‹ Les difformes et les malades dans l'artChapitre 44 sur 49 · STATUE TOMBALE DE VALENTINE B A L DIAM, P AR B RM A I N PIL ON · texte numérisé non relu

STATUE TOMBALE DE VALENTINE B A L DIAM, P AR B RM A I N PIL ON

Musoo du Louvre.

manque pas de mérite, si elle n'est point d'un aspect agréable — C'est la dernière œuvre d'un délia Robbia. d

Germain Pilon qui, dans l'effigie mortuaire de Catherine de Médicis, avait surtout voulu, ainsi que nous venons de le voir, cacher les horreurs du trépas sous les images de la grâce et de la jeunesse, a suivi dans un autre monument funéraire d'une femme célèbre une voie toute opposée. Il semble que l'œuvre du dernier des délia Robbia ait été présente à sa mémoire, lorsqu'il exécuta, le tombeau de Valentine Balbiani, femme

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de René Birague, qu'on peut voir aujourd'hui au musée du Louvre Sur la pierre tombale, c'est l'image de la vie. La statue de Valentine Balbiani la représente jeune et belle, étendue sur des coussins, à demi soulevée sur son coude gauche, tenant négligemment de la main droite un livre au devant duquel un petit épagneul, qui cherche à jouer, vient s'interposer. Mais, au-dessous, l'artiste nous a montré sculptée en bas-relief la morte nue, vieille et amaigrie.

Dans les œuvres qui précèdent, on a vu l'art peindre la Mort sans ménagements, offrant aux regards le cadavre nu et roidi, parfois même assombrissant encore le tableau des ruines de la vieillesse. Mais ce n'est pas tout, et les artistes poussant encore plus avant dans cette voie, ont orné le mausolée du cadavre envahi par la putréfaction. Nous connaissons de ce genre deux œuvres également remarquables, bien que d'un caractère tout différent.

Nous parlerons d'abord du monument de Louis de Brézé, dans la chapelle de la Vierge de la cathédrale de Rouen. Ce mausolée, dont on peut admirer le moulage au musée du Trocadéro, fut élevé, en 1536, à la mémoire de Louis de Brézé, grand sénéchal et gouverneur de Normandie, petit-fils de Pierre de Brézé et mari de la célèbre Diane de Poitiers, mort au château d'Anet, le 23 juillet 1531. Nous ne parlerons pas ici de la partie supérieure du monument où figure la statue équestre du sénéchal. Sur un sarcophage en marbre noir, posé presque au niveau du dallage de la chapelle, est étendue la statue en albâtre qui nous intéresse tout particulièrement, et que nous regardons comme un chef-d'œuvre de science et d'art. Elle représente Louis de Brézé mort. Le cadavre à demi enveloppé dans son suaire repose directement sur la dalle funèbre. Le bras droit est étendu sur le côté, le gauche est ramené sur le devant du corps. La tête n'est point soutenue par des coussins. Elle se renverse sur la pierre nue, coiffée d'un pli du linceul, renversée et légèrement inclinée de côté dans un mouvement bien pris sur nature. La mort est peinte sur la face, mais la mort déjà vieille. Et la putréfaction qui commence est révélée par l'affaissement des chairs, l'excavation des orbites, la bouche entr'ouverte, la minceur des lèvres collées aux maxillaires. Le reste du corps est admirablement modelé, les reliefs musculaires notés sans exagération. L'anatomie en est irréprochable et bien supérieure, à notre avis, à celle des autres « gisants > que nous avons étudiés jusqu'ici. En présence de cette figure si profondément vraie et si pleine d'expression, nous nous demandons ce que nous devons admirer le plus, ou de la science qu'elle témoigne ou de l'art avec lequel elle a été composée. Le nom de son auteur est tombé dans l'oubli! Elle a été attribuée, par divers écrivains, à Jean Cousin ou à Jean Goujon.

La seconde statue dont nous voulons parler ici est du grand maître lorrain Ligier Richier. Elle représente la mort dans toute son horreur, alors que la corruption a étendu sur tout le corps ses affreux ravages, mais aved une mise en scène toute spéciale^ qui en a fait une œuvre unique dans l'histoire de l'art.

