‹ Les difformes et les malades dans l'artChapitre 32 sur 49 · I. Les Trésors d'art de la Provence · texte numérisé non relu

I. Les Trésors d'art de la Provence

CHARCOT et RiCHER. — Les difformes et les malades dans Tart. H

Ce tableau donné par l'auteur est placé dans la salle du conseil de l'intendance sanitaire à Marseille, où il fait pendant à la Peste de saint Bochj de David.

La scène se déroule sur un champ beaucoup moins vaste. Un épisode du premier plan, dont les personnages occupent presque toute l'étendue de la toile, attire l'attention du spectateur. Une mère, assise sur une caisse, tient entre ses genoux son fils aîné enveloppé dans une couverture et tombant de faiblesse; le plus jeune des enfants, appuyé contre la mère, regarde d'un œil presque indifférent le spectacle horrible d'un pestiféré qui se tord dans d'affreuses convulsions. Le malade, dans son délire, a arraché les bandages et les linges dont on l'avait enveloppé. Il porte à l'aisselle droite un linge par lequel le peintre semble avoir voulu indiquer le siège du mal. A droite, un forçat entraîne des cadavres. Â gauche, sous une tente, des pestiférés sont entassés pêle-mêle. Au fond, l'évêque Belzunce distribue des secours*.

Citons encore à la Santé, de Marseille, un bas-relief du Puget représentant la peste de Milan. Devant un groupe de morts et de mourants, saint Charles Borromée adresse ses supplications au ciel. Au premier plan, un homme traîne un cadavre dont on n'aperçoit que les jambes. Dans le fond, une femme manifeste violemment son désespoir près du lit sur lequel est étendu un mort.

Le célèbre tableau de Gros au musée du Louvre, les Pestiférés de Jciffa^ est trop connu pour que nous en donnions ici une longue description. Néanmoins nous aurons à relever à ce sujet une erreur d'interprétation commise par un critique d'art autorisé, et qu'explique seule une insuffisance de connaissances spéciales relatives à la peste ; c'est pourquoi nous sommes obligés d'entrer dans quelques détails que nous empruntons à Charles Blanc.

Ce tableau fut commandé à Gros par le premier consul. Mais comment peindre la peste de JafTa sans l'avoir vue et à quinze cents lieues de la Syrie?

L'artiste alla trouver Denon, qui lui raconta la scène comme elle s'était passée dans la mosquée servant d'hôpital. Gros prend un vaste carré de papier; il y jette à la hâte la description de Denon; ce croquis est aujourd'hui entre les mains de M. le D'H. Larrey, et Delestre possédait à peu près la même composition ébauchée en bitume. Ce projet primitif a été dans la suite complètement modifié par le peintre, et il est infiniment curieux de passer par le chemin qu'a parcouru son génie avant d'arriver au tableau de JafTa tel que nous le connaissons. Dans ce projet, le général Bonaparte, comme

1 . Le musée de Marseille possède encore un tableau de Mansiau consacré au dévouement de Monseigneur de Belzunce. L'évêque est représenté au milieu des pestiférés, donnant la communion aux mourants. Une femme à demi couchée, soutenue par un vieillard et qui communie. Belzunce est le seul personnage dans Tétude duquel le peintre se soit peut être préoccupé de la réalité palhologique. Elle est en effet fort rouge et Ton peut supposer qu'il a voulu donner par là l'idée de la fièvre. Nous devons cette appréciation à notre regretté ami le docteur Bernard, de Marseille, qui s*était mis obligeamment à notre dispositon pour la recherche des documents arliatiques pouvant nous intéresser et se trouvant dans cette ville.

autrefois saint Louis, prend dans ses bras le corps d'un pestiféré que soutient un Arabe effrayé de tant de courage. « Après avoir si naïvement accusé le vrai, ajoute M. Ch. Blanc, Gros s'en repentit, et ce fut peut-être un tort. 11 crut que le héros de TÉgypte ne devait pas se conduire comme un simple aide chirurgien; mais il ne prit pas garde que la crudité du fait, ici, était une beauté de premier ordre, une inconvenance héroïque. Dans l'esquisse, Napoléon agit; dans le tableau, il joue son action... Qui saura décider si la vérité, dans son énergie, valait mieux que cette imposante mise en scène de Napoléon devant la postérité? »

Mais il manque un trait à cette description.

