‹ Les dilemmes de la metaphysique pure [microform]Chapitre 1 sur 13 · DE LA · texte numérisé non relu

DE LA

MÉTAPHYSIOUE PURE

INTRODUCTION

Position du problème. — Une question à se proposer pour une personne au courant des méthodes scientifiques, mais qui n'aurait pas encore songé à se faire une opinion ferme sur les questions débattues entre les philosophes, pourrait être celle-ci :

Est-il possible de soumettre à une méthode dichotomique les systèmes les plus recommandés par la renommée de leurs auteurs, et qui sont inconciliables entre eux, en les amenant a répondre à un petit nombre de questions qu'on formulerait soi-même sur les sujets qui paraîtraient de la plus grande portée; cela fait, de chercher, après avoir posé sur chaque point une alternative logique, si les propositions contradictoires, extraites des doctrines, et élucidées, ne font pas corps entre elles d'un certain c(5té, par opposition aux autres, d'un autre côté; de trouver le lieu central, pour ainsi dire, où la

Renoi VIEIL — Dilemmes de la mélaph. i

scission a son siège et d'oii elle s'étend; enfin, en présence de deux systèmes ainsi rendus cohérents, prendre un parti sur le meilleur fondement à donner à des motifs de croire en ces matières inaccessibles à l'expérience et placées au-dessus du raisonnement?

Et tout d'abord existe-t-il un principe, un seul, pour l'acceptation duquel il y ait unanimité parmi les philosophes? C'est parce que ini principe est requis, et que, toute preuve exigeant des prémisses, il faut sarrrter, que la métaphysique, en son ensemble, est au-dessus de la démonstration, quoique la logique soit le lien nécessaire de ses parties; et elle domine pareillement l'ordre empirique des phénomènes, dont elle cherche la raison première en étudiant leurs lois, parce que le phénomène n'est jamais donné que sous condition, comme la preuve.

Le principe de contradiction. — Faute d'avoir pu découvrir la vérité première sous la forme et la dénomination d'un sujet (ï existence à la fois indépendante et définie sans contestation possible, on a cru tenir au moins un principe d'affirmation universel et inébranlable dans le principe de contradiction, qui ne porte que sur les relations. Mais tout au contraire, et parce qu'il porte sur les relations d'une manière générale, c'est ce principe qui donne lieu à la division la plus profonde, et qui, dans ses applications, acceptées ou déniées, fournit une matière d'oppositions irréductibles entre les théories métaphysiques. L'erreur, assez commune à cet égard, provient de la confusion qui se fait du principe de

ÏNTRODUCTION 3

contradiction reconnu ccittiiiie règle du discours et critère du raisonnement, avec son emploi dans le jugement des qualités compatibles ou incompatibles entre elles en leur attribution à un m^me sujet, pour la constitution d'un sujet réel. Ce sont, en effet, deux points de vue très différents pour les philosophes.

Rien n'empêche, après avoir pensé séparément à deux propositions que l'esprit est incapable de concevoir comme pouvant se penser ensemble, de déclarer qu'elles sont cepeudant vraies l'une et l'autre de leur sujet pris en lui-même. Mais pour la pensée discursive, le discours et la controverse, la réunion de deux assertions, dans un cas semblable, est impossible, la soumission au principe de contradiction est forcée. Il régit la liaison et rexpo>ition des idées, pour autant que chacun s'entend soi-même et se fait comprendre des autres ; on n'aflirme pas, on ne nie pas à la fois le même du même, sous le inême rappjort ; on ne pose pas, on ne retire pas à la fois ce qu'on dit. La loi est inéluctable pour la déterminalion de la parole. On ne peut jamais se contredire que successivement, el involontairement, si c'est de bonne foi.

ni

Les contradictoires dans le sujet. — La règle de noncontradiction, transportée de la pensée à son objet, appliquée à un sujet logique de qualités, signifie : Un même sujet ne peut pas admettre en même temps et sous un même rapport une qualité définie^ et une autre qualité qui soit pour notre pensée, la négation de la première, sa contradictoire. La restriction : en même temps, a pour objet de réserver la possibilité du changement dans le

sujet, possibilité connue empiriquement sous la condition du concept de succession. Mais le principe de contradiction, sous cette nouvelle forme, perd sa nécessité logique. En effet, nous sommes les propres sujets de notre pensée, et nous savons si nos idées s'accordent ou répugnent ; un philosophe voué à la méthode la plus empirique acceptera donc le principe de contradiction dans le premier sens, parce que, dit- il, il constate qu'il ne peut pas penser de la même chose, le oui et le non en même temps; mais il ignore s'il a le droit de porter le môme jugement des attributs d'une chose quelconque qu'il ne connaît pas, et si ces attributs ne peuvent pas être contradictoires.

Ainsi l'unanimité des philosophes se dément dès le premier pas où, sans examen, elle semblait forcée. En fait, le changement et le temps lui-môme peuvent être niés, et, en ce cas, c'est la contradiction qui, loin d'être interdite, peut devenir pour un philosophe la clé des théories.

Le principe de contradiction est la loi régulatrice des applications de la catégorie de qualité à tous les phénomènes, il intervient dans les applications capitales de la catégorie de quantité aux phénomènes dans le temps et dans l'espace; mais le rapport de sujet à attribut peut être rejeté comme n'atteignant pas l'essence du sujet: des attributs contradictoires peuvent être non pas imaginés^ vndl^ posés, pour constituer ensemble sa vraie nature. De là des questions qui priment logiquement toutes les autres, en métaphysique, et ouvrent d'inévitables alternatives de doctrines, au premier moment oii une affirmation est à risquer touchant la condition de ce qui est extérieur à la conscience individuelle.

INTRODUCTION

Lk subjectif et l'objectif. — Les questions qui concernent un sujet lofjïqui' d'attributs peuvent se poser en termes abstraits. Le problème du sujet comme réel est autre. Nous devons nous expliquer complètement, quoique aussi brièvement que possible, en cette introduction, sur une des deux parties dont il se compose, et dont la distinction, on elle-même indéniable, est pour nous d'une importance capitale. Une question en effet, est de savoir quels sont les caractères qui dénotent un sujet réel, pour la connaissance, et si nous pouvons penser un tel sujet autrement qu'au moyen de la délinition de ces caractères; une autre, si nous devons, quoi qu'il en soit de cela, affirmer l'existence d'un ou de plusieurs sujets réels, et alors sur quel fondement. La première paj-tie de la question est la propre matière de notre étude et des oppositions que nous avons à éclaircir. La seconde doit en rester indépendante et se résoudre ici a priori.

Supposons que nous n'entendions tout d'abord par le mot sujet que la conscience du moi telle qu'elle nous est donnée intuitivement et empiriquement, avec la mémoire et la liaison intérieure de ses représentations, lesquelles sont ses objets. Cette loi, ou fonction de phénomènes, en tant qu'elle nous est elle-même, en fait, représentée, constitue un fait; nous l'appellerons réel sans avoir pour cela à introduire le problème de sa substantialité ou de sa permanence, et nous reconnaîtrons que l'existence de ce fait est pour nous la condition sine qua non de la représentation de tout objet que nous

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pouvons cependant croire en être indépendanl pour sa propre existence.

L'idée de l'objet extérieur est certaine, comme étant elle-même une donnée empirique ; et elle est vraie, comme croyance de laquelle il est impossible à notre conscience de se détacher. On la nommerait à juste titre notion de Valtéritê pour la distinguer de celle de Vextériorité, ou intuition spatiale, qui n'en est qu'une forme sensible.

En conséquence de cette notion et de ses applications à la connaissance des phénomènes, certains objets de la conscience deviennent, à son jugement, des êtres réels, c'est-à-dire des sujets pour soi, qui ont leurs attributs, leurs fonctions, et soutiennent des relations entre eux sous lesquelles ils ont à être considérés et étudiés, en dehors de celles de leurs relations qui les rendent des objets pour nous.

