliation !

(Les Dieux descendent. Pégase tombe.) JUPITER

Ses yeux sont fixes, ses naseaux palpitent

DIANE

Voici une source. Lavez sa tête — oh ! vite, vite Pauvre bête

VICOMTE DE L'AIGLE

Peut-être n'est-ce qu'un étourdissement des plus simples.

JUNON

Les vôtres furent toujours compliqués.

MOMUS

Ah ! Pégase! je croyais être indifférent à toutes les infortunes humaines: — la tienne attriste ma folie.

JUPITER

Et pas un docteur sous la main !

Un docteur ! pourquoi faire? avez-vous besoin d'une ordonnance politique ? La médecine est introuvable autre part qu'à la tribune. Les médecins ne veulent plus pour malades que des électeurs — histoire de varier et d'étendre à la fois la mortalité.

VULCAIN

Ah ! Pégase, je ferrai d'argent tes pieds agiles quand Persée s'en alla délivrer Andromède !

DIANE

Pauvre Pégase !

MINERVE

Mon cher Pégase !

JUNON

0 vieux compagnon, regarde encore tes maîtres infortunés

VICOMTE DE L'AIGLE

Une dernière palpitation vient d'agiter son corps — il n'est plus !....

JUPITER

11 n'est plus ! — qu'une froide dépouille. Un tel sort m'afflige autant que mes propres malheurs. Je croyais les consolations plus promptes à s'emparer de l'esprit. Asseyons-nous. Je ressens comme une première faiblesse douloureuse. Ah! docile Pégase, à travers le monde tu nous as portés, vivant d'un même exil, d'une même souffrance et d'un même espoir. En nous confiant à ton œil méditatif, que d'amis retrouvés!... Un sort agréable devait récompenser tes peines. Si mes plaintes pouvaient te redonner la vie — mon pouvoir ayant pris fin — je passerais de longs jours gémissant sur cette pierre. Avec toi, meurent les enthousiasmes qui s'élèvent dans les espaces lumineux, les fictions hardies, les essors inspirés qu'emportent des ailes célestes et les poétiques folies qui se couronnent d'étoiles. Voyez-le, étendu sans mouvement, sa pauvre tête roulée dans la

poussière Ce matin, il respirait encore ; il mangeait dans ma main, son

bel œil expressif fixé sur moi. Les choses mortelles son! terribles à regarder au moment de leur agonie. Pégase ! mort qui l'a tué !....

MOMUS

La Chimère, vaincue par lui autrefois — et qui n'a rien perdu de sa force meurtrière — surtout à cette heure. Noire voyage ne lui donne-t-il pas tout pouvoir sur nous

JUPITKTI

N'ajoute pas la colère à ma juste affliction. Ah ! Pégase !....

MOMUS

Le voilà heureux — délivré des liens terrestres. Qui peut en dire autant? Mais, vivant ou mort, il avait encore le pas sur nos bonheurs dans une sphère d'action plus composée de maux que de biens. L'homme est certai-

nement moins heureux que l'animal. Il apprécie son sort, dit-on ? — double chagrin. Quelle est sa liberté ? quel bonheur en commun se donne-t-il ? Tout l'entrave ; chaque jour il prend plaisir à se rendre ses frères hostiles, à navrer ses joies, à troubler le cours des choses dans une existence compliquée à l'infini. La vie est pour lui toute une chaîne de persécutions. Les ennemis de l'homme, ce sont ses maladies, ses intérêts, la méchanceté des rivaux, la lâcheté des amis, l'égoïsme général causé par l'individualisme à outrance — enfin, lui-même ! J'oublie le reste. Quel est le répit à ses crises? Un être chimérique et bien réel tout à la fois — noir, laid, horriblement comédien s'interpose entre ses désirs et ses affections. Aucun bonheur n'est exempt de troubles. L'insouciance ne lui fut jamais permise; le rêve, — sa véritable essence — demeure contraire à l'action, espèce de furie qui le mène. Les usages, si faciles aux uns, si durs aux autres selon le rang et les influences, le dominent , l'étreignent, en même temps que la loi, devenue capricieuse, véritable cauchemar s'il faut rester dans sa toile avec les seules ailes de la mouche — la loi, sainte dans son principe, mais divisée sous mille formes vexatoires. L'être noir l'atteint toujours ; il fait l'ombre sur sa destinée — la seule ombre mauvaise. Parfois, l'esprit persécutant se groupe — et c'est alors un vrai personnel d'inquisition, affublé du classique costume de croquemort. Ah ! la gravité de notre temps ne s'habille pas de bleu de ciel ! Ils sont envolés les jolis bergers d'Apelles ou de Watteau, gambadant sur les gazons frais, fouettant les branches

vertes de leurs houlettes enrubannées Adieu, Pégase! ceci peut te

compter pour une bonne oraison funèbre.

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