En effet, dans le tableau, Bonaparte, dans un geste de dignité un peu théâtrale, touche non pas la poitrine, mais Faisselle d'un pestiféré qui s'approche de lui. « Que de naïveté, que de naturel, exclame Ch. Blanc, dans le geste du malade qui porte involontairement la main à sa chevelure pour saluer l'illustre visiteur ! 3> Il n'est pas nécessaire d'y regarder à deux fois pour reconnaître que Ch. Blanc se trompe et que ce geste ne saurait être en aucune façon le salut militaire d'un vieux troupier devant le général en chef. Le pestiféré lève le bras droit en eff'et, mais c'est pour découvrir l'aisselle où siège le mal tant redouté, la tumeur pestilentielle. Et le geste de Bonaparte acquiert une signification plus haute, puisqu'il touche non pas une partie quelconque du corps, mais la région où se concentre pour ainsi dire toute l'intensité du terrible fléau. Si l'on y réfléchit, on trouvera cette interprétation toute naturelle, et l'on devine la scène qui a précédé. Le médecin, qui accompagne le général en chef, veut lui faire voir le signe caractéristique du mal, le bubon. Sur un ordre, un pestiféré se dépouille d'une partie de ses vêtements, qu'il retient encore de la main gauche, pendant que le bras droit soulevé met à découvert l'aisselle.

Ce tableau, lorsqu'il figura au salon de 4804, fit une véritable révolution dans la peinture. « En un temps, dit Ch. Blanc, où l'école ignorait ou méconnaissait la couleur, c'était de l'imprévu que ce riche costume du général en chef, cette chaude lumière, ces chairs morbides et la verte pâleur des moribonds, et ces voyantes écharpes, et ces plumes blanches, et ce luxe d'exécution sur des armes touchées avec amour et reluisant au soleil d'Asie. Au milieu des immobiles divinités de la Fable apparaissaient tout à coup le chapeau français, l'uniforme et le sabrebientôt consulaires; la nature, franchement attaquée jusqu'en ses altérations, s'offi-ait Jl des yeux façonnés aux conventions de l'École. Gros avait mis du sang dans les chairs, de l'humidité dans les regards, et h côté de tant de peintres qui donnaient à la vie l'aspect du marbre il donnait lui-môme ii ses mourants l'aspect de la vie. Aussi jamais enthousiasme ne fut plus vif; sans attendre l'arrêt de l'opinion, les artistes suspendirent au sommet du tableau de Jaffa une longue branche de palmier; le public entraîné à son tour couvrit de couronnes toute la bordure... )>

Nous réunissons, sous ce titre, un certain nombre d'œuvres qui n'ont pu trouver place dans les chapitres précédents et qui se rapportent à la médecine ou aux médecins.

On comprend qu'il n'est pas nécessaire d'être grand clerc en médecine pour juger de l'œuvre d'un artiste qui aura surtout cherché à exprimer l'idée générale de la maladie, en peignant l'épuisement, l'abandon des forcesqui font comme le fond commun de tous les désordres pathologiques, et la douleur qui en est l'accompagnement le plus fréquent. Mais il n'en est pas de même, en face d'autres œuvres plus précises, dans lesquelles l'homme de l'art peut, par ses connaissances spéciales, relever certains détails restés inaperçus, donner à d'autres leur véritable signification, juger en un mot de l'ensemble au point de vue de la vérité technique.