Les premiers de ces sujets pour soi sont naturellement ceux qui, d'après l'expérience, nous sont entièrement ou en partie comparables. La nature des autres, leurs propriétés générales, leur composition, sont à étudier, en psychologie d'abord, parce qu'ils sont en nous des représentations, et puis par diverses méthodes. Nous les considérons toujours comme des sujets, et non pas simplement comme des objets à nous, par ce seul fait que, leur reconnaissant l'altérité et une suf lisante distinction les uns des autres, nous les définissons par des qualités déterminées dont ils sont des synllièses.

La coutume s'est introduite et généralisée, depuis la publication de la Critique de la Raison pure, d'affecter spécialement le nom de sujet à la conscience du moi, — on pourrait même assez souvent comprendre que c'est de la propre conscience du philosophe et de l'auteur,

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qu'il s'agît, et non d'aucune autre. — Alors tous les sujets (lilTérenls de ce moi sont devenus des objets pour le langage, on a nommé mêjtcâf ce qui se ijqjpurte à ce moi, et objectif q.q qui concerne les sujets de l'observation et de l'expérience. De là deux résulfnls contradictoires entre eux, également fâcheux : d un coté, l'introduction, presque subreptice, d'un faux idéalisme qui, à l'aide d'une Yérité ée aiéUiode, met en échec la doctrine de la réalité externe; de l'autre, le parti pris positiviste qui tient pour douteux le subjectif, et sous ce nom les idées d'origine intellectuelle ou morale, et place la certitude dans Vobjectif, en appelant objets, les sujets sensibles tels qu'il les croit être en e««Bêmes.

Nous reviendrons aune terminologie plus naturelle. Nous appellerons subjer/ire toute (jualité constitutive d'un sujet quelconque, ou qui appartient à sa nature délinie ; et objective, toute représentation, en tant que donnée à une conscience comme son objet, externe ou intei-ne qu'on le suppose. L'espace, par exemple, est essentiellement objectif en ce sens, et toute sensation externe est objective, en tant que représentative; subjective, en tant que propriété du sujet doué de sensibilité.

Nous appellerons fran«ce«Aiitl tout objet dont l'existence subjective réelle, sous quelque forme ou d'imagination ou de concept qu'il nous soit représenté, est invérifiable, inaccessible à 1 expérience ; et une question transcendante sera pour nous toute question concernant soit Texistence d'un tel sujet, soit la vérité d'une relation qui échappe entièrement, ou pour sa généralité, à l'expérience possible et ne peut être qu'hypothétique ou matière de croyance. Telles sont essentiellement les questions dont traitent la métaphvsique, et la psy chologie dans ce qui n'est point de simple observation.

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Kant s'est servi du terme /ranscendantal pour désigner (( toute connaissance qui ne porte pas sur les objets mais sur notre manière de les connaître autant que cela est possible a priori ». Cette distinction a été la source de difficultés inextricables touchant le sens que ce philosophe entendait donner à Vidêalisme. Nous n'aurons pas à faire usage de ce terme, parce que nous considérons les questions transcendantes comme se rapportant indissolublement à la connaissance de nos objets, en leur vraie nature, qu'elle que soit la manière ou faculté de connaître par laquelle on peut y parvenir et qui est ellemême une de ces questions dont dépendent les autres. C'est toujours sur la réalité d'un sujet ou sur la vérité d'une relation que porte le jugement at'firmatif ou négatif.

La uéauth: et le héalisme. — L'existence des sujets réels, indépendamment de nos vues objectives, ne pouvant être assurée pour nous qu'en qualité de croyance, si naturelle et si invincible que notre croyance puisse être selon les cas, nous n'avons pas à entrer dans l'examen psychologique des décisions de l'esprit touchant les phénomènes ou leurs fonctions qui ont droit au titre de réalité. Ce qu'on nomme, Vexistence réelle du monde extérieur, ensemble de ces phénomènes, n'est pas davantage une question pour nous, suivant ce que nous venons de dire. Ce n'est pas la réalité, c'est la nature de ce monde, ou ce que nous pouvons en regarder comme la définition pour notre entendement, c'est cela qui est à rechercher; c'est par conséquent le rapport de l'idée que nous en avons avec nos concepts de qualité,

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de quantité, de causalité, de finalité, autant qu'il nous est donné d'y atteindre. Sur toute chose, autant nous savons de ses relations, soit de celles qui déterminent sa constitution interne, soit de celles qui la lient à d'autres choses, autant nous savons de son existence ; et il semble que, tous rapports otés, de même qu'il ne resterait rien de la relation, il ne resterait rien de Vexistence, comme si Tidée de Yétre devait n'avoir pour le métaphysicien que le sens que le verbe être a pour le grammairien et pour tous ceux qui usent de la parole, le sens de la copule, qui ne désigne et ne peut jamais désigner que des rapports. Mais tout le monde sait que les métaphysiciens ne Font pas en général entendu de

la sorte.

Une question de logique et de métaphysique domine donc toutes les autres, c'est celle de savoir à quelle condition un objet posé dans la pensée, un objet, dans le sens de l'objectivité qui vient d'être défini, doit satisfaire pour répondre à notre idée de la réalité, de l'existence réelle, et représenter un sujet pour soi. Cet objet est un concept qu'on tient pour représentatif d'un sujet externe, mais d'un sujet dont on n'a, c'est notre hypothèse, ni une intuition empirique possible, ni d'autres moyens de démonstration. Ceci posé, regarderons-nous comme olfrant seul le caractère d'un sujet réel possible l'objet représenté qui : 1** constdcrr loijiquement, a la forme subjective, c est-à-dire la forme dun sujet de qualités et de relations, non la forme attributive à regard d'autres sujets proposés; et 2' se définit par des relations, internes ou externes, prises de l'ordre de nos connaissances et régies par les lois de notre entendement? Nommons la proposition affirmative la thèse de la réalité.

Pouvons-nous, au contraire, nous former des con-

cepts, — ne disons pas d^une espèce étrangère à nos idées, qui sont tontes relatives et régies par des relations, car alors il y aurait impossibilité matérielle, — mais universels par leur signification, et attributifs, que nous dirions néanmoins exister e?î soi, d'une existence autre qu'individuelle, sans relations déterminées qui soient essentielles à sa constitution, et posséder les puissances actives et spécifiques dont les elFets et les propriétés, sont exclusivement observables dans les êtres particuliers et individuels ? La méthode d'explication des phénomènes qui se fonde sur Phypothèse de ces sortes d'entités, à quelque genre de concepts qu'elles appartiennent, ou à quelque degré de généralité qu elles s'élèvent pour embrasser des classes de relations, nous la nommons le réalisme.

Le réalisme est le nom qu'a porté l'une des plus importantes applications de cette méthode, sous le règne de la scolastique : la doctrine de la réalité des universaiix. Mais, la doctrine des formes substantielles et toutes les 'théories physiques des essences et des vertus procèdent de la même méthode. Étrange ironie des nomenclatures qui nous oblige, pour désigner des doctrines dont les plus profondes et les plus illustres Oût forcé leurs auteurs, par la logique des idées, de regarder le monde phénoménal comme un système d'apparences illusoires, à nous servir de ce même nom de réalisme qui s'emploie aujourd'hui le plus souvent pour qualifier toute philosophie où l'on affirme l'existence réelle du monde externe î Nous qui n'entendons nulle part mettre cette existence en question (voy. cidessous LXV), — car notre idéalisme est fait précisément pour la constater en la définissant, — nous n'avons pas besoin d'un terme pour en désigner la com-

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mune croyance, en dehors de toute définition. Le terme reste disponible, et nous pouvons nommer réaliste cette méthode de réalisation des idées abstraites qui embrasse, nous le montrerons, la presque totalité de la spéculation métaphysique ancienne et moderne.

Le principe de relativité, accepté ou repoussé, sépare du réalisme la méthode de la réalité. D'après ce piincipe, la nature de fesprii e$i telle, que nulle connaissance ne peut être atteinte et formulée^ et par conséquent nulle existence réelle conçue, autrement quà l'aide de ses relations,et^ en elle-même, comme un système de relations.

