DESCARTES, WILLIS
phage, le gosier et-les autres parties intimes.Les seconds, comprenant la joie, la tristesse, l'amour, la haine, etc., dépendent de petits nerfs qui vont au cœur et aux parties environnantes ; les mouvements du sang dans le cœur se communiquent à ces nerfs et de ces nerfs au cerveau ; la variété, l'intensité de ces mouvements constitue la variété, l'intensité des passions.
Au fond, c’est Galien, ce sont les grands anatomistes de l’école d'Alexandrie, les physiologistes grecs qui, dans l’étude des sensations et de l'intelligence, ont fourni presque toute la matière de l’œuvre de Descartes. Le plus grand mérite, selon nous, du philosophe français, est d’avoir eu cette vue profonde que les êtres vivants doivent être considérés comme des machines, d’avoir sans doute fait plus que personne pour la conception mécanique et, partant strictement scientifique du monde et de la vie. « La physiologie moderne est toute mécaniste, a écrit M. Ch. Richet, eten ce sens, nous sommes tous plus ou moins cartésiens. »
Malheureusement, Descartes fut un représentant des âges de foi, aux conceptions surnaturelles du monde et de la vie. Convaincu de la spiritualité de l’âme, il attribua bien au jeu des forces brutes toutes les manifestations saisissables de l’activité vitale, mais alors il se garda bien de ne pas séparer très nettement l’âme du corps. Pour lui, « l’âme est le principe supérieur quise révèle par la pensée ; elle n’a rien à voir dans le fonctionnement de la vie ; la vie n’est qu'un effet supérieur des lois de la mécanique. » (Claude Bernard, la Science expérimentale, p. 151.) Retenant cette idée d’une séparation presque ab- solue entre l’âme et le corps, on peut dire que Descartes a contribué à interrompre, à ralentir les progres de la raison humaine.
Après Descartes, Leibniz (1646-1716) a émis, au point de vue physiologique, des idées presque semblables. Il sépare aussi l’âme du corps et, quoiqu'il admette entre eux une concordance préétablie par Dieu, il leur refuse toute espèce d'action réciproque.
Pour l'anglais Willis (1622-1675), les esprits animaux, pro-
venant du sang artériel, sont engendrés dans la substance corticale du cerveau et du cervelet et passent ensuite dans la substance méduilaire, qui leur sert de réservoir et d'ou'ils sont distribués au reste de l'organisme auquel ils communiquent la sensibilité et le mouvement.
Le sang artériel, qui estla matière des esprits, est débarrassé de tous ses éléments impurs au moyen des veines et des glandes de l’encéphale ; il est distillé ou rectifié au delà de toute expression dans son passage à travers les fins canaux sanguins de l’écorce cérébrale, comparés par Willis aux serpentins des alambics.
Quant aux ventricules, ce sont simplement des cloaques pour les humeurs excrémentielles du cerveau, rejetées au dehors par les narines et par la bouche. (Ce fut un contemporain de Willis, Conrad-Vicitor Schneider (1614-1680), qui démontra anatomiquement et cliniquement que les sérosités sont sécrétées non pas par le cerveau, mais bien par les muqueuses nasales.)
Les esprits, condition de la sensation et du mouvement, coulent dans le tronc et les rameaux de l’arbre médullaire, de concert avec une autre humeur, le suc nutritif et nerveux, dérivé comme eux du cerveau et du cervelet, et également fourni par le sang, mais plus huileux et sulfureux que les esprits animaux, extrêmement volatiles. « La principale fonction de cette humeur paraît être de servir de véhicule aux esprits animaux. »
Le cerveau est le siège de l’âme raisonnable chez l’homme, de l’âme sensitive chez les animaux; il est l’origine et la source des mouvements et des idées. Parmi ces fonctions, les unes, animales (imaginatio, memoria, appetitus) ont avec le cerveau un rapport direct; les autres, naturelles (sensibilité et mouvement, passions et instincts ou impulsions), tout en dépendant du cerveau dans une certaine mesure, s’accomplissent dans la moelle allongée et le cervelet ou en procèdent.
