CHAPITRE II
La confusion faite jusqu à ce jour entre des espèces morbides distinctes.
Opinion ancienne sur l'unité du parasite des tondantes : le #richophyton. — Travaux de M. GRUBY. — Observations de MM. BALZER et JUHEL-RÉNOY. — Travaux du laboratoire de M. UNNA. — Travaux de M, SABOURAUD. — Raisons qui font accepter la doctrine de la pluralité des tondantes : les adhésions reçues en France et à l’étranger ; le peu de valeur des opinions contraires ; le contrôle journalier dans différents services d’hôpitaux. — Résumé rapide des théories nouvelles. On distingue : 1° la tondante spéciale de GRUBY-SABOURAUD, due au #icrosporum Audouwini; 2 les trichophyties d'origine humaine, dues au #richophyton endothriæ ; 3° les trichophyties d'origine animale, dues au érichophyton ectothriæ. — Importance de ces distinctions au point de vue thérapeutique. — Les tondantes hénignes et les tondantes rebelles.
«Le char du progrès, dit spirituellement M. le professeur Duclaux, à des roues carrées et ne marche que par soubresauts. Quand on lui confie une idée, il Penlève et la laisse retomber plusieurs fois de suite ; que si elle résiste à ces chocs, c'est qu’elle est bonne, et il l'emporte (1). » Le malheur est que souvent, dans ces heurts successifs, l’idée se fêle et que le char n’en emporte qu'un débris. On sait quelles résistances obstinées (2) la notion de l’origine cryptogamique
(1) Annales de l'Institut Pastewr, février 1894.
(2) CAZENAVE et ERASMUS WILSON protestèrent jusqu'à leur mort contre les illusions de la micrographie.
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des teignes eut à surmonter pour s'établir dans la science, vingt ou trente ans après sa découverte ; une fois ce pas accompli, on crut tout d'abord qu'il était décisif et terminal, et l’on ne s’aperçut pas qu'une bonne partie des travaux de M.Gruby (1), à qui revient l'honneur d’avoir provoqué le mouvement, était demeurée dans loubli. M. Gruby avait décrit plusieurs champignons parasitaires ; on n'en confondit pas moins (2) les entités morbides qu'il avait séparées, et lon attribua à un seul cryptogame, le {richophyton, toutes les variétés de teignes tondantes des cheveux et de la barbe, aunsi que les manifestations cutanées et unguéales de la maladie.
Quand on relit les descriptions de M.Gruby, on voit qu’elles sont l’œuvre d’un micrographe consciencieux, frappé avant tout de la similitude des cheveux parasités d’une même tête, et de la différence radicale qu’ils présentent avec les cheveux d'une autre tête, attaqués par un autre parasite, et également semblables entre eux. Ces différences majeures entre
les tondantes furent pourtant négligées par la suite, alors que
(1) Sur une espèce de mentagre contagieuse, résultant du développement d’un nouveau cryptogame dans la racine des poils de la barbe chez l’homme, Comptes rendus de l'Académie des sciences, Paris, 1842.
Recherches sur lanature, le siège etle développementdu Porrigo decalvans ou Phyto-alopécie. Comptes rendus de l'Académie des sciences, 1843.
Recherches sur les cryptogames qui constituent la maladie contagieuse du cuir chevelu, décrite sous le nom de {ciqgne tondante (MAHON), Aerpès tonsuwrans (CAZENAVE). Comptes rendus de l Académie des sciences, 1844.
(2) Cette confusion est née surtout d’une erreur de mots, M. GRUBY ayant appelé Porrigo decalvans, nom alors réservé à la pelade, la maladie causée par le parasite qu’il nommait microsporum Audouini, et qui est réellement une tondante.
la distinction du favus et du érichophyton absorbait toute l'attention. On publia quelques observations isolées, mentionnant certaines particularités dans des cas donnés de trichophyties: M. Balzer (1), M. Juhel-Rénoy, le jeune et regretté médecin des hôpitaux (2), décrivirent des formes à mycélium volumineux, et d’autres à spores fort petites ; mais la notion simpliste de lPunité du #richophyton avait acquis une telle stabilité, qu'ils n'osèrent pas rompre avec la coutume; ils admirent quil s'agissait vraisemblablement d’une seule et même mycose, modifiée par le terrain sur lequelle elle se développait. Il fallait, pour assigner à ces observations leur
valeur véritable, des hommes moins respectueux de la tradi-
tion, dégagés de toute idée préconçue. C’est ainsi qu’en 1891
MM. Neebe et Furthmann, au laboratoire de M. Unna, cultivèrent en série des trichophyties de provenances diverses, et sur 16 cas, obtinrent 4 sortes de cultures (3); mais ces faits nouveaux ne furent pas immédiatement suivis des recherches originales qu’ils semblaient devoir suggérer à leurs auteurs: on négligea de les contrôler par l’examen clinique et le diagnostic différentiel concomitants ; ils furent accueillis par le monde scientifique avec une extrême réserve, et la doctrine de l’unité trichophytique continua à régner sans conteste. Enfin, au début de l’année 1892, M. R. Sabouraud, à l'hôpital Saint-Louis, entreprit à son tour d’élucider la question, et ses travaux, non interrompus depuis cette
(1) Archives générales de médecine, octobre 1886.