Toutes les parties de notre étude se ramèneront directement ou indirectement à la discussion de ce principe, et les alternatives logiques auxquelles notre but est de ramener l'opposition des grandes théories métaphysiques seront des applications de la méthode qui l'accepte, ou de la méthode qui le repousse. Le principe est abstrait dans sa forme. C'est cependant examinées de ce point de vue que les plus grandes doctrines philosophiques se présentent sous leurs traits les plus caractéristiques et du plus haut intérêt dans l'affirmation ou dans la négation. 11 gouverne toute eur histoire qui sans lui ne peut être comprise.

Définition du dilemme métaphysioue. — Le terme de dilenwie, par une extension que Tétymologie permet du sens habituel du mot, est applicable à l'opposition mutuelle de deux thèses philosophiques telles, que l'acceptation ou la répudiation de Tune, avec ses corollaires, entraîne la négation ou l'affirmation de l'autre, sans qu'aucune des deux puisse être réfutée à l'aide de

principes av oiiés par les deux parties qui les soutiennent. Le dilemme, comme argument d'ordre courant, énoncé en termes le plus souvent imprécis, vise à poser deux thèses contradicloires lune à l'autre, de telle manière qu'on semble ne pouvoir accepter Tune ou l'autre, quelle qu'elle soit, sans être tenu à l'application d'une troisième en conséquence. La disjonction s'opère àl'etTetde montrer que le choix est indifférent à la conclusion qu'on prétend tirer, soit d'ailleurs qu'on estime cette dernière bonne ou mauvaise. Au contraire, les dilemmes d'une philosophie critique dont l'objet est le parti à prendre d'affirmer ou de nier, mettent en regard les thèses contradictoires dégagées de l'étude des questions, les ramènent des deux côtés à leurs principes les plus généraux et réclament une décision. Les moyens d'information et de jugement sont demandés à la logique, à la psychologie, à l'histoire de la philosophie, qui est une sorte d'expérience variée et répétée des solutions possibles. Mais on cherche vainement, à trancher les litiges en montrant la contradiction dans l'un de deux systèmes opposés, parce que, en pareil cas, c'est principalement par l'interprétation donnée au principe de contradiction, en ce qui touche la réalité externe, qu'ils s'opposent, comme nous le verrons. Il n'y a donc pas possibilité d'obtenir la conviction de l'adversaire qu'on accuse de le violer, par des arguments acceptés des deux parts, et, en d'autres termes, par la logique. Mais lacceptation et l'application du principe sont forcées pour les deux termes du dilemme qui énoncent les deux thèses contradictoires quand ils forment deux propositions inconciliables pour le discours (voy. cidessus, II). L'option entre les deux systèmes est alors logiquement inévitable.

CILVPITRE PREMIER

L'Inconditionné pur. L'éléatisme. — Le produit le plus ancien du réalisme en philosophie est une métaphysique pure. Il fait suite à la métaphysique religieuse et morale qui élevait par la mythologie les forces naturelles et les vertus humaines à la divinité. Seulement les créations mythologiques sont des personnes, tandis que la notion de personne s'efface dans les sujets que la métaphysique réalise.

Il est intéressant de suivre dans la philosophie grecque la marche des idées métaphysiques en des directions opposées dès l'origine ; on y observe des jets originaux et puissants de la spéculation, l'initiative profonde des mêmes problèmes qui ont occupé la philosophie moderne, et en partie les mêmes solutions contradictoires. La philosophie moderne est, en son esprit, la suite immédiate de celle de Fanliquité. La philosophie du moyen âge se compose de mille ans de commentaires sur des doctrines antiques, imparfaitement comprises, pour les rendre applicables à l'exégèse rationnelle de la doctrine théologique.

La théorie de l'Etre de l^arméiiide d'Elée est un modMc achevé de ce que la méthode réaliste peut faire en enfermant du premier coup en un sujet unique et universel la plus générale des idées abstraites : VÈtre est, dit Porménide ; le non-Ètre tiest pas. L'Etre n'a pu venir ni de lui-même, car alors il aurait dii être avant d'être, ni du non-l']lie, qui n'est pas; il ne peut subir aucun changement, il est un et indivisible, sans commencement et sans fin.

VEire et la pensée sont identiques^ dit encore ce philosophe, et, quoiqu'il ne puisse expliquer la nature de cet Ty^, qu'il réalise, sa formule signifie toujours que, dans FEtre, il n'y a pas de distinction enire le sujet et l'objet, l'objet n'étant que le sujet pensé. Il n'y a pas de conscience diversement déterminable.

Et FEtre est liniité, parée quil est parfait. Un disciple, d'ailleurs fidèle, deParménide, Mélissos, regarde l'Etre, au contraire, comme infini. L'idée d'infinité, que l'école pythagoricienne avait à juste titre liée à celles d'indétermination et d'imperfection, devenait pour d'autres écoles le caractère du parfait.

Le dialecticien éléate, Zenon, a montré, par ses célèbres arguments, qu'une critique inintelligente a fait passer pour des sophismes, combien le réalisme d'un sujet infini est opposé au réalisme de l'école d'Elée. il objectait aux partisans de la réalité subjective de retendue continue (ou encore du mouvement d'un mobile qui la traverse) que leur opinion impliquait rinlinité des parties du sujet matériel, ou des moments du mouvement, ce qui rendait impossible la sommation etTective de ces éléments. Il voulait, mettant ainsi à profit l'opinion commune sur la nature de l'espace et de la matière, démontrer que la divisibilité et le

L'INGONûITlO^iNÉ. — LE CONDITIONNÉ

mouvement sont des phénomènes illusoires. Selon nous, il démonlraîl seulement par là la nature exclusivement objective de ces formes de la sensibilité. 11 ne s'ensuivait donc pas rwiité et l' indivis ibiii té de l'Être, mais cette thèse est bien celle qui était apparemment dans ses vues.

Le procédé réaliste, élevé de cette manière à l'abstraction suprême, donna lieu à un jeu d'idées ([u'il est plus facile de traitei* de sophistique, mais qui ne laissait pas d^embarrasser un philosophe admettant la subjectivité des notions universelles. Qu'auraient-ils valu, même comme plaisanterie, ces sophismes, s'ils n'eussent été la satire de la doctrine de l'absoluité de l'Etre et de l'illusion des phénomènes ? Il faut qu'il rî ij ait rien, disait Gorgias, dans son livre de la Nature ou du non-Etre ; car le non-Etre ne peut pas être ; autrement il serait en n'étant pas; et l'Être non plus ne peut pas être. D'où viendrait-il ? De l'Être ? il serait donc avant d'être; du non-Etre? mais rien ne peut venir de rien. Il serait donc sans commencement ? infini? mais l'Infini ne peut être ni dans lui-môme, ni dans un autre ; il n'est nulle part et oe qui n'est nulle part n'existe pas.

D'ailleurs, ajoutait le sophiste, l'Être existerait qu'il ne serait pas connaissable ; car ni l'Être n'est une pensée, ni une pensée n'est l'Être; et l'Être serait connaissable, qu'il ne serait pascommimicaWe, parce qne tout<' communication est d'une personne à des personnes autres, qui sentent autrement, et se fait par des mots qui ne sont pas et qui ne transmettent pas des choses.

De tels arguments avaient assez de force, à une époque oii le dogmatisme réaliste causait aux esprits neufs une sorte d'éblouissement, pour que la plus pra-

lique des écoles en prit de semblables à son compte pour combattre la spéculation sur les idées générales. Antisthène le cynique, soutenait qu'il n'est pas permis de dire d'une chose qu'elle est une autre chose. Cette espèce d'individualisme logique, objection à la relation de qualité, ou attribution, si ce philosophe l'avait soutenue dogmatiquement, aurait eu le même sens que Tabsolutisme éléatique ou inconditionnalisme de l'Etre, doctrine qui d'ailleurs se prolongea dans l'école dile êristique de Mégare jusqu'au moment où les sectes rivales d'Épicure et de Zenon se partagèrent l'empire de la philosophie.

