FRESQUE ATTRIBUÉS A TADDEO GADDI, OU A ANDREA DE FLORENCE
Gappcllonc dcgli Spagnoli. Florcacc.
s'off're-l-il à nous avec un accent de sincérité d'autant plus grand que Tari ne s'était pas voué au culte exclusif de la beauté et n'était point tourmenté de la recherche de l'idéal.
La fresque qui nous occupe nous montre des infirmes demandant la santé à saint Dominique. Ils sont nombreux et forment la majorité de la foule compacte qui emplit la composition. Au milieu, une jeune fille est étendue à terre, le haut du corps seulement soutenu par deux femmes. Pas la moindre recherche dans l'arrangement de cette figure, les bras reposent inertes, ramenés sur le devant du corps ; la tête est inclinée à droite, la bouche légèrement entr'ouverte, et les globes oculaires convulsés en haut présentent un léger degré de strabisme. Si l'on ajoute à ces différents caractères un certain degré de roideur de tout le corps, nous pouvons reconnaître là, sans trop nous aventurer, une crise de sommeil léthargique, image de la mort.
Le cul-de-jatle qui se trouve sur la gauche, a le nez à demi rongé par un ulcère; ses jambes atrophiées le condamnent à' se traîner sur son siège emprisonné dans la jatte traditionnelle, au moyen de ses mains munies de petits chevalets semblables à ceux que nous voyons encore aujourd'hui aux infirmes de nos rues, et comme nous en retrouvons fréquemment dans les représentations artistiques analogues. Sur la droite, un malheureux béquillard montre une jambe œdématiée enveloppée d'une bande qui laisse à découvert le pied tuméfié et couvert d'ulcères.
A l'extrémité opposée de la fresque, un aveugle, tenant un bâton de la main droite, a cette attitude rigide bien observée et que nous retrouvons dans d'autres œuvres remarquables. La tête est droite; le faciès impassible contraste avec la figure toute pleine de compassion du moine qui s'approche de lui. ,
Mais nous avons encore à relever d'autres difformités peut-être encore plus typiques. Tout au milieu de la fresque, un homme porte sur ses épaules un enfant qui lève audessus de sa tête ses deux bras atrophiés, terminés par des mains difformes. Le buste de cet enfant est droit et bien conformé. S'il est porté, c'est que ses jambes sont également malades; on peut distinguer en effet un pied enveloppé de bandelettes. S'il nous fallait désigner la maladie qui a réduit ce pauvre être à ce degré d'infirmité, nous ne craindrions pas de nous tromper en disant que c'est la c paralysie infantile d (maladie ancienne, bien que récemment nommée et décrite) qui a fait tout le mal.
Enfin on peut distinguer dans le haut de la fresque à droite un bras levé qui appartient à un individu dont on ne voit que la tête. La main n'est nullement contrefaite, Pavantbras seul découvert paraît bien musclé; ici, pas trace d'atrophie musculaire. Mais on remarque une flexion du poignet absolument caractéristique. Toute simple que puisse paraître cette attitude, elle offre un aspect si spécial que le peintre l'a certainement copiée sur nature. C'est bien là celte « chute de poignet » conséquence immédiate du défaut d'action des muscles extenseurs et dont la cause réside dans une paralysie du nerf radial.
LES INFIRMES
Nous signalerons seulement en passant un infirme d'une fresque de Giralomo del Santo, à Padoue, et représentant la translation du corps de saint Antoine.
Assis dans Tangle inférieur de droite, il a relevé sa robepour montrer la jambe gauche considérablement émaciée et enfermée jusqu'au genou dans un volumineux bandage. On peut néanmoins se rendre compte de la malformation du pied emprisonné dont la pointe dirigée en bas semble présenter l'attitude du pied bot éqidn.
Dans la chapelle de Nicolas V, au Vatican, une des dernières œuvres du peintre
FIIESQUK DE UEATO AN'GKLIGO.
Chapelle de Nicolas V au Valtcun.
angélique, FraGiovani da Fiesole, surnommé Bcato Angelico, fait voir saint Laurent donnant l'aumône aux malheureux et aux infirmes. Nous n'avons pas à rappeler ici les qualités éminentes de celui qui a porté Tart chrétien à un point de perfection qui n'a pas été dépassé. Mais nous pouvons dire que les deux figures d'infirmes, qui se traînent à gauche, sont traitées avec l'accent naïf de vérité et la franchise d'observation familière qui distinguent son génie. Une figure d'aveugle est un chef-d'œuvre du genre, et nous y reviendrons plus loin.