D’après Willis, la situation anatomique des corps striés, placés comme des internodes entre le cerveau et les pédoncules de la moelle allongée qu’ils réunissent, indique leurs
fonctions physiologiques : c’est le lieu où, de tous les organes des sens, les images ou simulacres des choses sensibles arrivent par le canal des nerfs, où s’irradient toutes les impressions des organes externes et internes; là a lieu la perception de toute sensation: de là partent toutes les impulsions primitives des mouvements locaux. Selon son intensité, l'impression va ou ne va pas au delà des corps striés ; si elle ne dépasse pas ce centre commun des perceptions, elle se réfléchit sous forme de mouvements locaux inconscients. L'âme rationnelle peut déjà voir une image de l’objet dans les corps striés, mais elle ne la contemple pleinement que si l'impression arrive au corps calleux où les simulacres, au sortir des corps striés, sont clairement représentés. Là, dans le corps calleux, est l’imagination. À ce niveau aussi l’image éveillée peut se réfléchir en mouvement en se propageant à la moelle et y exciter grâce aux états affectifs correspondants des mouvements locaux. Si, au delà du corps calleux, à travers la substance médullaire du cerveau, l'impression sensible, à la manière d'une onde, gagne l'écorce cérébrale et vient en quelque sorte y mourir, des traces, des vestiges en restent cachés dans les plis de cette écorce et constituent la mémoire et le souvenir. L'image s’évanouit, sa trace persiste dans les circonvolutions du cerveau. Ces replis, ces circonvolutions, grâce auxquels l'écorce du cerveau « acquiert une extension beaucoup plus grande que si sa surface était plane et égale », sont comparables à des celliers, à des magasins de réserve où « sont conservées les images ou idées des choses sensibles pour en être évoquées à l’occasion ». Si dans l’homme les circonvolutions sont beaucoup plus nombreuses et plus grandes que chez tout autre animal, c’est à cause de la variété et de la multiplicité de ses fonctions supérieures.
Le siège de la mémoire est donc, comme celui des représentations, dans le cerveau seulement. La trace ou vestige de l’objet sensible est aussi appelée expressément par Willis « image » ou caractère qui s’imprime sur l'écorce du cerveau. Lorsque cette image est « réfléchie » ultérieurement, elle
« ressuscite la mémoire de l’objet ». Toute impression sensible peut donc, en pénétrant dans les plis de l'écorce, y réveiller les images qui y existent à l’état latent, si bien que cet éveil de la mémoire, de concert avec l'imagination, peut provoquer les états affectifs (émotions, passions) et les mouvements locaux qui les manifestent.
En résumé, pour Willis, le lieu de la perception des impressions des sens est localisé dans les corps striés, l’imagination ou les représentations dans le corps calleux, la mémoire dans les plis de l'écorce cérébrale.
Si le cerveau est le siège des fonctions animales supérieures, et s’il distribue dans le système nerveux les esprits animaux grâce à l'écoulement desquels nous exécutons des mouvements conscients et dont nous sommes les maîtres, le cervelet paraît avoir comme office de distiller les esprits animaux pour les fonctions involontaires, c’est-à-dire de les fournir aux nerfs par lesquels s’exécutent les mouvements involontaires. Willis pense que les esprits engendrés dans le cervelet ne peuvent être employés qu’à certains usages fixes et déterminés une fois pour toutes, et cela pour les raisons suivantes : tandis que les anfractuosités et les méandres du cerveau présentent une diversité pour ainsi dire sans règle, le cervelet a des plis et des lamelles disposés en un ordre déterminé où se répandent les esprits animaux; dans le cervelet, comme dans un automate arüficiel, ces esprits coulent sans auriga qui dirige et tempère leurs mouvements.
A l’appui de sa manière de voir, Willis signale la ressemblance ou l'identité de la figure du cervelet chez tous les mammifères et la dissemblance qui existe éntre eux quant à la conformation du cerveau et de la moelle allongée. La ressemblance s'explique puisque les mouvements du cœur et de la respiration, c’est-à-dire ceux qui, pour Willis, dépendent du cervelet, sont les mêmes chez tous les animaux à sang chaud; la dissemblance également, puisque l'imagination, la mémoire, les passions ne s’exécutent pas de la même manière chez tous les
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animaux. Nous dirons que, pour le grand anatomiste anglais, le cerveau est l'organe des fonctions animales et des mouvements volontaires, tandis que le cervelet est l’organe des fonctions végétatives et le régulateur des mouvements involontaires.