L'éléatisme continué et renouvelé. — On s'exprime toujours, au sujet du principe de l'unité absolue de l'Être, chez les éléates, en des termes qui conviendraient seulement au cas oii cette doctrine serait restée une thèse isolée, un simple paradoxe métaphysique. La vérité, c'est que toutes les écoles théologiques de l'antiquité excepté la stoïcienne, adoptèrent ce principe en ce qui concerne l'hypothèse de l'Un pur dominant la nature au-dessus de ce que l'expérience présente ou que l'entendement conçoit de relatif. Platon superposa à la psychologie tout humaine de Socrate les idées en soi, et mit encore au-dessus des idées sous le nom inexplicable de Bien, une essence plus qu'essence, assimilable en un sens à l'Être pur de Parménide. Aristole avec une autre méthode, mais non pas dans un esprit différent, envisagea, à la cime du monde, la pensée s'objectivant elle-même, sans détermination. Plusieurs

LlNCONDITlONNl — LE CONDITIONNÉ

siècles après, les gnostiques, précurseurs des néoplatoniciens, refusèrent à leur /)/e;/ premier tout attribut; et les néoplatoniciens, à leur première liypostase, qui est ce môme dieu, la connaissance des relatifs émanés de lui. L'émanatismc- s'ajoutait à l'absolutisme, mais n'en changeait pas le principe. Entin la théologie chrétienne n'évita de placei- Dieu le Père dans cet isolement de suprême dignité qu'en lui consubstanliant Dieu le Fils. Ainsi sa prolongea la doctrine de l'Un.

Si nous descendons à la philosophie moderne, nous trouvons d'assez nombreux systèmes qui ont à leurs points de départ des inconditionnés avec dillérents modes d'expression, comme nous le verrons tout à l'heure; mais ils deviennent ensuite de façon ou d'autre émanatifs, et le philosophe ne se prive pas d'expliquer leur existence en des termes qui impliquent la connaissance de toutes les conditions du monde. Cependant aucune thèse capitale ne se hilsse complètement expulser du domaine delà métaphysique. Un philosophe récent a fait de la méthode réaliste un emploi pareil à celui des éléates pour la démonstration de FÉlre absolu. H est vrai qu'il ne le nomme pas Être, mais Objet, et il lui attribue une nature. Mais cette nature est l'absence de nature ; «lie exclut par définition tout rapport, elle est VDieonditionné.

c( Le caractère foncier de la nature normale des choses est, dit ce philosophe, l'identité avec soi-même; or, en analysant le concept d'un objet possédant une nature qui lui est propre, et identique avec lui-même, on trouve que cet objet possède les quatre caractères suivants : il est simple, absolu, invariable et parfait... Ces quatre caractères sont inséparables ; c'est-à-dire : Tout objet composé est variable, imparfait et dépend de

Renouvier. — Dilemmes de la métaph. 2

conditions. Tout objet qui dépend de conditions est composé, variable et imparfait. Tout objet variable est composé, imparfait et dépend de conditions. Tout objet imparfait est composé, variable et dépend de conditions. » La norme de notre pensée pose l'objet identique à soi-même, tandis que Texpérience nous présente une nature où tout est en contradiction ^vec soimême et tend à son anéantissement. « L'existence de cette réalité anormale se niant elle-même est un fait absolument incomprébensible, » Cette déclaration est équivalente à celle suivant laquelle le monde de l'expérience est un système d'illusions. Les éléates ne laissaient pas de travailler à la construction pliilosophique de ce système. Ainsi a fait à son tour le philosophe dont nous parlons. L'obligation semble s'imposer à toute philosophie de l'Inconditionné de prendre l'Inconditionné pour l'origine des conditions, ce qui n'est cependant pas intelligible. Comment l'Absolu serait-il sorti de sa nature ?

L'inconditionné sous différentes dénominations. — Les plus illustres disciples de Kant se sont donné ce problème à résoudre. L'Inconditionné de Fichte est h^ concept réalisé d'un moi qui ne peut pas encore dire : moi, mais qui, parlant de l'identité du sujet et de l'objet, doit passer à leur distinction, et puis descendre de l'universel à l'individuel (LXV et LXVI). L'Inconditionné de Schelling est le concept réalisé de V identité des différents, de laquelle doivent dériver des différents et des contraires, qui ont cessé d'être identiques. Enfin

LINGONDITIONNÉ. - LE CONDITIONNÉ 19

l'Inconditionné de Hegel, mieux formulé comme identité de l'idée de l'Être et de l'idée dm «én-Être, nou« fait remonter à la terminologie éléalique, et, par un tour merveilleux, rappelant et corrigeant Gorgias, substituant à l'opfyosition des deux termes leur identité, nous fait voir coninient l'ancien sophiste aurait pu démontrer, non pas fii'f/ w'y il rieii, mais qu'il fj a /oi/^, parce que tout procède de rindistinction logique de l'Être absolu, |ou indéterminé, et du non-K(re.

Hegel profita de ce premier emploi de la contradiction affirmée à la source des choses, pour se procurer dans leur développement, qu'il ordonna comme une suite des distinctions de Tldée continuellement contredite et affirmée, un écoulement universel des phénomènes, semblable au monde dUéflciite. Mais ce dernier (4uit rap{)lication d'une autre espèce de réalisme (XX).

Le UAPPOHT du conditionné a l'inconditionné. — Le RÉA- LISME AVANT Platon. — La moindre des préoccupations des philosophes allemands, que nous venons de mentionner en dehors de lout ordre chronologique, a élé de déiinir un rai)port entre la vie du monde, la destinée, et son principe. Ce principe est d'une abslraclion intellectuelle et d'une vacuité morale extrêmes. La forme *n système déduit est un certain émanalisme, ou évolutirMiisme, mais dont l'origine est dans l'abslniil. la lin universelle absente, en sorte que rien n'y repieseiilc et n'y fait comprendre la présence et l'action d'un principe de l'univers dans la nature et dans l'homme. 11 en est tout autrement des doctrines de l'antiquité qui font des-

cendre et régir le monde par des principes demandés à la méthode réaliste.

Dans tous les cas un vice logique est inhérent au rapport de l'Inconditionné au Conditionné; c'est qu'il faut que le premier soit qualifié de quelque manière, ou supposé capahle de quelque action, pour que quelque chose de lui soit représenté dans le second, dans la nature, ce qui semble devoir lui constituer à lui-même des relations, des conditions. C'est ainsi que des termes qu'on suppose à la fois généraux et réels, donnant la réalité aux rapports entre les phénomènes, doivent être présents dans les sujets particuliers, tout en étant donnés en eux-mêmes à titre universel (espèces, formes, essences) : alliance inconcevable, objection constante du nominalisme au réalisme depuis Aristote jusqu'au dernier âge de la scolastique.

Le cas le plus étonnant de cette métaphysique appartient aux plus anciennes sources de la philosophie hellénique, à Pythagore selon toute apparence, et non pas seulement à l'école pythagoricienne. L'esprit réaliste, sous l'inlluence des premières découvertes relatives aux rapports mathématiques des phénomènes , formule l'identité du concret et de l'abstrait, en réalisant le nombre. Les nombres sont pris pour les essences des choses, pour les choses mêmes qu'ils déterminent. Les nombres réunis forment le Multiple, qui doit son existence à l'Un, principe de la limite. La série des conditionnés remonte ainsi à l'Inconditionné sous l'aspect mathématique. Une opposition et une alliance s'établissent à la fois entre le Multiple sans terme, qui est rinfmi, et le Fini, qui est le Nombre. Le Fini et l'Infini, ces deux concepts souverains pour l'application du nombre à la géométrie, et, par suite, à la nature,

étant réalisés à leur tour, conduisent à une vue de la génération du monde par Tintroduction graduelle de la limite et du nombre dans l'espace sans bornes. Le ciel et les astres se constituent grâce à la détermination des intervalles numériques. C'est une sorte de respiration cosmique, d'où procède l'évolution divine sous l'action des contraires.

Le tableau des dix oppositions du dualisme pythagoricien comprenait d'autres termes : la lumière et l'obscurité, le bien et le mal, etc., qui avaient le même caractère de réalisme, tout en se rattachant aux lois naturelles. L'inévitable arbitraire des applications donnait à ces termes, et surtout aux nombres particuliers affectés à la représentation des idées, un air de simple analogie ou de symbolisme ; mais le nombre était toujours le principe de la théorie pythagoricienne.

