CHAPITRE II
La certitude d’une guérison spontanée à longue échéance.
Les tondantes ne réagissent pas sur la santé générale, et guérissent spontanément sans laisser de traces. — Ces faits interdisent l’usage de traitements présentant des dangers d'intoxication, ou pouvant provoquer la formation d’une cicatrice alopécique, — Élimination des divers traitements qui n'ont pas tenu compte de cette interdiction, — Le crayon à l’Auile de croton ; il est réellement efficace, mais ses dangers doivent le faire écarter. — Les traitements permis ; ils se réduisent, à peu de chose près, à l’expectation.
On a depuis longtemps fait la remarque que les teigneux étaient souvent des enfants débilités, d'apparence chétive, porteurs de manifestations scrofuleuses ou tuberculeuses ; c'est sans doute une raison pour laquelle les anciens croyaient la maladie d'origine interne et craignaient, en la soignant, de provoquer des répercussions. Nous savons aujourd’hui que l’affection est exclusivement locale, qu’elle n’a et ne peut avoir aucun retentissement sur l’économie. Peut-être le terrain affaibli par une diathèse est-il plus favorable qu’un autre à la germination du parasite (1); mais jamais, pour ainsi dire, des altérations de la santé générale ne peuvent être attribuées à la dermatose du cuir chevelu. Les champignons des ton-
(1) Une affection aiguë intercurrente, une fièvre typhoïde où un érysipèle, par
exemple, semble au contraire entraver parfois le développement du cryptogame
et provoquer la guérison.
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dantes ne sécrètent point de toxines capables de diffuser dans l'organisme (1); les sujets robustes qui sont contagionnés restent sains et bien portants.
De plus, quelle que soit la variété de tondante à laquelle on a affaire, on peut être assuré qu’elle guérira spontanément sans laisser de traces (2). A l'inverse du /avus, qui s'observe à tout âge, les tondantes sont spéciales à l'enfance : la teigne à petites spores de Gruby-Sabouraud se rencontre rarement au delà de huit ans, et la trichophytie du cuir chevelu ne s'observe guère que de la seconde enfance à la puberté ; il'est infiniment rare, pour ne pas, dire impossible, de voir un adulte porteur d’une tondante ou d’un vestige quelconque de l'affection (3).
Ces faits sont forts heureux, et l’on pourra trouver singulier que nous les mentionnions, étant donné le but spécial de notre travail. Comment pourrait-on soutenir, en effet, qu’une difliculté du traitement d’une maladie est qu’elle guérit toute seule, surtout après avoir fait remarquer qu'elle n’a aucune influence fâcheuse sur l’état général? Ces circonstances créent cependant au médecin des embarras très sérieux, et c’est pour n'en avoir pas tenu compte que bien des méthodes thérapeutiques se sont attiré le sévère reproche d’avoir nui au malade au lieu de lui rendre service.
(1) Certains éricophytons vetothrix sont pyogènes ; mais c’est là une infime exception. R. SABOURAUD. \
: (2) Sauf le cas de follieulite trichophytique, dans les tondantes d’origine animale (Xérion de CELSE).
(3) On sait que le favws, au contraire, laisse souvent À sa suite une alopécie
définitive : la plupart des jeunes gens réformés par les conseils de revision pour calvitie totale sont d'anciens porteurs de teigne faveuse. |
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Une nécessité qui domine toutes les autres, c’est qu’il faut traiter les tondantes, malgré leur tendance naturelle à la guérison. Compter sur cette guérison spontanée, alors qu’elle peut se faire attendre des années et que, pendant ce temps, le petit malade sera condamné à l'isolement, puisqu'il est contagieux, seraitune lourde faute. L'école, l'atelier d’apprentissage, les jeux avec les enfants de son âge, le séjour même dans sa famille lorsqu'il a des frères ou des sœurs lui sont interdits ; si sa santé reste indemne, son avenir et son éducation sont gravement compromis ; le médecin a le devoir strict d’abréger la durée du mal, autant qu’il est possible ; un traitement qui la réduirait, comme pour la gale, à quelques heures, serait un incontestable bienfait.