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Elle fut faite pour le mausolée de René de Châlon, tué devant Saint-Dizier en 1544. On voit cette statue aujourd'hui dans Téglise de Saint-Pierre, à Bar-le-Duc, où elle est connue sous les noms d'Écorché, de Squelette ou de Statue de la Mort.

STATUE TOMBALE, PAR LIGIBA RIGUIER.

Égliso Saint-Pierre, à Bar-Ie-Duc.

Contrairement à tout ce que nous avons vu jusqu'ici, le cadavre, dans un état de décomposition avancée, se dresse dans une attitude pleine de vie. Il retient du bras droit unécusson désarmorié (car la Mort efface toute distinction). La tête, rejetée en arrière et tournée de côté, dirige vers le ciel les orbites sans regard; dans cette même direction, le bras gauche, d'un geste plein d'ampleur, élève un cœur qu'il offre à Dieu. La face est réduite à l'état de squelette. La mâchoire est édentée. A la nuque adhèrent

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encore quelques mèches de cheveux. Le cou, qui conserve encore les débris musculaires du sterno-mastoïdien et du trapèze, montre à nu le larynx et la trachée artère. La poitrine n'est plus qu'un squelette auquel pendent des lambeaux de chair. La peau de Tabdomen est perforée, un grand lambeau retombe sur le pubis. Les membres ne sont pas dans un état moins lamentable ; le tégument présente de larges érosions, il se plisse sur les muscles desséchés, il se coUe autour des grandes articulations dont Tossalure se dessine nettement. Ce morceau de sculpture témoigne d'une science anatomique profonde.

Quanta la représentation des ravages de la putréfaction, c'est d'un réalisme plus apparent que réel. L'artiste en a puisé, il est vrai, les principaux traits dans la nature, mais il les a coordonnés, arrangés, transformés d'une façon savante, où Tart et l'imagination tiennent une large place. Il nous suffira de citer la peau du ventre dont les plis transversaux retombent à la manière de ceux d'une draperie tendue. Nous ajouterons que Ligier Richier a négligé la représentation des auxiliaires delà décomposition : les larves, les vers du tombeau que d'autres artistes ont figurés avec tant de soin, ainsi que nous le verrons plus loin, sont ici absents, ainsi qu'un de nos amis de Bar-le-Duc a bien voulu sur notre demande s'en assurer. C'est qu'ici nous n'avons plus seulement la représentation banale du cadavre en putréfaction. Le grand artiste qui a conçu cette œuvre étrange, ne s'est servi de la mort que comme un moyen d'expression, et son cadavre est vivant. Tous les historiens de Ligier Richier s'accordent sur l'intensité de vie répandue sur cette statue, mais la dissension s'établit lorsqu'il s'agit d'en expliquer le mouvement.

Une question subsidiaire se pose sur. laquelle les avis sont partagés et qu'on discute avec passion. Le squelette^ dans son état primitif, tenait-il à la main un cœur de vermeil ou, selon la tradition, un sablier*? Ce détail n'a qu'un intérêt secondaire et le problème est ailleurs.

i, A répoque de la Révolution, la main qui tenait un cœur de vermeil aurait été brisée et remplacée ensuite par une main tenant une clepsydre; ce n'est que plus tard que l'on y substitua définitivement un cœur, c Grâce à eetlo restauration, ajoute M. GournauU qui adopte la manière de voir de Tabbé Souhaut, la statue a repris la signlHcation primitive : Télan de la créature vers son Créateur. »

Mîtis survient un éruditet un chercheur, M. Marcel Lallemand, qui nous prouve, textes en main, que le squelette ne tenait pas un cœur. Il peqche donc pour la clepsydre, c Le squelette, dit-il, en élevant le sablier, s'adresse à Dieu et lui répète les paroles du psalmiste : c G Dieu ! Voici : tu as fait mes jours mesurables et ma substance est comme rien devant toi : Ecce mensurabiles posuisti dies meos et substanlia tanquam nikilum ante te!^

D'ailleurs, s'il établit que le cœur n'existait pas, il ne prouve pas autrement que parla tradition et des raisons de i^entiment l'existence du sablier. Il est une troisième hypothèse que nous proposons timidement. La main ne peut-elle être supposée ouverte, et est-il bien nécessaire pour expliquer le geste et l'attitude d'y placer un objet? Ce bras tendu vers le ciel n'est-il point le geste de Pappel désespéré, de la supplication, de la prière ardente en un mot; geste d'ailleurs complété par celui de la main droite largement posée sur la poitrine comme pour prolester d'une vie innocente?

