‹ Les dieux en voyageChapitre 27 sur 162 · UN PORT DE MER · texte numérisé non relu

UN PORT DE MER

Les dieux se groupent sur la jetée. Gros temps. SCÈNE XXIII

JUPITER

Jusqu'au bout de l'immense horizon la nier s'entre-choque et bondit. Contre le ciel elle semble jeter ses vagues sombres. A nos pieds, l'écume frissonne comme une étoffe d'argent froissée par une main rade. Que le sort nous soit propice, Jlientôt, sur le terrible élément où tant d'espérances se sont englouties, nous continuerons notre grand voyage. 0 mer infidèle, reçois nos vies impérissables, porte-les vers des plages hospitalières. Sur ta mouvante immensité, nos illusions se bercent plus rapides que les alcyons voyageurs ; elles se plaisent aux tempêtes qui bouleversent i<>n sein profond inaccessible à l'œil de L'homme, orageuses comme toi et comme toi grandioses. La pensée aime les bruits sinistres. Ta voix éclatante répond à la solitude de notre cœur uleéré. Tes colères sont dignes de servir d'écho aux rancunes depuis des siècles amoncelées dans notre âme asservie. Vieil Océan ! tu connus le joug puissant de notre gloire ; et maintenant, enchaînés des mêmesliens, nous cherchons à briser ces obstacles qui entravent nos gigantesques efforts. Ton murmure esi une plainte éternelle ; quand tu souris ce n'est que pour voiler l'amertume nouvelle qui s'élabore au fond de tes entrailles tourmentées. Océan grondeur, c'est ainsi que tu me plais : sauvage, menaçant. Le spectacle de ta fureur est digne d'être offert à de divins exilés. (Un navire parait à l'horizon.)

Quel est ce point noir, au loin? Il s'avance et grandit...

PAN

En ce moment, le voilà enveloppé d une brume basse.

VICOMTE DE L'AIGLE

De quel côté, je vous prie?

MOMUS

Devant les yeux de Mercure, probablement , et derrière la brume basse.

JUNON

Le nuage s'éloigne — le point noir reparaît...

JUPITER

La mer redouble de violence ; passez-moi ma lunette, vicomte. C'est une frégate, je pense... Je la crois en péril. Sur le pont, des matelots s'agitent comme au moment d'une catastrophe ; d'autres, grimpent le long des cordages, secoués par le vent, pareils à des fruits au bout de la branche frêle. Les voiles se gonflent et s'inclinent; on dirait des faulx tordues occupées de quelque horrible fenaison.

MOMUS

Image réaliste — fi donc! j'aimerais mieux dire: des joues d'épicurien.

JUPITER

Laissons ces enfantillages littéraires aux écoles descriptives en honneur en France et contentons-nous de penser juste... Submergé par les vagues, tantôt couché sur le flanc, tantôt droit, porté aux nues, rejeté dans les profondeurs liquides, il garde une merveilleuse vigueur qui le fait se défendre avec avantage contre son ennemi. A l'avant, un homme, un dieu plutôt, au geste inspiré, commande la manœuvre ; de toutes parts le danger presse — lui, tient tête au danger et menace à son tour les vents et les flots. Arrivera-t-il au port?...

VULCAIN

La tempête souffle plus violente de seconde en seconde — triste temps

pour nOUS. (il tombe à terre.)

MOMUS

Le vent se moque de toi, boiteux: fais des vœux pour que la pluie te venge.

PAN

Partons. Cherchons un asile. Tu trembles, Diane?

DIANE

Le sort réservé à ces malheureux m'épouvante. Entendez leurs cris de détresse.

MO MU S

C'est le moment de viser une médaille de sauvetage.

JUPITER

Le bonheur que laisse après lui tout devoir accompli ne suffit-il pas aux cœurs simples ?

MOMUS

La société ne voit pas de cet œil ; elle s'en rapporte aux apparences qui la flattent et traite de haut les modesties chevaleresques.

Jl'PITER

J'ai bien fait les choses en machinant la création. L'Océan va bon train. Une effroyable trombe vient de passer sur nos têtes !

Elle fond sur le vaisseau comme un oiseau de proie.

JUPITER

Sauvé! sauvé! A toutes voiles il entre dans le port. Mais cet homme au visage sévère qui donne des ordres — l avez-vous reconnu , malgré le brouillard?... Par le Styx ! c'est mon frère!

TOUS

Neptune !

JUPITER

Le roi des eaux !

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