LA VOLONTÉ N’EST PAS UNE FORCE D'INHIBITION
Cette force d’inhibition, d’arrêt, qui empêche certains de courber la tête. c’est pour M. Ærchet la volonté. Pour nous qui considérons plusieurs forces en présence, il n’en est pas ainsi. Dans l’hypothèse que nous envisageons, celle du soldat qui ne baisse pas la tête, nous constatons que l’idée, idée force empêche un mouvement instinctif de se produire, C’est le blâme infligé «au soldat faisant ce mouvement, qui a donné naissance à l’idée que baïsser la tête est le fait d’un lâche, idée qui, organisée dans le cerveau, est devenue assez puissante pour contrebalancer l'impulsion poussant à accomplir ce mouvement.
Comment expliquerons-nous ce phénomène dont la constatation est d’une grande valeur et doit, comme nous le verrons dans la suite, jouer un grand rôle dans l’éducation de l’homme et des sociétés ?
‘Prenons tout d’abord la loi physiologique qui régit l’inhibition. « Cette loi, dit M. Richet, a été formulée à peu près ainsi par M. Brown-Séquard :
__ « Tout segment nerveux est pour le segment nerveux adjacent capable de provoquer soit l'excitation, soit l’inhibition. Par conséquent, une excitation partant d’un point quelconque du système nerveux peut provoquer un mouvement d'ensemble, et une autre excitation partant d’un point différent peut arrêter ce mouvement d'ensemble. Les physiologistes ont donné maints exemples de semblables effets pour beaucoup de phénomènes. »
Ouvrons maintenant un précis de mécanique ; nous allons y trouver une bonne explication, en nous servant du théorème sur la condition générale de l'équilibre d'un corps solide libre :
-« Pour qu’un système d’un nombre quelconque de forces appliquées à un corps solide libre soit en équilibre, il faut et il suffit que les deux forces auxquelles peut être réduit le système soient égales et directement opposées.
les données de ce théorème vont s’appliquer parfaitement au cas dont nous nous occupons ; nous comparerons le cerveau à : un corps solide libre et nous dirons que les deux forces directe=
ment opposées sont : 1r° force : l'excitation qui part d’un point quelconque du système nerveux et peut provoquer un mouvement d'ensemble ; 2° force : l’autre excitation qui part d’un point différent et qui peut arrêter ce mouvement d'ensemble. Le soldat qui ne baisse pas la tête a été soumis à des forces contraires.
1 groupe de forces : sifflement du projectile qui n’est rien par lui-même, mais qui provoque une excitation auditive, n'ayant de valeur que par les idées auxquelles elle donne naissance.
2° groupe de forces : proclamation du général qui n’a de valeur également que par les idées qu’elle a fait naitre.
Ces idées diverses sont des forces qui, comme nous le voyons en mécanique, peuvent se réduire en dernier lieu à deux F et F’.
Si le soldat ne courbe pas la tête, c'est que ces deux forces sont égales et de sens contraire.
Restant sur le terrain de la mécanique, nous dirons :
Si les idées-forces agissent dans le méme sens, leur résultante sera égale à leur somme.
Si elles agissent en sens contraire, leur résultante sera égale à leur différence.
En un mot, la volonté est la résultante des forces agissant sur notre organisme.
Cette volonté est d'autant plus grande que certaines forces l’emportent sur d’autres avec plus d'énergie.
Cette façon de comprendre la volonté nous permet et nous permettra d'expliquer tous les faits de notre existence dont beaucoup sont inexplicables sans elle. Nous n'aurons nullement besoin de recourir à la théorie du « criminel-né », pour comprendre certains actes criminels. (Nous ne voulons pas, bien
entendu, rejeter cette théorie et dire qu'il n’y a pas certaines prédispositions héréditaires ou acquises dont il faille tenir compte.) Nous saisirons à merveille certains grands événements qui se produisent dans la vie des peuples et où nous voyons des hommes, représentants d'idées différentes, poussés les uns contre les autres par ües forces en quelque sorte irrésistibles. |
Nous allons voir à l’instant, en prenant un épisode banal de l'existence, que la définition que nous donnons de la volonté a quelques raisons d’être bien fondée.
Voici un étudiant en médecine, à son réveil, un matin du mois de décembre. De son lit, il aperçoit la neige tomber sur les toits, en blancs flocons; il va être livré à des influences contraires.
1° Il y aura d’abord chez lui, l’état de torpeur de tout être qui se réveille. Cet état de torpeur sera plus ou moins intense suivant son état physiologique, actuel et héréditaire: il dépendra des habitudes qu’il a prises étant tout enfant, d’une intoxication qui a pu lui être donnée la veille par quelque poison cérébral ou pendant la nuit par quelques exhalaisons de gaz carbonique ou d'oxyde de carbone provenant d’une cheminée voisine ; ou bien il dépendra encore d’un rêve fait pendant le sommeil. De ce qui précède, il résulte que notre étudiant sera soumis à son réveil à un faisceau de forces physiologiques.
2° Il sera soumis également à des forces psychiques qui sont les idées suivantes : 1l ne doit pas faire bon dehors, tandis qu'il fait très bon au lit ; il est préférable de rester chez soi que de sortir.
Mais d’autres forces agiront sur notre étudiant et l’exciteront à sauter du lit :
1° 11 y aura toute une hérédité de travail, toute une organisation native et perfectionnée, soit au collège, soit au régiment ; elles pousseront à l'action, au mouvement.
2° Il ÿ aura les idées suivantes : s’il ne va pas à l’hôpital, peut-être n’aura-t-il pas un nombre suffisant de présences et
se verra-t-il refuser ses inscriptions, peut-être sera-t-il mal noté, échôuera-t-il à ses examens, ce qui mécontentera ses parents qui font des sacrifices pour lui.
Notre étudiant sera donc livré en définitive à deux forces F et F’ contraires. Suivant que l’une sera de beaucoup plus grande que l’autre, on dira qu’il fait montre de grande volonté ou qu'il est sans volonté. Si les deux forces se font équilibre, que se passera-t-il? Il arrivera indubitablement qu’un très petit incident, qu’un fait sans importance viendra faire pencher la balance dans un sens ou dans l’autre. et alors notre étudiant aura l'illusion de prendre une détermination.
Nous avons jusqu’à présent considéré deux ordres de forces, les unes physiologiques, les autres psychiques.
Que les premières soient organiques, indépendantes de la personnalité, pourra-t-on nous dire, fort bien ; mais que les secondes le Soient, non. A cette négation, voici qu’elle est notre réponse :
Nous avons vu d’une part, que les idées sont soumises à des lois, qu’elles dépendent de la quantité et de la qualité des cellules de la couche corticale, de leur évolution et de leur sélection, de leur cohésion et de leur coordination, de leur exercice et de leur éducation, de la quantité d'azote, d’oxygène, de phosphore, de magnésie, de chaux, qui entre dans leur composition et les rend plus ou moins aptes au travail ou à l’inertic, de leur stimulation ou de leur torpeur produite par l’alcool, le thé, le café, le haschich, l’opium, l’éther, le chloroforme, etc., de leur état de vigueur ou de faiblesse produit par la nutrition ou la désassimilation générale ; d'autre part, qu’elles ne sont pas associées dans notre cerveau d’après une volonté libre, mais qu'elles le sont d’après une organisation personnelle et particulière des cellules de l'organe possédant telles aptitudes héréditaires ou acquises, d’après l’état de sauvage ou de civilisé, de bandit ou d’honnête homme, d’ignorant ou d'homme instruit, de croyant ou d’athée, d’après les circonstances, les hasards, d’après les temps et les lieux, etc.