L'italien Malpighi (1628-1694) soutient la nature glandulaire de la partie corticale du cerveau, du cervelet, des ventriculés ainsi que de la substance grise de la moelle allongée et de la moelle épinière. Pour lui, les glandules corticales séparent du sang des vaisseaux artériels un suc particulier, sue nerveux, qui passe dans les fibres nerveuses et se porte de là dans les nerfs. |
Profondément défiant, dès qu’il S’aventure sur le terrain psychologique, Malpighi incline à croire que c’est dans les petites glandes de l'écorce cérébrale que sont séparées du sang les particules destinées par la nature à faire naître le sentiment dans les parties où elles se portent par les tuyaux des nerfs. Arrosées et gonflées de suc nerveux, ces parties ont le sentiment et le mouvement; sile cours du suc nerveux est interrompu dans sa route par quelque obstacle, la partie où le suc s’accumule est le siège d’une extrême sensibilité, tandis que dans les parties où le suc ne se distribue pas, la sensibilité et le mouvement sont abolis.
Le français Raymond Vieussens (1641-1716), qui distingua très bien les deux substances du cerveau, la cendrée et la blanche, et reproduisit presque dans les mêmes termes la description des glandules corticales de Malpighi, fit de la substance blanche une étude très approfondie d’où est sortie notre notion anatomique du centre ovale. |
Pour Vieussens, les esprits animaux ne sont produits que dans la substance cendrée du cerveau, grâce aux petites glandes “qui constituent celle-ci et qui sont seules capables de séparer les parties les plus ténues du sang, d’où sortiront les esprits animaux, des plus épaisses. Quant au suc nerveux, c'est une “humeur aqueuse et très pure, élaborée du sang artériel dans la substance grise du cerveau et de la moelle épinière; il nourrit
MR rer
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le système nerveux tout entier et forme une sorte d’atmosphère aqueuse à l'esprit animal qui, autrement, emporté d’un mouvement trop rapide, s’'évaporerait.
Toutes les régions formées de substance blanche (cerveau, cervelet) sont des réservoirs d'esprits animaux.
D’après Vieussens, les différentes sortes de mouvements ont pour unique cause les esprits animaux conservés dans la substance blanche du cerveau, du cervelet, de la moelle allongée et de la moelle épinière; le terme ultime et commun des actes des cinq sens, leur sensorium commune est situé dans les tractus blancs des corps striés supérieur et moyen et le siège principal de l'imaginatio dans le centre ovale. L’étroite connexion anatomique existant entre ces deux parties du cerveau explique les rapports intimes de la sensation et de l’image consécutive : Les mouvements propagés aux corps striés et qui y produisent les sensations, s’épuisent dans le centreovale, en y excitant les différents actes de l'imagination première.
La conception de Vieussens relative aux deux imaginations correspond à ce que nous appelons présentation etreprésentation. La présentation se confond avec la sensation ; toutes les sensations tendent à produire cette imagination première et s’y terminent. La représentation a lieu à l’occasion des mouvements internes des esprits du centre ovale; les idées des objets absents sont évoqués et ces objets apparaissent comme s'ils étaient présents,toutefois avec moins d'éclat et d'intensité; la sensation qui avait déterminé et accompagné la présentation ressuscite dans la représentation idéale de l’objet, ce qui explique que le mouvement correspondant excité dans le centre ovale, mouvement nécessairement de même nature que celui qu'y avait produit l'objet réel, se propage au sensorium commune. La mémoire west” rien d'autre que la réexcitation dans le centre ovale de mouvements particuliers et de même nature que ceux qui ont d’abord été excités par les objets présents. La mémoire et les représentations coexistent donc dans la même région du cerveau, le centre ovale : les innombrables fibrilles de cette substance