SCÈNE XLIX
PROTÉE (entrant dans sa loge)
Voici mon laboratoire — (montrant ses pots <ic fard) et voilà mes creusets,
MOMUS
Du noir — du rouge — du bleu... toute la palette pour l'ordonnance mystérieuse de tes masques... singulier peintre! Seules tes créations vivent et s'agitent,, mais comme autant de monstres à deux cœurs et à deux visages. Véritable miroir humain, audacieiisement chacun de tes rôles personnifie la vie à l'état double bien que simple en apparence.
DIANE
Oh ! les vilains chiffons!. ..«
eu PI DON
Sous les feux delà rampe, ces chiffons éblouiraient tes yeux. De très honnêtes femmes dont ils attiraient le regard se sont transformées subitement en folles alouettes. Piètre, — héros, — artiste, — soldat, — voilà des pôles bien attirants pour l'aiguille aimantée que toute femme porte fixée à son cœur. La femme, hardi navigateur de l'amour, cherche en eux l'inconnu. C'est le passage à trouver ; c'est aussi le coup de foudre du voyage au brocken maritime.
MOMUS
Allons, mon cher Cupidon, tu sais ton métier. Tu n'es pas pour rien le mioche de Cythérée. Oui, combien de cœurs égarés dans les rayons artificiels de ces paillettes...
JUNON (avec un soupir)
Nous crois-tu si sensibles aux pièges grossiers 1
MINERVE
L'œil de la femme vous semble-t-il une psyché bonne seulement à refléter des mirages ?
MOMUS
Tu l'as dit, sage déesse : un verre grossissant dans lequel rien ne se renverse avec sa forme naturelle.
Curieuses défroques!.... Mon royaume a connu tous les divertissements et pratiqué toutes les élégances, — mais je vivais moi (sans me rien refuser naturellement) dans une mystérieuse retraite en accord avec le prestige de la royauté. Dis-moi, Protée, à quoi te servent ces habits, ces armes, tant d'objets disparates créés par des époques différentes?
MOMUS
A travestir des vices ou des vertus.
PROTÉE
La pensée des poètes leur prête une forme tangible .
MOMUS
Ce qui veut dire un mensonge prenant corps.
(Ils sortent de la loge.)