Le réalisme, avec une application bien ditïerente de celle qu'inspirait l'esprit mathématique, fut également la méthode de trois jdiilosophes des plus illustres de l'âge antésocratique. Quoique attachés au principe de la substance matérielle, ils prenaient hors du monde physique l'explication de ses conditions d'existence et de changement. Us ae recouraient, à cet effet, ni à des propriétés immanentes des éléments ou de leur tout, comme les autres physiciens, ni à des phénomènes personnifiés, comme font les mythologues, mais à des idées générales de l'ordre passionnel, qui étaient des sortes d'inconditionnés puisqu'elles établissaient les conditions des phénomènes sans qu'on put se rendre compte de leur propre raison d'être.

Suivant Heraclite, l'agent des transformations du <( Feu éternellement vivant », matière du monde, «t qui la fait passer par de continuels changements allant

toujours d'une chose à son contraire, cet agent est la Guerre : Polémos ; Père de tout, le même que Zeus, quand c'est l'alliance et non la contradiction qu'on envisage. L'harmonie naît de la lutte. La Justice et la Nécessité [Dikê, Hiniannéné) régnent sur l'univers. La métaphysique prend la suite de la mvtholoi^ie en substituant des abstractions à des personn<3s.

Suivant Empédocle. les deux contraires, l'Amour et la Haine {Nikos et Philolès) sont les forces motrices q,ui président, l'une aux combinaisons des éléments, l'autuô: à leurS; séparations ; et de là viennent les transformations des êtres, tandis que les quatre corps élémentaires demeurent invariables.

Anaxagore, contemporain d'Empédocle, et de qui l'idée de génie lit une si grande impression sur les penseurs, quand il prit ^intelligence (Nous) pour principe du mouvement, sous la loi de la pensée qui prévoit et ordonne, ne fit cependant que suivre, lui aussi, la méthode réaliste. Le mérite éminent de sa conception consistait dans cette découverte : qu'il y a quelque chose de plus indispensable qu'un mode formel de constitution de l'objet qui se détermine (le nombre, par exemple), ou qu'un principe d'union ou de division (l'Amour ou la Haine, — la Guerre ou l'Harmonie)^ pour introduire Tordre dans les phénomènes, débrouiller le chaos des éléments, produire l'organisation : c'est de savoir ce qui est à faire et de posséder la force motrice. Ce sont

lesdeuxpouvoirsqu'Anaxagorereconnutàl'Intelligence, ou plutôt par lesquels il la définit, suivant la méthode de réalisation des concepts ; car le premier de ces pouvoirs implique, il est vrai, la conscience, mais Anaxagore ne dit pas qu'il est dans le xNoûs ce qu'il est dans une personne, et qu'il appartient à Dieu ; et le second

est obscur dans son action et n'exprime que l'idée générale du changemenl d'ordi*e des parties d'un tout matériel par la communication du mouvement. Les criticjues de ce philosophe observèrent qu'il avait fait espérer un démiurge travaillant potir des ii»v œais m» il n^' f*^urnissait que l'idée de l'œuvre, avec les pièces du mécanisme (c'étaient ses célèbr.'sA(y/ueo;/^é^•.^., éléments spécifiques de la matièrei , et certaines façonsde les mouvoir.

Le rkalisme dans la doctrine de Platon. — Platon apporta à la philosophie ce démiurge, caractérisé domme personne^ et «amme Dieu, après que la CFiticiue de Socrate et ses analyses eurent fait ressortir la néces-

Mu

site de l'élude de retrprit. Mais l'hypothèse démiurgique n'atteignait pas jusqu'à ce principe premier que ceux d'entre h^s antésocratiques qui l'avaient cherché hors de la matière définissaient par une idée réalisée. Platon, pour l'atteindre, procéda comme eux. avec cette dillérence qu'il généralisa et spécifia tout à la fois le rapport à établir entre celte idée abstraite et les pliénomènes qui doivent lui emprunter leurs conditions. Au lieu du nombre de Pythago», simple tappsrt aritlimé tique, il prit pour principe de dtUiM'niination ïhlée, rapport uniwrsel : ridée, c'est-à-dire les idées dans leur multitude, dont il fît les sujets réels uuquels les phénomènes empruntent ce qu'ils ont de réalité. Et comme les Idées ne sont encore que des iiîcondiliaiMiés relatifs, qu'elles réclament une origine commune et un centre, Platon conçut l'iniBoiidiLioiiJié définitiL le Bien, source commune du connu et du connaître, de la vérité et de la

science « Les objets de la connaissance :ie tirent pas de lui seulement leur qualité comme connaissables, mais leur être et leur essence, et lui-même est souverainement au-dessus de l'essence », — c'est-à-dire des Idées, — (c en dignité et en puissance » (PolUeia, L. VI).

La méthode réaliste parvenait ainsi, chez Platon, au même sommet d'abstraction que chez Parménidc ; mais le monde était rattaché formellement à cette unité suprême. Le principe était l'universel intelligible en soi, mais l'intention dénotée parle choix du Bien comme caractère par excellence de cet absolu ne suffisait pas pour y introduire des rapports que l'abstraction du concept n'appelait point. II aurait fîillu que les idées fussent assemblées dans une conscience, pour y trouver, avec la volonté, la cause et la tin, au lieu de cette idée générale du Bien réalisée. Le Phre des Idées néimi toujours qu'une idée. La théologie exotériquè de Platon, la démiurgie, le polythéisme de son Timée, ne rejoignaient pas sa métaphysique, ou du moins elles ne la rejoignaient que de la manière dont les idées des hommes se rapportaient selon lui aux idées en soi, dont il les disait cire des imitations, des participations, en termes symboliques, des o)nbres.

Le progrès que Platon fit faire au dualisme éléatique de l'Être et des phénomènes consiste dans la reconnaissance d'une transition, qu'il n'explique ])as, du sujet immuable, qui est toujours, aux choses qui deviennent, eï jamais ne sont. Le moyen, c'est l'invention du monde des Idées, avec la qualiiication de Bien donnée à leur principe. Mais la participation du monde phénoménal aux Idées, la lumière et les ombres portées dans la caverne, la comparaison du Bien au Soleil, source de vie comme de lumière, ne sont que des images.

LINGONDITIONNÉ. — K CONDITIONNÉ

Le réalisme dans la doctrine d'Aristote. — Aristote combattit la llction réaliste des Idées en soi, principe des îdées données en une conscience. Mais son opinion sur ce point ne lui fut pas un obstacle pour concevoir le tout du monde phénoménal comme l'existence corrélative d'une autre existence, celle de la suprême al)sîraction réalisée : la Pensée de la Pensée, qui n'a d'objet qu'elle-même, indéterminée et inconditionnée. C'est le Nous d'Anaxagore, dépouillé de >t'> allribuls et élevé jusqu'à l'Être de Parménide, en qui la pensée et son objet forment un sujet unique.

Aristote l'appelle Acte pur, ce qui n'ajoute rien à sa définition; il ne Mi accorde pas plus d'action sur le monde que Parménide ou FMaton n'en attribuaient à l'Être ou au Bien. A plus forte raison en éloigne-t-il la fonction démiurgique. La relation de l'Inconditionné au Conditionné est toute du fait du Conditionné, (jui luimême obéit à des attraits dont la Pensée suprême est l'idéal immuabb'. Le monde ne descend pas de son principe, il y tend éternellement. Aristote n'a donc pointa chercher une origine à Punivers; il ne peut pas davantage, quoiqu'il soumette sa marche à la finalité d'une manière générale, lui assigner une tin déterminée. C'est un mouvement qui va de la Puissance pure à l'Acte pur, les deux extrêmes de l'existence indéfinie, entre lesquels on ne connaît qu'un court moment de la trajectoire.