Nous n'oublions pas que tel est le rôle que nous nous sommes assignés, bornant nos efforts à fournir a la critique les renseignements spéciaux que nous sommes à même de lui donner.

Malgré l'inégal intérêt que présentent à nos yeux les deux catégories de spécimens que nous venons de signaler, nous ne pouvons nous dispenser néanmoins de citer les uns comme les autres.

Au premier rang, voici plusieurs scènes d'hôpital.

Une fresque de Taddeo di Bartolo (1363-142-2), un des derniers maîtres de l'école siennoise, nous montre l'intérieur d'une salle d'hôpital au moment où l'on donne les soins aux malades. La reproduction au trait que nous en donnons nous dispense de longs commentaires. Elle a surtout un intérêt au point de vue des mœurs et des usages hospitaliers de l'époque, et le lecteur pourra y relever plus d'un détail curieux.

LES Malades. m

Une miniature du xv' siècle nous montre une salle de malades à THôtel-Dieu. Elle provient d'un manuscrit sur vélin, composé sur Tordre et aux frais de maître Jehan Henry, conseiller du roi, président de la chambre des enquêtes de la cour du Parlement, chantre de l'église et proviseur de l'Hôtel-Dieu de Paris, pour célébrer les louanges de l'Hôtel-Dieu, et faire connaître l'administration de cet hôpital au temporel et au spirituel *.

Cette peinture a surtout un intérêt historique. On y voit les malades couchés à deux dans un lit, recouverts jusqu'au cou par des draps bien tendus, ou passant au dehors leurs bras nus. L'un boit une tasse de tisane, l'autre tient sa joue de la main gauche. Tous ont des airs plus ou moins piteux. Sur le devant, quatre figures allégoriques, d'une

^aROS CURARE.

Das-rolicf en terre cuite cmailloe ornunt la façade de l'hôpital de Pistoia, par Luca délia Hobbia.

haute stature, la Prudence, la Tempérance (modération de passions), la Force, la Justice. Près d'elles sont les sœurs professes et les novices.

Parmi les magnifiques bas-reliefs en terre cuite émaillés, de Luca délia Robbia, qui ornent la façade de l'hôpital de Pistoia et représentent les Œuvres de miséricorde, le segment consacré aux soins prodigués aux malades, « œgros curare d, est un morceau exquis, d'ailleurs bien connu. Les deux extrémités sont occupées par deux malades couchés dans leur lit. Celui de gauche est un fébricitant. Il se soulève avec peine, la tête retombe en avant, la figure exprime la souffrance et l'épuisement, la bouche entr'ouverte marque l'oppression. Nous reconnaissons cette physionomie pour l'avoir rencontrée pour ainsi dire, à chaque pas dans nos salles d'hôpitaux. Près de lui, le médecin vêtu encore de son manteau lui tâte le pouls dans une attitude supérieurement rendue de calme, de dignité et de recueillement. Il a dû retirer pour cette opération ses gants, qu'il tient de la main gauche. Au pied du lit, un aide soulève un vase à large encolure

i. Nous avons trouvé riDdicalion de ce documeat en môtne temps que sa reproduction dans le Magasin pittoresque, 1879, p. iil.

qui pourrait bien être un urinai. Le même vase se retrouve dans la fresque de Taddeo di Bartholo, signalée plus haut. Le malade de Fangle de droite, appartient à une autre catégorie. Également dans son lit, comme doit être tout malade au moment de la visite, il est assis plus franchement sur son séant. Là, pas de fièvre, ni d'épuisement général. L'affection est toute locale, elle siège au cuir chevelu. Deux personnages regardent de près et se livrent à un examen qui n'est pas sans douleur, ainsi que le témoigne le geste si bien observé que le patient fait de la main droite. Près d'eux son aide tient un plat avec des médicaments.

Dans le bréviaire Grimani, conservé à la Bibliothèque Saint-Marc à Venise, il existe, parmi les illustrations qui entourent le calendrier, une petite miniature des plus inté-

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