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Les difformes et les malades dans l'art

Dans un récent voyage que l'un de nous fit à Venise, il fut vivement frappé de retrouver dans un mascaron grotesque de l'église Santa Maria Formosa tous les caractères d'une déformation morbide parfaitement définie, et dont il avait, peu de jours auparavant, montré quelques types remarquables aux auditeurs de ses conférences cliniques, à la Salpêtrière.

Cette découverte, qu'une rencontre fortuite avait provoquée, a été le point de départ de nos recherches sur la reproduction artistique des maladies et des difformités.

Aussitôt notre attention dirigée de ce côté, nous avons vu les documents de ce genre se présenter en foule. Ils sont en effet loin d'être aussi rares qu'on serait, de prime abord, tenté de le croire ; ils forment un groupe nombreux où figurent des œuvres de toutes les époques, de valeur artistique inégale, il est vrai, mais parmi lesquelles il en est de premier ordre, signées des plus grands noms.

Nous laissons de côté toutes les représentations de monstres ou êtres fabuleux et hybrides formés de parties appartenant à des êtres distincts, tels que sphinx, centaures, sirènes, chimères, etc. Ces inventions, pour lesquelles l'artiste n'a d'autres lois que les mythes religieux, les légendes des époques

CHARCOT et RiCHER. — Les difformes et les malades dans l'art.

Il INTRODUCTION,

héroïques ou les seuls caprices de son imagination, ne rentrent pas dans le cadre de la présente étude.

Nous pourrions en dire autant des œuvres de la caricature en général. Destinées à mettre en saillie un trait particulier, elles s'éloignent volontairement de la nature. Le système d'atténuation ou d'exagération, qui en est la règle, leur enlève le plus souvent toute valeur au point de vue spécial où nous nous plaçons. Cependant on peut reconnaître que certains types de la caricature dérivent en ligne directe de la copie d'une difformité naturelle. Le Bouffon du ciel égyptien a été doté des malformations du nain rachitique. Nous signalerons plus loin plusieurs statuettes antiques représentant, avec une intention caricaturale évidente, des pygmées bossus ou à jambes torses, et qui ne sont que des reproductions fidèles ou relatives de la nature, auxquelles l'art n'a rien eu à ajouter.

La mascaron de Santa Maria Formosa rentre dans cette catégorie.

Les circonstances dans lesquelles les artistes ont eu à copier la difformité naturelle nous paraissent avoir été les suivantes:

1" Lorsque, dans une intention caricaturale, avec l'idée de rendre un grotesque, l'artiste a trouvé dans une difformité naturelle un modèle qu'il a su saisir au passage, et dont la copie fidèle a suffi pour atteindre le but qu'il se proposait. On sera peut-être surpris (c'est le cas pour le mascaron que nous venons de citer) de reconnaître, preuves en main, que telle œuvre, qui ne semble être que le produit du hasard ou d'une imagination déréglée, n'est en somme que l'imitation scrupuleuse, réaliste, servile d'un modèle; 2" dans les portraits de personnages porteurs de difformités naturelles ; les bouffons et les nains des cours royales dont il existe de si nombreuses images authentiques, en sont des exemples ; 3"* enfin, dans la représentation des scènes de maladies ou de guérisons miraculeuses ; les démoniaques, dont nous avons fait récemment une étude approfondie, pourraient entrer dans cette catégorie où viennent prendre rang tous les infirmes, estropiés, paralytiques, lépreux, etc.. qui figurent dans un grand nombre de tableaux, mis au rang des chefs-d'œuvre.

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