La manière platonicienne de comprendre le rapport de l'absolu au relatif, ne permettant pas de rendre un

compte logique du passage de l'un à l'autre, devait naturellement conduire à Timage de l'émanation pour se le représenter. De concept proprement dit, il n'y en a point. L'imitation, la participation, termes vîigues, désignent, en tout cas, des actions qui partent d'en bas et non d'en haut. L'absolu de Platon, le Bien, se distingue d'ailleurs beaucoup, par le genre de perfection qu'il vise à désigner, de la substance des panthéistes, ce sujet universel qui développe la série des phénomènes comme ses propriétés- aiu cours du teoLps, et qui a'est parfait que par l'assimilation de la succession néces&aire de ses modes à rimmutabilité. L'image de Ténianation est la seule qui procure l'illusion d'un être immuable, toujours rayonnant, produisant à son insu, sans action de sa part,, et sans perte de substance, un intarissable cours de phénomènes. Le Phe des Idées, générateur symbolique, pouvait prendre pour l'imaginatioii cette forme,, sans descendre lui-même dans le monde de la multiplicité et du cbaugement, surtout si l'on imaginait un intermédiaire qui parut diminuer la profondeur de chute de l'émané.

L'absolu aristotélique de la Pensée ne semblait pas appeler, comme l'absolu platonicien, l'application du symbole de l'émanation pour établir un lien entre le Conditionné et l'Inconditionné, et fournir l'image d'un commencement du monde, qu'au fond l'on ne supposait pas être un commencement réel. De ces deux absolus, c'est même celui d'Aristo te qui se passait le mieux d'un concept quelconque d'origine des choses ; mais ils avaient cela de commun qu'ils bannissaient le concept proprement dit de la création, l'un en n'admettant, pour rattaxîher l'inférieur au supérieur suprême, que la loi de finalité, l'autre, en séparant lix cause ultime qui

L'INCONDITIONNE. — LE CONDITIONNE

domine la métaphysique des Idées, d'avec une démiurgie d'ordre* secondaire dont le but religieux exotérique est manifeste. Tons éeiix élaienl apiw è s'iMiic pour répondpe à une définition du dieu pur, d;nis l'ubstraclion suprême derÊtre. quanil on aurait trouvé un(^ méthode pour faire descendre de ce dieu d'autres dieux plut* accessibles à la raison commime.

XUI

Le HÉAU'iME DES HYPOSTASES I COTÉ POLYTHÉISTE. — Longtemps après le siède t|^ PlakMi «I d'Aristote, pliilosophes rivaux dont les disciples avaient laissé les théories propres s'affaiblir, il se fit un rapprochement entre la pure unité métaphysique poursuivie par ceux des penseurs helléniques qui ne Laissaient pas perdre la tradition de cet absolu, et raathropeiiiorphisme divin des religions judaïque et chrétienne dont les docteurs cherchaient la formule d'un monothéisme dans lequel les attributs humains seraient autant (jue pu^bible écartés de l'idée de Dieu. Des philosophes syncrétistes du M** siècle enseignèrent que lintelligÉiiiBfi divine était le

^rai siège et faisait l'unité des Idées die Platon. Cette interprétation substituait la Pensée et ses modes à un système abstrait de redations, mais ne taisait pas disparaître le Bien, supérieur à l'Être et à l'Essence, plus voisin d'un inconditionné que de tout ce que les hommes appellent bien, et surtout de ce qu'ils pcnivent regarder comme allèrent à une conscience personnelle.

M s'opéra alors une fusion, demeurée caractéristique d'un genre de théologie, entre la personne, au sens de sujet intelligent et conscieii,— la possession des idées

paraissant impliquer, pour la divinité comme pour rhomme, la conscience, — et la personne au sens d'hypostase, ou support métaphysique, notion réaliste. Le sens du mot latin, persona^ s'était étendu assez naturellement de l'idée d'un personnage représenté, masque, figure, à celle du sujet sous le masque, et qui en est Yhypostase ; il devint, pour la théologie succédant à la philosophie, l'idée d'un sujet plus profond, dont le sujet vivant, avec tous ses caractères, n'est lui-même que la figure. Les hypostases, selon le côté des religions en liiUe, au iii^ siècle, où cette méthode réaliste vint en usage, s'employèrent d'une manière différente : là, pour supprimer nettement, dans la première hyposlase, ici, pour y joindre illogiquement les attributs de la conscience personnelle.

Du coté hellénique, oii l'abstraction familière à la doctrine des Idées régnait sans partage, et oii la doctrine de la création, loin d'être traditionnelle comme chez les Juifs, était exclue par le passé mythologique tout entier, la doctrine de l'émanation, adoptée pour l'origine du monde, exigea que la première hypostase, Dieu premier, ïiii mise au-dessus de l'intelligence déterminée et développée. C'est ainsi que Platon et Aristote avaient compris le premier principe, mais ils ne l'avaient pas appelé Dieu, surtout dans le sens qu'entendent les religions et auquel elles attachent la personnalité. L'émanatisme forma un seul corps delà doctrine réaliste et de la religion que ces philosophes en avaient tenue séparée. De même que l'Absolu émanant, Unité pure, devait, suivant la loi de l'émanation, ignorer son produit émané , Intelligence, deuxième hypostase; de même l'Intelligence, siège des Idées, système intellectuel de leurs rapports, devait encore rester étrangère à la forme de cons-

cience. Elle devait produire les consciences par voie d'émanation, dans le Démiurge, dans l'Ame du monde, et dans les âmes individuelles, dépendantes de celte âme. Seule, cette troisième hypostase descendait des dieux abstraits aux dieux du culte, dieux personnels, , — si toutefois mk ne les prenait pas eux-mêmes pour des symboles, — transmis par la tradition mythologique, et enlin aux esprits et aux démons de cette même tradition.

Ce sont là les principaux traits d'une théologie hellénique qui se formula comme néoplatonisme, ou philosophie alexandrine, et qui conserva sous le règne du christianisme une existence occulte à côté des dogmes orthodoxes, ou pour en inspirer des interprétations et des hérésies. Elle reparut librement à ré})oque de la Renaissance italienne et encore plus tard, et obtint la faveur de l'Eglise anglicane. Uepoussée peu à peu dans l'ombre par le progrès de méthodes plus rationnelles, elle n'a pas cessé de donner des rejetons, où son esprit revit sans toujours bien se reconnaître* luimême.

Ll: réalisme des hypostases. Côté du chuistianisme. — La méthode réaliste pénétra dans le judaïsme par la signiiicalion donnée aux idées générales de Sagesse et de Parole, comme productions premières et agents intelligibles, émanés du dieu caché dont l'essence est hors d'atteinte pour l'entendement. Le Logos^ Fils de Dieu, de Pliilon le Juif, fut une liclion de philosophie religieuse, parallèle à celle qui se préparait vers le môme

m LES aiLEMME8 DE LA MÉTAWrY^(JOE PURE

temps pour s'accorder avec la transforma^tion chrétieime du Messie des Prophètes. Ce temps est déjà celui où ces sectes, dites .giiostiques, commençaient à paraître, qui usèrent à l'envi de la méthode réaliste, pour composer des mytholog'ies d'èti*es ahtraits, expliquer la sortie du monde de l'Etre, — ou du non-Etre, — symboliser les causes de la chute, annoncer les moyens de salut. Le recours à Tliypostase était tentant pour la nouvelle religion en voie de se chercher une philosophie dont renseignement sobre de Jésus, ses paraboles, qu'on avait recueillies, et les légendes de sa vie ne fournissaienît pas l'équivalent. La philosophie de saint Paul, encore toute messianique et consacrée aux questions morales du péché, de la rédemption, de la grâce, et de la résurrection en Christ, était liumaine et pratique au plus haut degré, hostile au gnosticisme. Mais déjà lauteur inconnu de YÉpitre aux Hébreux , contemporain de l'Apôtre, use du style des hypostases au début même de cet ouvrage. Il appelle lo^Fih de Dieu la « figure de l'hypostase de son père ». C'est, en termes abstraits, l'idée même du dualisme de Tunité divine, qui va s'introduire dans le christianisme avec le quatrième Evangile, au commencement du \f siècle.

