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Raphaël et V Antiquité, II, page

Nous rapprocherons de la composition de Raphaël un tableau de Nicolas Poussin, qui peut, à notre avis, soutenir le parallèle. Il représente la Peste des Philistins. L'artiste y a suivi pas à pas le récit de l'Ancien Testament, et son inspiration ne s'en est point trouvée refroidie. Si la nature du mal ne s'y révèle par aucun signe technique, les ravages d'une épidémie meurtrière y sont traduits d'une façon saisissante.

La peste est dans la ville d'Azoth, la voi.e publique est encombrée de morts et de mourants. Au premier plan se place un épisode inspiré de Raphaël. Kn effet une mère

• II. MORBETTO l DE RAPHAËL.

D'après uno gravure de Marc-Antoine.

morte est étendue sur le sol entre ses deux enfants. L'un d'eux cherche encore son sein tari ;jiiais un homme, qui s'approche en se couvrant le nez et la bouche d'une main, Ten écarte de l'autre. Le môme geste est reproduit par un autre personnage, sur la gauche, qui empêche d'approcher un gros enfant qui s'avance ingénument. Tout autour, des malades s'appuient sur des fûts de colonnes brisées. Dans l'angle de droite un moribond se tord dans les souffrances de l'agonie. Le geste de douloureuse pitié d'un homme qui se tourne vers la droite, nous indique quelles lamentables scènes se déroulent également de ce côté. Sur la place s'élèvent le temple et les autres monuments de la ville avec leur architecture régulière et massive. Le grand prêtre montre aux princi-

paux de la cité Tidole df Dagon renversée, la tête et les mains brisées, devant Farche du Seigneur dont les philistins s'étaient emparé. Â cette vue les sentiments les plus divers se manifestent j c'est Teffroi, la surprise, la crainte, la colère. Au loin, le fléau continue ses ravagei. Dans les rues désertes des malheureux agonisent. Une légion de rats envahit la ville.

Le Poussin a consacré à la peinture de la peste un second tableau, qui se trouve en Angleterre (collection Peler Miles, à Leigh Court) et qui raconte la fameuse épidémie d'Athènes *.

Pierre MigijArd a peint un remarquable tableau consacré également à la représentation d'une grande épidémie antique. Il compte parmi les plus remarquables de ses dernières années. C'est la peste d'Epire. « Tableau pathétique, dit M. Charles Blanc, dont il avait puifié, dit-on, les pensées dans la grande âme de Dufresnoy, tableau admirable que Le Poussin lui-même n'eût pas désavoué, tant l'expression en est forte, tant il y a de grandeur dans l'ordonnance, particulièrement dans l'invention de cette fontaine qui se précipite en cascade au fond du tableau et vers laquelle les pestiférés moribonds se traînent pour étancher la fièvre qui les dévore... > Mais ce n'est là qu'un détail, au milieu dei épisodes de cette vaste composition. Au milieu de la désolation universelle une grande idée surgit admirablement imprimée par le peintre, c'est celle du dévouement qui dans ces grandes calamités rachète les défaillances et la lâcheté du plus grand nombre. Au premier plan un médecin succombe, victime du devoir. Il est terrassé par le fléau au moment où il allait ouvrir l'abcès de l'aisselle d'une pestiférée. Il se renverse en arrière laissant échapper la lancette et le petit bassin destiné à recevoir le pus. L'aide qui soutenait la femme se précipite pour le retenir; derrière, un homme se détouiiie avec effroi devant un coup aussi subit. Nous signalerons, sans y insister, l'intention naturaliste du peintre qui a placé l'abcès pestilentiel à son siège d'élection, dans l'aisselle, comme nous l'avons rappelé plus haut. Un peu plus loin sur la droite, un homme, accompagné de plusieurs aides, distribue des secours et des médicaments, pendant qu'un autre donne à boire à un pestiféré. Dans l'angle de gauche, c'est une jeune femme qui cherche à administrer quelque calmant à une malade étendue à terre, et près de laquelle une jeune fille et un enfant répandent des larmes. Ailleurs, c'est une jeune mère expirante qui porte encore sur les genoux le cadavre de son enfant ; c'est un homme qui transporte dans ses bras une grande jeune fille ; c'est une mère qui s'arrache les cheveux à la vue de son enfant qui vient d'expirer. Enfin, d'une demeure s'élance à demi nu un malheureux en proie au délire de la fièvre et qu'une jeune femme cherche à retenir.