(2) Dictionnaire Dechambre. Article : Trichophytie.
(3) Ils leur donnèrent les noms de 7»ichophytons oëdiophoron, eretmophoron, atractophoron et pterygoïdes. Monatshefte für praktische Dermatologie.
A2 99 122 époque, amenèrent successivement au jour une série de propositions (1) dont la conclusion rétablit en fin de compte sur des bases expérimentales solides les diverses catégories de tondantes entrevues par M. Gruby. C’est, on le voit, cinquante ans après les premières publications que l’on s’avisa de séparer à nouveau ce que l’on avait confondu jusqu'alors, et 1l va sans dire que cette distinction, étant toute récente, n’est pas encore admise par l’universalité des observateurs. M. Duclaux dirait sans doute qu’elle à besoin d’être encore un peu cahotée.
L'expression définitive et synthétique des doctrines de M. Sabouraud ne date, en somme, que de quelques mois ; leur adoption pourrait donc paraitre prématurée. Cependant ces théories nouvelles ont rallié tant de suffrages, non seulement
à l'hôpital Saint-Louis où elles se sont produites, maïs encore
(1) Contribution à l’étude de la trichophytie humaine. Annales de dermatologie, novembre 1892,
Sur les trichophytons à grosses spores. Annales de dermatologie, février 1893.
Sur l’hypothèse d’une existence saprophyte des trichophytons. Annales de dermatologie, mai 1893.
Sur la folliculite agminée trichophytique et son origine animale, Annales de l'Institut Pasteur, juin 1893.
Sur les trichophyties de la barbe. Annales de dermatologie, juillet 1898.
Trois points de l’histoire micrographique des trichophytons. Annales de dermatologie, novembre 1898.
Essai sur les trychophyties de l’homme. Mémoire à l’Académie des sciences, 1893. Communication à l’Académie des sciences, présentée par M. le professeur DucLAUX, 1893.
Sur une mycose innominée de l’homme, Annales de l'Institut Pasteur, février 1894.
Sur l’unité du trichophyton. Médecine moderne, avril 1894.
Les trichophyties humaines. Thèse inaugurale, avril 1894.
Les trichophyties lumaines. Deux volumes avec atlas (Rueff, éditeur), 1894.
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à l'étranger, comme par exemple au Congrès de Newcastle (1), Pannée dernière, et à la Société de Dermatologie de New- York (2), qu'elles s'imposent à l'attention. De hautes personnalités scientifiques, telles que MM. les professeurs Neisser, Jadassühm. de Breslau, Torük, de Buda-Pesth, Rosenbach, de Gôttingen(3), les ont déjà formellement confirmées, et, quant aux maitres de Saint-Louis, sur la compétence desquels nous croyons inutile d'insister, il suffit de visiter leurs services et leurs consultations pour les voir, dès à présent, différencier leurs diagnostics d’après les principes que nous adoptons après eux.
On doit remarquer, d’ailleurs, que les jugements favorables émis jusqu’à ce Jour ne l'ont été qu'après mür examen de commissions spéciales nommées pour étudier les préparations et les cultures provenant du laboratoire de M. Sabouraud, et pour instituer des expériences de contrôle. Les quelques notes discordantes qui se sont produites au milieu de lacceptation générale de ces résultats ne nous paraissent pas avoir la même valeur. Ainsi M.le professeur Kaposi, de Vienne (4), s’est borné à de simples dénégations (5), ce qui est facile. Quant aux faits contradictoires observés au laboratoire de M. Pellizzart (6),
(1) Congrès annuel de la British medical association, Newcastle, août 1893.
(2) Journal de dermatologie, New-York, décembre 1893.
(3) Uber die tieferen eiternden schimmelerkrankungen der Haut und über deren wrsache. F. J. ROSENBACH, Wiesbaden, 1894.
(4) Il est à noter que l’une des commissions dont le rapport conclut à la confirmation des principes émis par M. SABOURAUD comprenait un dermatologiste dont l’école de Vienne à pu apprécier la haute compétence, M. LUSTGARTEN.
(5) Leçons sur les maladies de la peau, 1893.
(6) Sul trichophyton tonsurans. Æicerche del dott. AMEDEO MARIANELLI. Siena, 1893.