Mais le précepte Primo non nocere devient ici, pour le praticien, une gêne véritable. Contre une maladie menaçant d'étendre indéfiniment ses ravages et de compromettre la vie du patient, onest en droit d'employer des remèdes énergiques, dangereux même, tant que le danger de la médication reste inférieur à celui de la maladie ; il est permis de faire subir à un sujet les mutilations nécessaires, lorsque l’infirmité qui en résultera doit être moins grave que les conséquences de la lésion ; mais on ne peut exposer au moindre risque un enfant atteint de teigne tondante, puisque, sans traitement, il n’en courrait aucun ; il est inadmissible, en tout cas, qu’un individu puisse porter toute sa vie des cicatrices pour une maladie qui n’en laisse pas après elle. C’est déjà beaucoup, dirons-nous, sans aller jusqu'à comparer, avec Alibert (1), les petits épilés
(1) Monographie des dermatoses, 1832.
aux anciens martyrs de la foi, c’est déjà beaucoup de leur infliger des souffrances, alors que la maladie est indolente par elle-même.
Ces principes sont tellement évidents que nous paraïîtrons peut-être insister outre mesure. Mais il suffit de parcourir les observations publiées pour voir combien de fois ils ont été négligés ; l’'énumération des accidents dus au traitement, depuis les cas de mort survenue à la suite d'applications réitérées de la calotte (?) jusqu'aux dermites, érysipèles, phlegmons etc., provoqués par certaines méthodes actuelles, formerait un long chapitre ; et s’il est vrai de dire qu'on ne rencontre point de vestiges d’une tondante ancienne, nous pouvons affirmer avoir maintes fois observé des plaques d’alopécie définitive, résultat d’une imprudente thérapeutique.
La difficulté que nous essayons d'exposer ici contredit en quelque sorte celle dont nous avons parlé au début de cette étude, et l’atténue en partie. Si l’on élimine des multiples traitements proposés tous ceux qui présentent un danger quelconque, la nomenclature se restreint et le choix devient plus facile. Les toxiques diffusibles, tels que l’oléate de mercure, seront écartés avant tout, comme pouvant occasionner des accidents généraux. Les caustiques forts, vésicatoires répétés, collodion cantharidé, escarrotiques divers, érichlorure d'antimoine et autres, seront de même interdits, tant à cause des phénomènes inflammatoires graves qu'ils peuvent déterminer que de l’alopécie qui succède trop souvent à leur
application. Les effets du traitement par l'acide pyroligneux,
PRET consignés dans la thèse de M. Thomas (1), sont redoutables pour les mêmes raisons. Les injections intradermiques de sublimé acide sont douloureuses, provoquent des escarres et, lorsqu'elles sont poussées profondément, « exercent une action très violente sur la vitalité des papilles des cheveux » (2). L'électrolyse, méthode à laquelle on pourrait penser, puisqu'elle tue sûrement le parasite et qu’elle semble donner une suractivité aux follicules pileux voisins de ceux qu’elle détruit, n’échapperait pas au reproche de déterminer des cicatrices visibles, lorsque les cheveux malades sont très rapprochés, ce qui est le cas le plus général. Tous ces traitements, qui n’ont d'ailleurs , pas à leur actif de guérisons extraordinairement rapides, doivent être condamnés.
Nous sommes tenu, un peu à contre-cœur, de juger avec la même sévérité une méthode qui avait au moins pour elle des résultats positifs et concluants ; nous voulons parler de Phuile de croton tiglium employée sous forme de cosmétique en bâton (3). On fait, avec ce bâton, des frictions légères sur les plaques préalablement rasées ; le cuir chevelu se recouvre de vésicules, puis de vésico-pustules qui se dessèchent et forment des croûtes jaunâtres ; on applique alors des cataplasmes de fécule, et les croûtes, en tombant, entrainent avec elles la plupart des
cheveux malades; lorsque le cheveu n’est pas éliminé, le
(1) Contribution à l'étude du traitement de lu teigne tondante, 1884. (2) Thèse AUDRAIN, 0e. cit.
