‹ Les dieux en voyageChapitre 77 sur 162 · SCÈNE XLI · texte numérisé non relu

SCÈNE XLI

M ERCURE

Fort bien répliqué. Votre salut mérite les commentaires d'un profond philosophe. Voici la nuit. Voici bientôt Paris, la ville des crottes de chiens — la race canine débordant sur la parisienne. Tout à l'heure, nous explorerons la capitale où mon ministère tend à s'ériger en royaume, concurremment avec celui d'Apollon régnant sur un peuple de porteurs de palettes — demi-banquiers, demi-diplomates — imagerie à l'huile qui fera dire du siècle : ce fut un âge de toile. Nous allons atteindre la cité où le millio-

narisme est devenu cette folie contagieuse qui ne laisse à personne ni cerveau, ni repos ; où l'insensé multiplié porte cravate blanche sur un habit doctoral ; où le génie, gauche de sa nature, cède désormais le pas au savoir-faire; où le notaire est vaudevilliste — le vaudevilliste, architecte — l'architecte, danseur — le danseur, financier-poète — le poète, oculiste — l'oculiste, sportman — le sportman, homme politique, — le politique, comédien — le comédien, journaliste — le journaliste, pharmacien — le pharmacien, imprésario — l'imprésario, capitaine — le capitaine, pianiste — le pianiste, statuaire — le statuaire, professeur de déclamation — le professeur de déclamation, fumiste — le fumiste, prêtre

— le prêtre, émetteur d'actions — l'actionnaire, ténor — le ténor, député

— le député, homme à bonnes fortunes — et la bonne fortune, elle-même, une entremetteuse si discréditée, qu'il faut presque se faire honneur de sa pauvreté ; — la cité, véritable Clé des Songes, incarnation prodigieuse des Mille et une Nuits; — l'Athènes grise et la Bagdad pluvieuse où tout peut se supposer à la fois : le chanoine, travesti en dragon ; — la nonne, en pierrette ; — l'enfant mort mis en nourrice et le vivant expédié comme une cargaison; — le rastaquoucre, mulâtre ou cosaque, aux genoux de la marquise la mieux titrée ; — le valet de pied, lisant un livre ordurier à la petite duchesse sortie la veille du couvent ; — le palefrenier, dans le carrosse du ministre ; — la plus honnête femme devenue, pour un soir, don Juan et la catin allant au confessionnal ; — l'assassin, berger de Watteau, familier d'une Cythèrc d'ignominie ; — le banquier, tendant la main au passant; — le filou, étalé dans la voiture du magistrat; — le banqueroutier, courant les salons avec une brochette d'ordres ; — la vertu, fidèle à sa foi comme une martyre ; — la vierge, échappant à la corruption comme l'habitante des cellules ; — des poètes bucoliques chantant la prostituée ; puis, des lyriques de la charogne ; puis encore, des précieux du vers dans un implacable siècle de camelots ; — la vie à nu, la délation à tous les coins et la plus adorable liberté ; — les charlatans de la place publique accaparant à leur profit les ames innocentes ; — le million érigé en pontificat, en autel; — le salaire disputé, même sous la forme du morceau de pain sec; — les turpitudes fleuries de lauriers et Bilboquet menant les foules à l'érection de sa statue ; — par contre, des héroïsmes qui meurent à la peine. Un inonde en raccourci : guêpier, fourmilière, sacristie , hôtel borgne ; — l'abîme pour le penseur et le voyant ;