La grande époque de l'art en Italie est représentée, dans notre collection des diffor-
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mités reproduites par l'art, par le chef môme de Técole romaine, Raphaël Sanzio. Nous avons déjà vu, dans un précédent mémoire à propos du jeune démoniaque de la Transfiguration^ comment ce maître illustre avait de parti pris éludé la représentation exacte de la nature, et comment, par une sorte de compromis entre le naturalisme et la convention, il n'avait réussi qu à composer une figure contradictoire au point de vue spécial de la critique scientifique; pendant que plus heureux, d'autres maîtres tels que André delSarte, le Dominiquin, etc., avaient pu éviter l'horreur de semblables scènes tout en restant dans les limites étroites de la vérité stricte.
Dans la représentation de la difformité, Raphaël a su, dans une œuvre capitale, serrer de plus près la réalité. Nous aurons* néanmoins quelques réserves à faire.
Nous ne parlerons pas ici du portrait d'Inguirami (palais Pitti) dont le strabisme est reproduit avec l'accent le plus sincère, bien que le peintre ait cherché à en diminuer le degré par la direction générale donnée au regard. Dans une étude au crayon pour un des anges du couronnement de la Vierge (dessin conservé au musée Wicar, de Lille), Raphaël a copié son modèle avec une fidélité qui a été jusqu'à indiquer très exactement un léger défaut physique. Si l'on examine l'œil droit, on constate en effet ce renversement de la paupière inférieure que la pathologie désigne sous le nom d'ectropion*.
Mais l'œuvre de Raphaël où la difformité tient une place importante, se trouve aujourd'hui au musée de South Kensinglon. Elle fait partie de la première série de tapisseries destinées à la chapelle Sixtine, et dont les cartons avaient été commandés à Raphaël par Léon X. Elle devait représenter les Actes des apôtres.
Le carton qui nous intéresse en ce moment, désigné sous le nom de « la Guérison du boiteux », représente les apôtres saint Pierre et saint Jean rendant la santé à un infirme à la porte du temple. L'élément décoratif y joue un rôle important sans nuire toutefois à l'intérêt dramatique du sujet. Le milieu de la composition est occupé par un infirme assis à terre, et qui étale au grand jour ses jambes et ses pieds contrefaits.
Saint Pierre d'un geste impératif soulève le poignet gauche du malade qui, l'œil fixe et bouche bée, semble encore douter de la possibilité d'un tel bonheur. Dans le coin à gauche un second infirme à genoux se penche appuyé sur un bâton.
Nous attirerons tout d'abord l'attention sur les deux têtes des infirmes, dont les physionomies offrent entre elles de grandes analogies. Elles ont un accent d'originalité bien particulier et qui nous paraît puisé dans une juste observation de la nature. Telle déformation des membres, qui semble un mal tout local, relève souvent d'une affection générale dont les stigmates se retrouvent généralement sur d'autres parties du corps, souvent fort éloignées du siège de l'infirmité. Parmi ces maladies constitutionnelles qui impriment leur sceau sur la physionomie, tout en produisant dans les extrémités
i. Mantz, Raphaël et son temps.
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ces lésions qui conduisent à des déformations permanentes, nous pouvons citer au premier rang le rachitisme. Or, il nous semble précisément que Raphaël, dans les figures de ces deux infirmes, a cherché à reproduire les traits généraux du faciès rachitiquc. Ce faciès, qui chez les enfants en bas âge présente un aspect si singulier avec son expression de tristesse et son masque de sénilité précoce, garde toujours dans la suite quelque chose de caractéristique qui peut s'analyser ainsi : crâne plus ou moins déformé, front quelquefois saillant, d'autres fois bas et fuyant; oreilles larges et détachées; face amaigrie ridée, pommettes saillantes; orbites creux au fond desquels les yeux paraissent plus brillants ; nez écrasé à sa racine, élargi et relevé à sa base: bouche largement fendue, édentée, mâchoire saillante, barbe rare... La plupart de ces traits se retrouvent sur les infirmes que Raphaël met en scène dans « la Guérison du boiteux » .