Nous pouvons nous demander si nous sommes ici en présence d'une représentation funèbre banale, d'une simple statue delà mort, comme celle du cimetière des Innocents, par exemple, placée autrefois à la tour de Nolre-Dame-du-Bois et qu'on voit aujourd'hui au Louvre, ou bien d'une statue tombale représentant le défunt lui-môme. Nous savons, par les monuments funéraires que nous avons étudiés précédemment, combien il était dans les habitudes de l'époque de réunir sur les mausolées deux effigies du mort, l'une le représentant pendant sa vie souvent dans l'attitude de la prière, l'autre après la mort à l'état de cadavre. Ici l'artiste, par un trait de génie, n'a-t-il pas réuni les deux images en une seule? Le mort et le vif ne font qu'un. C'est le cadavre lui-même, le cadavre putréfié, qui se lève et adresse au ciel sa dernière supplication.

La légende rapporte que René de Châlon avant d'expirer demanda qu'on fit, pour son tombeau, sa portraiture fidèle, non comme il était en ce moment, mais comme il serait trois ans après son trépas. Vraie ou apocryphe, cette version montre tout au moins combien notre interprétation est conforme aux idées du temps. L'œuvre de Ligier Richier vient prendre rang, mais avec un caractère tout spécial, dans cette série de statues tombales desxv® et xvi® siècles, où l'artiste n'a pas craint de figurer le défunt après sa mort, soit portant les premiers indices de la décomposition, [soit en proie déjii a la putréfaction la plus avancée.

Les représentations qui furent faites alors du personnage symbolique de la Mort confirment cette manière de voir. Le plus souvent la Mort est figurée sous les traits d'un squelette. Il existe bien, il est vrai, quelques figures de la Mort avec les apparences d'un putréfié, témoin celle du cimetière des Innocents, que nous citions tout à l'heure. — Cette Mort hideuse avec sa tête de squelette, son ventre ouvert, ses chairs en décomposition est d'une anatomie fort rudimentaire. — Mais son attitude est bien différente de celle de la statue de Ligier Richier. Elle se tient droite, dans une pose de Majesté qui trône, la main droite avait pour sceptre une faux qui manque aujourd'hui ; de la main gauche, elle s'appuie sur un bouclier armorié. La tête haute semble dominer la foule des pâles humains tremblant devant elle.

Une petite statuette en bois, appartenant à M. le D' Marie et qui représente également un putréfié, a une attitude analogue *.

Sur le tombeau du maréchal de La Palisse dont les débris sont au musée d'Avignon, la Mort était représentée par un cadavre décharné et ouvert au milieu du ventre d'une

1. SlatueUe en bois de tiUeul, 35 cenlimèlres de haut, représentaut la Mort et faisant vraisemblablement partie Tune horloge à personnages, travail du sud de TAllemagne, probablement fin du xvii' siècle.

L'aspect général de cette statuette est celui d'un squelette à demi couvert de haillons de chair. La partie antérieure du crâne est complètement à nu, la partie postérieure est encore recouverte par les téguments qui se continuent avec ceux de la nuque et du dos et rattachent ainsi la tôte au tronc. Le crâne est supporté par une sorte de colonne qui s'enfonce dans le thorax et dont ij est difficile de dire si elle représente la trachée ou le rachis. Une large éveatration ouvre l'abdomen et permet d'apercevoir, dans sa profondeur et dans celle du CUAHCOT et fiicuER. — Les difformes et les malades dans rarl. 19

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large blessure, armée d'un dard menaçant. Mais en aucun cas, la Mort ne se présente le regard tourné vers le ciel dans l'attitude de la supplication ou de la prière. L'éternelle moissonneuse accomplit sa lugubre besogne, sourde aux plaintes ou aux objurgations. Son geste est celui du commandement ou de la menace. Son attitude dit la puissance à laquelle rien ne résiste ici-bas.

Ce n'est pas seulement dans les représentations funéraires que les artistes du XIV* siècle et des siècles suivants ont figuré la mort et ses aflfreux ravages.

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