Le Logos de la philosophie joannique est la Parole, non rintelligence. sens ordinaire du mot chez le platonicien Philon. Le choix de la Parole, au lieu de la *SV/- (/esse des livres sapientiaux, est motivé par les premiers mots du livre de la Genèse dont le réalisme poétique des commentateurs juifs s'était déjà servi en présentant la Parole comme un organe émané de Dieu pour procéder à Tœuvre de la création. Aussi l'auteur du quatrième Evangile donne-t-il formellement la fonction créatrice au Fils : « Toutes choses furent (sysvsTo) par

L^INGûîtl)rnrv\M-.. — LE CONOmONNE

lui (pai' le i-o^os), '©I rien de ce qui fut ne fut sans lui. »

La distinction et ridentihcation unies dans la même pensée caractérisent déjà cette méthode des hyposta&e> : «Au commencement était le Logos, et le Logos était avec Dieu ("p^^'ï 'ov Ôsôv (Dieu avec rarticle) et le Logos était Dieu (^eoc liv 6 Aoyo; (Dieu sans l'article). Avec ren)[)loi de l'article dans le second cas, pour la désignation ie Dieu, il y aurait eu identité pure affirmée entre Dieu et le Logos. En l'ometlant. on laisse d'une part, une ouverture, à liiitc^rprétation suivant laquelle le mot dieu n'aurait que le sens attributif, et le Logos désignerait un attribut de Dieu, avec le sens d'intellii^cnce, comme Te mieux approprié dan< ce cas : et en effet les hérésies suscitées en tout l('iup> contre la doctrine qui devint orthodoxe sont nées dr ce point de vue logique. Mais, d'une aiilre |)art, on dirige surtout l'esprit vers l'interprétation })ar un mystère : le myUère imaginé de deux personnes, dont chacune étant prise séparément est Dieu, mais qui, prises ensemble, sont Dieu, un seul Dieu. Nous ne voyons aucun empêchement à ce que la pensive d<' l'auteur du (juu/riime Evangile ait été au fond la même qui ne parut pas absurde an Concile de Nicée, deux siècles plus lard, et qui fut formulée, en terminologie substantialiste, sous le nom de consuùslanlia/ilr dn .iFils mm ie Père...

L'ap[>lication de la méthode réaliste se confirme, dans cet Evangile, par l'emploi dogmatique donné à deux termes don! l'un est presque uni hypostati(}uement au Logos, comme son action sur les Ames : c'est la Vie : « En lui était la Vie, et la Vie était la Lumière des hommes... Elle venait dans le monde, la Lumière

vraie qui éclaire tout homme ; elle était dans le monde, et le monde a été fait par elle, et le monde ne l'a point connue ... Le Logos est devenu chair et il a habité parmi nous, et nous avons vu sa gloire, ]a gloire du Fils unique, venu du Père, plein de grâce et de vérité. » Il est instructif de surprendre le réalisme des idées s'appliquant, là, par de simples figures de rhétorique, et ici pour constituer une entité physique, une personne et un Dieu. Le procédé est pourtant dans les deux cas le même.

Avant la thèse de l'incarnation, on ne sortait pas de la simple doctrine des hypostases, et du sens tout métaphysique de ce mot hypostase, qui n'est pas le sens humain àa personne . Mais Tincarnation du Logos introduit ce dernier sens dans la seconde hypostase. qui s'identifie avec la personne de Jésus, à la fois homme et Dieu en sa double nature, selon le style reçu : personne humaine, au sens humain, personne divine, au sens hypostatique. Or ces deux sens ne s'accordent pas : si le premier est consulté, on a deux dieux personnels, et le rapport d'émanation de Tun à l'autre est un nonsens; si le second est préféré, la personnalité s'évanouit des deux parts, attendu que les définitions ne répondent plus qu'à des idées réalisées. Et c'est la personnalité néanmoins que l'on a surtout en vue, quand on pense au dieu un de la tradition, que l'on n'entend nullement abandonner. Il faut convenir que le réalisme tombe alors dans le genre de contradiction qui rend l'expression de la pensée impossible, et ne consiste pas seulement à constituer un sujet métaphysique avec des attributs contradictoires (ci-dessus II et III); ou bien il ne faut donner aux hypostases que le sens qu'elles ont dans la théologie alexandrine.

L'INCONDITlOxNNÉ. - LE CONDITIONNÉ

Le monde dans l'Inconditionné. Doctrine de Spinoza.

— Nous ne pousserons pas plus loin une question de théologie religieuse amenée ici pai- une importaiifc application de la méthode réaliste à la solution du jyroblème du passage de l' Inconditionné au Conditionné. Mais nous ne voyons nullement pour quelle raison la philosophie joannique et son interprétation nicéenne

— en écartant seulement la mythologie de l'incarnalion, — n'auraient point droit à une place entre les doctrines qui ont proposé des solutions de ce problème. Ce nVst certainement point que tontes celles qu'on regarde comme strictement philosophiques soient pour cela plus rationnelles.

Au fond, l'importance de celte théorie chrétienne des liyposlases n'a jamais été que celle d'une forme métaphysique, malheurensement inspirée, de la croyance à la divinité du Christ, qui n'avait eu d'abord que la forme messianique. La doctrine de ht création, maintenue avec force, ôtait aux hypostases tout leur intérêt dogmatique. Kien ne le prouve mieux que le parti auquel s*attachèrent définitivement les théologiens, d'attribuer la création à Dieu, indivisiblement, et non plus à la seconde personne de la trinité, qui autrefois avait été inventée spécialement pour en être l'agent et laisser Dieu dans l'absolu de la majesté. C'est au créateur aussi, et non à une hypostase, que se rapportèrent les thèses orthodoxes de la scolastique, et celles du xvii^ siècle qui représentaient Dieu comme l'unique auteur de toute réalité et de toute actualité dans le Renouvier. — Dilcmraepdelamétaph. , 3

monde (doctrine de la création continuée). Jamais doctrine ne fut mieux préparée, malgré son écart apparent de la tradition, que celle du philosophe qui rejetant tout intermédiaire entre le monde et Dieu, les hypostases et la matière, montra comment FensembU' des relations ou conditions de l'univers peut se systématiser en se plaçant dans la dépendance immédiate de l'absolu divin. Spinoza fit entrer le monde dans l'Inconditionné, ou, ce qui est la même chose, mit l'Inconditionné dans le monde lui-même.

h' Ethique, il est vrai, ne met pas en saillie le principe absolu qui soutient toutes ses parties. Son exposition cosmo-théologique est surtout celle de l'éternel développement des séries parallèles des modes de la Pensée et des modes de l'Etendue. Ce développement compose la Nature naturée^ qui n'est pas l'unité de XÊtre en soi et par soi. Mais la Nature naturante, ou Dieu même, qui est la source de l'autre nature, en est logiquement la contradiction. Il faut s'en faire une idée' d'après cette remarque [Op. posth.^ Epist. 29) : que la Substance, source unique des modes, existe réellement^ par sa seule définition (c'est la formule achevée du réalisme); qu'elle est unique, indivisible et infinie ; que ses modes, c'est-à-dire ses afï'ections, en tant que distinguées d'elle, n'enveloppent point lexistence réelle ; que sa division est donc imaginaire ; que le nombre, le temps et la mesure sont des notions mises par l'entendement au service de l'imagination pour lui permettre de se représenter les modes séparément de la Substance dont ils découlent éternellement. Ainsi ce qu'on entend communément parle réel, c'est l'apparent et l'inadéquat, et les affections de la Substance se traduisent dans le monde en imaginations des hommes.

On remarquera, au sujet de ces mots : ri enveloppent point rexistence réelle^ qu'ils mettent l'inlinitisme de Spinoza à Fabrî des objections que repoussent ordinairement, quoique bien fondées, les philosophes partisans de l'infini actuel et du coiïtînu réel. Si la division est une illusion, tout est dit, il n'y a plus de difficulté. (XXXIX-XL).

Si ce terme : les affections de la substance, devait être pris dans son sens naturel, il s'accorderait mal avec le caractère inconditionné de la Substance de Spinoza. Quels rapports internes concevables pourraienl appartenir à l'essence de ce qui n'admet en soi ni espace divisé, ni succession, ni nombre, encore bien que toute sa définition se lire de l'étendue et de la pensée, ses attributs-? La contradiction éclate, elle est voulue.