Le grand chef de l'école romaine a été tellement frappé de ce faciès si caractéristique qu'il en a fait en quelque sorte l'apanage exclusif des infirmes et des estropiés. Nous en pouvons reconnaître quelques traits chez le paralytique du « Sacrifice de Lystra », une autre composition de la série des m Actes des apôtres y>. Ici, le miracle est consommé, le paralytique a jeté ses béquilles, il est guéri. Cet homme que saint Luc nous dépeint ainsi :« Il y avait à Lystra un homme perclus des jambes qui était boiteux de naissance et qui n'avait jamais marché », a vu ses membres inférieurs se redresser et reprendre leur vigueur, ainsi que le peut constater le spectateur incrédule qui soulève le pan de son vêtement, mais il garde sur sa figure les marques de la maladie qui l'avait rendu infirme. Par la face, il reste le frère des pauvres infirmes de « la Guérison du boiteux d . Examinons maintenant comment, dans cette dernière œuvre, Raphaël a représenté la difibrmité elle-même. Les membres inférieurs sont courts, légèrement amaigris, les articulations noueuses, le tibia droit légèrement incurvé. Il nous parait difficile d'accuser plus discrètement, tout en restant dans la vérité, les signes du rachitisme. Mais, là ou nous devons faire quelques réserves, c'est sur les déformations des pieds. Les orteils du membre gauche sont étrangement tordus, et le pied droit a subi une sorte de torsion sur son axe qui nous semble devoir s'expliquer difficilement. Le pied nous montre sa face p lantaire pendant que la jambe est vue par sa face antérieure. C'est là une déformation dont le mécanisme nous échappe et qui ne nous paraît pas s'accorder avec l'état du reste du membre, dont la musculature est alors trop accentuée. En un mot, il y a entre ces deux segments du membre inférieur une sorte de contradiction. Et nous sommes en droit de nous demander si Raphaël, dans la représentation de la jambe mise en pleine lumière, n'a pas, de parti pris, atténué les déformations que le pied qui la termine ferait supposer beaucoup plus accentuées.
Dans la figure de l'infirme qui occupe l'angle droit de la composition, les membres
cbàrcot et RiCHEa. — Les difformes et les malades dans l'art. ^
inférieurs sonl en partie masqués par une colonne. Mais on n'en remarque pas moins une disproportion flagrante entre le tronc et les cuisses, ce qui est l'indice d'un arrêt de développement parfaitement légitime dans la circonstance.
Dans une des fresques de la chambre de Constantin, au Vatican, qui représente la Donation de Rome, il existe au premier plan, à droite, un infirme qu'on ne saurait attribuer à Raphaël. On sait que toutes lesfresques de cettesalleont été exécutées, après la mort du Sanzio, par ses élèves. C'est d'ailleurs un infirme qui parait assez bien se
FRAGMENT DU TRANSPORT DU CORPS DE SAINT JEAN GUALBEHT. BAS-RELIEF DE ROVEZZANO.
Musée des Offices. Florence.
porter. Cet homme musclé comme un hercule se traîne sur les genoux, les jambes attachées sur des espèces de longs coussinets. Le mouvement de la tête cache complètement le visage; les jambes, à en juger parleur volume et les reliefs musculaires qu'elles accusent, n'ont pas un air de santé moins robuste que le reste du corps.
La guérison du paralytique à la porte du temple par saint Pierre et saint Jean a donné naissance à plusieurs autres œuvres remarquables.
Sans parler de la gravure d'Albert Durer qui, au lieu du boiteux du livre sacré, a mis en scène un lépreux que nous décrirons longuement plus loin, nous pouvons citer deux tableaux importants. L'un est de Ludovicus Cigolius, et nous nous contenterons de le mentionner, le paralytique ne présentant rien de spécial qui puisse nous
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intéresser. Il n'en est pas de même du second tableau dont nous voulons parler et qui est d'un maître français de premier ordre, Nicolas Poussin.
Assis à terre sur les marches du Temple, le boiteux est un homme encore jeune dont le pied gauche offre un type de contracture en pied bot équin direct. La bonne musculature delà jambe malade el l'état général du sujet qui n'est pas trop émacié nous permettent de conclure que le boiteux représenté par Nicolas Poussin offre toutes les apparences d'un sujet hystérique atteint de contracture localisée au pied.
Nous signalerons également une gravure, d'après un dessin du peintre hollandais Martin Van Heemskerck, retraçant la même scène. Comme ailleurs, c'est saint Pierre qui opère le miracle en prenant la main du malheureux, qui est ici un hémiplégique par-