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Faire un cylindre enveloppé de papier métallique,
GE travail inflammatoire suffit le plus souvent à faire sourdre autour de lui un liquide séro-purulent qui amène au dehors les éléments parasitaires. M. Ladreit de Lacharrière, promo teur du procédé, M. Cadet de Gassicourt, à l’hôpital Sainte- Eugénie, M. Descroizilles, à l'hôpital des Enfants-Malades, MM. Adler Smith, Wyndham Cottle, Simon, à l’étranger, ont obtenu par ce moyen de remarquables succès ; leurs observations, même entachées des erreurs contre lesquelles nous tentons de réagir, sont trop nombreuses pour étrenégligeables ; on doit le reconnaitre, le crayon à l'huile de croton est jusqu’à présent le remède qui s’est montré le plus eflicace dans le traitement des tondantes (1). Pourquoi faut-il qu'entre les mains de ces habiles opérateurs eux-mêmes il ait donné lieu à des accidents qui, suivant nous, en interdisent formellement l'emploi? Tous recommandent les plus grandes précautions : il faut surveiller le travail inflammatoire, ne pas faire de frictions sur une étendue de plus de 5 à 6 centim. de diamètre, attaquer séparément les plaques lorsqu'elles sont multiples, se résigner au besoin à un insuccès. « Quand, par suite du peu de tenacité de la maladie, dit M. Cadet de Gassicourt (2), un petit nombre d'applications d'huile, faites à longs intervalles, a suffi pour tuer le #richophyton, la guérison a été prompte et Pinflammation légère. Quand, au contraire, il a fallu poursuivre, sur de vastes étendues, à coups pressés, le parasite qui se dérobait au delà des limites apparentes du mal, la
guérison n’a été obtenue qu'après inflammation violente et des-
(1) Voir les thèses de MM. RoUQUuAYROL, 1879, et MASSAY, 1882. (2) Bulletin thérapeutique, octobre 1877.
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truction du bulbe pileux, ou même l’échec a été complet, paree qu'on s’arrétait devant la maladie nouvellement créée, et qu’on ne voulait pas donner le prix dont il aurait fallu payer la guérison radicale. » Ce prix, à notre avis, on n'avait pas le droit de le donner. Malgré toute leur prudence, les praticiens qui ont employé l'huile de croton ont toujours eu quelques accidents à déplorer ; M. Descroïzilles, dont la statistique est la plus favorable (1), n’a noté, sur 300 cas traités, que quatre complications d’érysipèle, etune seule alopécie définitive. C’est encore trop ; manié par des mains moins expertes, ce traitement donnerait lieu à des déboires infailliblement plus nombreux, et nous ne pouvons prendre la responsabilité de le recommander.
Que nous reste-t-il donc? Quels sont les traitements inoffensifs que l’on peut employer en toute sécurité ? L'épilation, d’abord, qui laisse intacte la matrice du poil, de sorte que le cheveu arraché repousse toujours ; Pocclusion, sans contredit,car jamais elle n’a paru provoquer d’accident d’aucune sorte ; le grattage ou raclage, lorsqu'il se borne à l’exfoliation des couches épidermiques superficielles ; enfin les zopiques modérément irritants, employés à faible dose, incapables d'amener une inflammation destructive du derme. Le malheur est que ces moyens innocents sont d’une efficacité douteuse. L’épilation, sur laquelle on avait fondé de si grandes espérances, et qui a si heureusement révolutionné la thérapeutique du favus, est ici à peu près impraticable : quelle que soit la technique suivie, doigts, pinces, agglutinatifs, le che-
(1) Semaine médicale, octobre 1883.
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veu contaminé casse à la moindre traction et l’on n'extirpe qu'une infime partie du parasite, resté dans la profondeur. Le rôle de l'épilation se borne en réalité à l’avulsion des cheveux sains autour de la plaque malade, pour créer une zone protectrice empêchant l'extension de la maladie ; e’estun service qui n'est pas à dédaigner, mais qui n’apprcche point de ceux que rendrait une méthode vraiment curative. « L'occlusion des plaques trichophytiques est séduisante, dit M. Tenneson (1); nous en avons poursuivi la réalisation de toutes manières, avec le collodion, avecles emplâtres, etc., sans résultats avantageux. Le collodion empêche Le savonnage fréquent des surfaces qu’il recouvre, et le champignon s’accumule. Unemplâtre qui colle et ne fuse pas, quelle qu’en soit la composition, estun bon moyen de s'opposer àla dissémination des spores, mais n’abrège pas la durée du traitement. » Quant aux autres procédés, qui ne s'adressent qu'à la surface, nous les croyons condamnés à l’impuissance, pour des raisons anatomiques que nous allons examiner ; on nous permettra peut-être alors de répéter une parole un peu amère de M. le D'E. Besnier (2) et de dire que ce ne sont en dernière analyse que des moyens d’expectation déguisée.
(1) Praitéclinique de dermatologie, 1893.
{2) Leçons orales. à