SCÈNE XXII
JUPITER
Venez, Momus, venez Vulcain — et vous, mesdames, à l'ombre de ces ormes, reposez- vous.
VULCAIN
Le temple de la chicane nous serait-il ouvert ?
Les dieux boiteux, Vulcain, ne sont point préservés des ruades : prends garde à ta jambe saine. Vois, sur cette place, une fidèle image de la vie : des roués, des innocents, des objets méprisables élevés au ciel par des langues subtiles, d'autres calomniés même pour leurs vertus apparentes. Le vice se cache ou se pare, défiant avec orgueil tout ce qui ne l'applaudit pas. On se trompe savamment ; — les mains se tendent à l'accolade et
les visages grimacent sous l'amertume des bouches déloyales. C'est à celui qui crie le plus fort de se faire écouter. Quelquefois, l'hypocrisie assassine finit par en imposer aux plus vieux coquins. Beaucoup de visages s'échauffent, de bon matin, pour un surcroît d'éloquence trompeuse. Dans ce flux de paroles gaies, tristes, sentencieuses, fières, extravagantes, à peine quelques vérités ; encore ne pourrait-on les soumettre au moindre contrôle un peu sincère. « C'est un parjure — bon à vendre, les vices instruisent. » Qui veut acheter cette peste ? — la candeur! Ah ! quiproquo bouffon, tu es l ame du monde; ! 0 Jupiter ! 0 Vulcain ! 0 Momus ! — comme il s'est moqué de vous tous
MERCURE
Bien parlé, mon beau railleur.
JUPITER
Mercure ! je te revois, mon cher enfant préféré, mon gentil compagnon ! Viens dans mes bras — Junon est ici.
MERCURE
Junon !
JUPITER
Et Diane, et Minerve. Te voilà, Pan, champêtre musicien ?...
MERCURE
Salut, Vulcain, je te donne l'accolade.
VULCAIN
Malgré Vénus, nous serons réconciliés; elle me brouillerait avec l'univers si j'étais la dupe de ses passions.
MERCURE
De quel côté vous dirigez-vous ?
JUPITER
Nous explorons le monde. Nous allons à la recherche des dieux. Soyez des nôtres. Bientôt je vous apprendrai confidentiellement ce (pie j'ai résolu. En attendant, il s'agit d'acheter un cheval pour remplacer Pégase.
PAN
Qu'est-il donc devenu ?
JUPITER
Pégase est mort, vaincu par la fatigue et la vieillesse.
(Passe à grand bruit un cheval échappé des mains d'un maquignon. Il s'arrête près du groupe.)
Voilà Piroïs ! je le reconnnais à sa belle crinière flottante couleur de feu.
MERCURE
Je l'achète. Il est un destin pour les dieux : — Piroïs traînait le soleil.
MOMUS
Le soleil semble désarçonné. Je m'explique maintenant son allure irrégulière si fatale au globe terrestre. Remarquez, chères divinités, comme tous les éléments ont subi le contre-coup de cette chute. Les astronomes, qui ont le champ vaste pour leurs scientifiques probabilités , s'obstinent à signaler d'imaginaires phases célestes et des éclipses fort peu nécessaires au salut social. Le monde savant crie au prodige ; cela fait vendre quelques verres noircis.
JUPITER
Ta langue est un guêpier.
MOMUS
Aussi son miel sauvage ne tente-t-il point les bouches friandes de ce siècle où les meilleurs autels sont des cuisines et les prêtres les plus en vogue, des gargotiers.