— un paradis pour les vices ; — la plus délicieuse oasis pour le voyageur

idéal; forêt, océan, mascarade, idylle, cauchemar, aube et nuit en même temps. La ville bouffe et tragique où la terre est supérieure en valeur à l'or. Théâtre des humbles sacrifices et des plus héroïques misères à ne compter que le dévouement et la résignation de la femme du peuple ; — cirque où les mœurs et l'argent détraqueurs de la cervelle française, dansent, de concert, une sarabande effrénée; — où les romanciers semblent donner le ton aux événements et enseigner le plagiat même des crimes ; — où l'audace vaut tous les dons et en tient lieu ; — où l'Europe mêle ses intrigues et son sang ; — universel atelier de travail et de débauche;— gouffre où se perpètrent et se concluent tous les drames; — berceau de l 'homme-femme et de la femme-homme ; — la ville, enfin, la glorieuse ville dont la belle France doit mourir à bref délai, si Vénus et Plutus continuent à l'initier à leur double commerce ; — où l'art se transforme en banque, méprisant tout idéal esprit de création ; — loge d'empirique, bazar fou, ruche mi-partie abeilles et frelons, temple sans rival ; terre romaine par l'orgie, gauloise par le l ire, universelle par les aptitudes, résumé de ce que peut l'homme en bien et de ce qu'il demeure en mal; — excentrique usine d'où sortent malheureusement tous les leviers de notre machine sociale : — qu'ils soient de verre, de bois ou de fer — mais hélas ! à cette heure, à peu près tous de verre !

MOMUS

Tu excites ma verve personnelle. Ce n'est pas assez dire. Taris !.... oh ! c'est un monde, un labyrinthe : résumé des turpitudes cl des venus du globe. Paris m'effraie et me ravit avec sa formidable ceinture de labeurs, ses petits métiers, ses grouillantes industries, faubourgs en rumeur, enfantement énorme qui jette aux quatre coins de L'univers des produits plus ingénieux que rares, mais marqués au chiffre de son goût inné, de sa puissance vitale. En résumé, deux spectacles : une armée de misères décentes ou lépreuses, un état-major bourgeois d'un côté, viveur et paradeur de l'autre. Voyez-en les échantillons : mannequins aux vices transcendants, esprits malades, ventres gonflés d'or, chevaliers de la truffe et du foie gras, diplomates du homard, Bayards de la prostituée, Couriols des banques, Bilboquets des arts, Arlequins financiers, Pierrots politiques, émissaires du pot-de-vin, DandinsdeMessalines anémiques et plâtrées, Purgons pour le bon motif, Jobs et Crésus de toute espèce, noyau terrible qui voudrait s'approprier la fortune, l'honneur, le travail français, et qui ne sait, en

définitive, que manger, jouer, courir les plages, les tripots ou les écuries, et finalement jouer de la douche sur un corps paralysé plus rendu qu'un vieux cheval de fiacre. Paris !.... mon cauchemar et mon ivresse. Ah ! Mercure ! que je suis heureux de ma divinité pour me lier à ses pierres jusqu'à son dernier souffle ! Je partagerai ou ses malheurs probables ou l'éternité de sa gloire maladive. L'Eternité... — pouvons-nous y compter ? Les horizons n'ont été que trop ouverts, trop déchirés au profit de la barbarie par les falales inventions modernes d'où sortira — - avant cette lumière d'éducation que nous rêvons également répartie sur le globe — un eflrondrement prochain de tout ce qui est élevé, civilisé... eteorrompu. C'est la téte qui sera premièrement frappée. Le sénateur Paris s'assied pour recevoir le coup de glaive du Gaulois nouveau. L'électricité (dernière trouvaille fort séduisante) nous promet la foudre — sous la forme des hordes misérables ou seulement asservies, bétail de conquête, troupeau humain broutant encore au fond des déserts, fléau attiré par nos appels humanitaires. C'est comme une flamme d'hommes qui se précipite vers les oasis. Or, Vénus, Plutus et Mercure en ont fait une de Paris. J'ajouterais Apollon — mais le Dieu intellectuel n'est pas un attrait pour ce féroce voyageur laissé à ses vrais instincts. Paris!.... — le bien nommé puisqu'il doit appeler sur nous toutes les guerres et peut-être d'irréparables destructions — est un Prométhée d'une nouvelle espèce ; il a ravi Hélène — c'est-à-dire la lumière — la dangereuse, la séduisante lumière — la beauté : ce malheur des Dieux, des êtres et des choses !

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