1. La Peste d'Athènes, gravée par J. FiUler, faisait partie vers 1837 de la collection Peler Miles, à Leigh Court (Angleterre) : Smith Ta décrite dans son Catalogue raisonné (VHl, n^ 169) et en a vanté le caractère dramatique et saisissant.

Sur le péristyle du temple, les prêtres offrent des sacrifices pour fléchir le courroux céleste, et la foule se prosterne avec des gestes de désespoir et de supplication *.

Mignard avait déjà peint les scènes de désolation de la peste dai^s un tableau représentant Saint Charles communiant les malades frappés de lapeste^ destiné au maîtreautel de saint Charles de' Gatenari, et dont Toriginal a aujourd'hui disparu. La belle estampe de Fr. de Poilly permet de s'en faire une idée *.

Le musée du Louvre possède un tableau de Jakob van Oost (le Vieux) représentant saint Charles Borromée communiant les pestiférés à Milan, en 1570. Nous avons peu de choses à en dire. Au premier plan, des cadavres et parmi eux celui d'une mère étendue entre ses deux enfants, dont Tun mort également porte déjà les marques de la décomposition. Ici se place une scène renouvelée de Raphaël et que nous avons également signalée dans la Peste des Philistins du Poussin. L'enfant qui survit cherche encore la mamelle aujourd'hui glacée qui l'a nourri, mais un homme Ten écarte d'une main en même temps que de l'autre il se bouche, les narines. Au milieu, sur le second plan, le saint, suivi de trois acolytes, tient un calice et donne la communion à quatre personnes agenouillées à gauche devant lui.

Le musée de Rouen renferme un tableau de Lemonnier Gabriel sur le même sujet. Nous n'avons pas à nous y arrêter, pas plus que sur la fresque de Saint-Sulpice, qui représente également Saint Charles Borromée au milieu des pestiférés ^.

1. Notre ami le D' Tommaso-Tommasi nous a fait connaître un tableau du xvii* siècle qui so trouve dans l'église de l'Impruneta à Gallazzo près Florence et qui représente la fameuse peste qui eut lieu dans cette ville. Il est d'ailleurs d*nn mérite artistique fort secondaire et si nous le rapprochons ici des tableaux de Nicolas Poussin et do Pierro Mignard dont il vient d'être question, c'est que les emprunts faits aux compositions de ces deux maîtres y sont flagrants. Sur la gauche, au premier plan, nous retrouvons toute la scène du médecin peint par Mignard au moment où il succombe au fléau au milieu de l'exercice de ses fonctions. Plus loin cet homme qui se penche sur un cadavre de femme on se bouchant le nez, ainsi qu'un petit cadavre d'enfant, nu premier plan, sont manifestement empruntés à la Peste des Philistins de Nicolas Poussin. Nous devons à l'obligeance du chevalier Marzichi et de M. Pelli-Fabbroni, de très bonnes photographies de ce tableau.

2. A propos du Saint Charles, il arriva à Mignard une petite aventure que les biographes ont trouvée digne d'être rapportée et qui prouve qu'il cherchait à s'entourer de documents précis et pris sur nature, c Mignard, dit Ch. Blanc, avait besoin pour son tableau de faire une étude d'après un homme mort ; le frère Vidal, capucin français, lui promit cette satisfaction et lui donna rendez-vous la nuit dans son église, où devait être exposé un corps mort à visage découvert, selon l'usage d'Italie. Le capucin lui tint compagnie pendant quelque temps; mais, rappelé par le son d'une cloche à quelque devoir monastique, il demanda au peintre s'il n'aurait aucune inquiétude à demeurer seul dans l'église à pareille heure, à côté d'un cadavre. Mignard l'assure qu'il ne con* naissait pas ces frayeurs. Peu de temps après le départ du capucin, le billot qui soutenait la tête du mori se dérangea par un faux aplomb, le corps remua, il se fit un bruit redoutable et la lumière s'éteignit. La surprise, les ténèbres, l'épuisement des esprits causé par un travail nocturne, tout cela jeta Mignard dans une de ces terreurs qui peuvent s'emparer du plus intrépide. Il voulut se sauver, se diriger vers la porte et risqua de se blesser en la cherchant. Heureusement qu'une lumière parut, le frère Vidal revint et ne manqua pas de railler le peintre sur le courage dont il s'était vanté et qu'il avait sitôt démenti. On replaça le mort dans sa première attitude ou plutôt dans sa dernière, et Mignard acheva son étude. >

3. Charles Blanc fait beaucoup d'éloges d'un tableau de Carie Vanloo, autrefois à Notre-Dame de Paris, également consacré à la peste de Milan. Notre ami le D'' Tommaso-Tommasi nous signale un tableau de Fran-

LES PESTIFÉRÉS. i05

Les grandes épidémies de peste du moyen âge ont eu également leurs peintres. Cigoli a représenté la peste de Florence en 1348, cette terrible épidémie dont Boccacea fait une description que nous avons rapportée presque en entier plus haut. Ce tableau se trouve dans l'église de la Miséricorde, à Florence. Mais Cigoli, qui vivait beaucoup plus tard (1559-1613), comme beaucoup de ses prédécesseurs qui avaient peint la Peste des Philistins ou Yà Peste d'Athènes^ n'a pu faire là qu'une œuvre d'imagination, aidé par les récits que les contemporains en avaient laissés. Il n'en est pas de même de Micco Spadaro qui peignit la peste de Naples, en 1656, et qui à cette époque, âgé de quarantequatre ans, jouissait de la plénitude de son talent. Son tableau conservé au Musée national de Naples nous montre la place Mercatello littéralement jonchée de morts et de mourants.

Comme Micco Spadaro, Michel Serres, au siècle suivant, retraça les scènes dont il avait été témoin pendant l'épidémie qui ravagea Marseille en 1720.

Un autre contemporain de la peste de Marseille, le peintre J.-F. de Troy, a également reproduit sur la toile ces scènes de deuil, et son tableau est considéré ajuste titre comme un chef-d'œuvre.

La peinture de J.-F. de Troy qui se trouve actuellement au musée de Marseille, a été exécutée en 1722 pour le chevalier Rose, qui se signala par un dévouement héroïque durant cette peste ; elle le montre dirigeant les forçats qui enterrent les pestiférés dans les excavations du bastion de la Tourette. Cette vaste composition offre un singulier mélange de réalité et de fantastique. « L'esprit, dit M. Marius Chaumelin^, est saisi d'épouvante en face de cette scène inouïe où les vivants, poussés en apparence par une lureur sacrilège, étreignent violemment les morts, les soulèvent, les apportent en courant, et les précipitent dans la fosse béante. Des cavaliers parcourent à toute bride cette mêlée monstrueuse, et, pour ajouter à l'horreur de ce spectacle fantastique, des anges secouent du haut des nues des torches enflammées. On a besoin de savoir quel dévouement a rassemblé ces hommes dans ce lieu sinistre. S'ils vont vite à la besogne, c'est que chaque bouffée d'air qu'ils aspirent peut les empoisonner, c'est que le contact de ces chairs putréfiées est contagieux. Il faut renoncer à décrire tous les détails de ce tableau : les cadavres bizarrement amoncelés, tous les sexes, tous les âges rapprochés dans cet effroyable charnier, et au milieu des forçats demi-nus qu'il dirige et stimule, le chevalier Rose est impassible sur un cheval qui hennit. »

La peste de Marseille y de François Gérard, est conçuedans un tout autre ordred'idées.

cesco Gossi, dans Téglise dci Povcri, à Bologne, Saint Charles Borromée pendant la peste de Milan; puis deux autres sur le môme sujet Tun de Baldassane Franceschini dans l'église des Barnabites, à Pescia, l'autre do Cigoli dans Téglise de Santa-Maria Nuova à Cortooe.

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