Avant Spinoza, Nicolas de Cuss et Giordano Bruno avaient trouvé une manière de lever dans les mots cette difticulté : c'était de dire que, dans l'Absolu. le grand et le petit se rencontrent aux extrémités de leurs limites respectives ; que l'immensité et le point se confondent, et que l'éternité ne diffère pas de l'instant. Sur ce dernier article les exigences de la théologie thomiste étaient amplement satisfaites : Dieu pouvait n'avoir jamais eu qu'une seule intuition, ni fait qu'un acte unique dans le passé, le même qu'actuellement il fait, et qui renferme tout l'avenir dans le présent.

Le monde dains l'inconditionné. Leibniz. — On n'approfondit pas assez ce sujet, dans la doctrine de Leibniz,

quand on se borne à répéter ses formules courantes, sans faire certains rapprochements auxquels elle ne saurait se soustraire. En effet, si nous considérons le monde et l'harmonie préétablie des monades qui sont les variables de cette fonction universelle, toutes à tout instant déterminées, chacune par toutes et toutes par chacune, suivant un plan invariable, nous assistons par la pensée au développement temporel de cette infinité d'êtres multipliés sans bornes dans le grand et dans le petit, et dont les déterminations constamment concordantes sont chez tous individuellement spontanées. Mais quand, de ce point de vue de l'entendement, sous les conditions du temps et de l'espace, nous passons à l'idée de l'éternité divine, et de la tontepuissance qui. dans cette éternité a créé cette infinité d'actions spontanées, et qui les crée actuellement, puisqu'elle les a faites être ce qu elles furent, sont et seront en leurs temps^ nous obtenons la révélation métaphysique d'un nombre infini conditionné qui a son établissement, son siège et tout son être dans l'unité et l'immutabilité de Dieu, c'est-à-dire dans Vinconditionné.

Cet inconditionné de Leibniz n'est cependant tel que par rapport au monde. En lui-même, il n'est pas conçu sans relations, car il agit d'après sa nature comme cause finale et raison suffisante : ce sont les attributs de la personnalité. A cet égard, la différence de cette doctrine et du spinosisme est capitale ; mais en ce qui touche la théorie de l'infini, au fond, il n'y a pas de différence (XL).

Dans le domaine de la mathématique abstraite, d'assez nombreux interprètes, soit de la géométrie des indivisibles, soit du calcul intégral, ont formé le con-

cept de la multiplication d'un minimum de quantum par un maximum numérique, appelé l'iulini, pour engendrer la quantité finie. Leibniz, au point de vue théologique, a vu dans laiilhmétique binaire « une très belle image de la création, ou origine des choses de rien, par la puissance de la suprême unité, ou Dieu. Car les nombres, en calcul binaire, s'expriment et naissent de runité et du rien ; non par voie d'accumulation d'unités, ce qui ferait de Dieu une matière des créatures, mais par un influx de perfection, i)lus grand ou moindre selon qu'est déterminée la place de l'unité mobile. Cette unité relative n'est que l'ombre de l'unité absolue, dont la puissance domine toutes les places et embrasse l'infini » [Op, Dutens., VL 202). Les nombres sont là les symboles des monades, . unités relatives aussi, toutes subordonnées à la monade suprême, Dieu. Symboliquement, en arithmétique, l'unité inconditionnée, située à l'infini des unités conditionnées, crée par son infiux les valeurs respectives de l'unité à tous les rangs du nombre infini écrit dans le système de la numération binaire. Oté le symbole, la monade suprême est la puissance commune des puissances des monades distribuées dans l'ordre infini de la création i^XXXl).

L'Inconditioniné en tant qu'inconnaissable. Kanï. — « C'est, dit Kant, le principe propre de la raison dans son emploi logique, de trouver, pour toute connaissance conditionnée de l'entendement, l'inconditionné par le moyen duquel l'unité de cette connaissance peut se compléter. Toutefois, cette maxime logique ne peut

devenir un principe de la raison pnre, à moins d'admetlrc que toutes les fois qu'une condition est donnée, la série entière des conditions subordonnées les unes aux autres, série qui, par conséquent, est inconditionnée, est pareillement donnée (c'est-à-dire est contenue dans l'objet et dans sa connexion).

« Un tel principe de la raison pure est évidemment synthétique ; car, analytiquement, le conditionne se rapporte bien à une condition, mais non pas à l'inconditionné... La tâche de la dialectique transcendantale est de découvrir la correction ou l'incorrection du principe suivant lequel la série des conditions (dans la synthèse des phénomènes, ou de la série objective en général) s'étend jusqu'à l'inconditionné, et quelles conséquences s'ensuivent par Fusage empirique de l'entendement; de trouver si, par quelque malentendu, une pure tendance de la raison n'a pas été prise pour un principe transcendantal de la raison pure, postulant, sans suffisante réllexion, un accomplissement absolu de la série des conditions dans les objets eux-mêmes; et quelle espèce de méprises et d'illusions, en ce cas, a pénétré dans les syllogismes dont les majeures tirées de la raison pure (et qui sont peut-être des pétitions plutôt que des postulats) s'élèvent de l'expérience à ses conditions. » [Crit. de la R. P. Introduction de la Dialectique transcendantale.)

La recherche dont le but est ainsi proposé occcupe la moitié de la Critique de la raison pure ; elle conduit Kant à nier la possibilité d'atteindre la connaissance de l'Inconditionné dans ce qu'il appelle les trois Idées de la Raison pure : l'Ame, l'Univers et Dieu, et de définir un objet intelligible qui réponde aux notions pures de Substance, d'Unité, de Simplicité et d'Identité. II

LlNCONDmONNÉ. - LE CONDITIONNÉ

semblerait d'après cela que l'Inconditionné dût être regardé comme la chimère de la raison plutôt que comme un sujet réel et inconnaissable, mais Kant. (-n dépit de sa conclusion, maintient la thèse que lensemble des conditions implique l'existence de l'Inconditionné : (( Le coniilîonné étant donné, avec lui est aussi donnée, dit-il, la série entière des conditions, et, par conséquent, rinconditionné lui-même. »

Cette proposition s'ofTre sous un aspect logique, elle perd cependant toute sa force apparente, si Ton réclame, sur la significatioE de ces mots : la série entière des conditions, une explication à laquelle Kant aurait du songer.

Cette série présente à la pensée, en effet, deux aspects opposés, dont la confusion est inadmissible, selon qu'on la suppose infinie Bm, finie. Infinie, elle renferme en elle-même son conditionnant inconditionné, enveloppe éternelle et sans bornes de tout le conditionné, comme nous venons de le voir à propos de la doctrine de Spinoza. Dans cette doctrine, on ne peut pas dire que l'Inconditionné soit inconnaissable. Sa connaissance est l'objet du philosophe. Elle est obtenue en définissant l'univers comme un système de contradictions, mais avouées, systématiques, et cela est fort différent. Finie, au contraire, la série entière des conditions, qu'elle soit ou qu'elle ne soit pas connaissable, — ce qui est une autre question, — se présente en tout cas au penseur comme un ensemble de rapports, liés entre eux dans les divers ordres de notions abordables à l'esprit. Chacune de ces notions serait ainsi élevée à la perfection que sa définition comporte. Dès lors, la question dépend de celle du principe de relativité (V). En admettant ce principe, suivant lequel nulle existence n'est conce-

vable autrement que par une définition de relations, on; bannit FJncondifionné de l'existence par la même raii^on que de la connaissance possible. On ne le tient pas -simplement pour Yinconnalssabl(\ connu comme existant^ mais bien pour le non-erislcml, comme ne renfermant jkis les cond'itiom qup P entendement exige pour affirmer la possibilité de l'existence,

La distinction arbitraire de rEntendemenl et de la Raison, dans la doctrine kantienne, prétend se motiver sur ce que rEnlendement donne à l'expérience ses règles, qui ne sont applicables que dans la spbère de l'expérience possible, au lieu que la Raison, ta^.ulté des principes, dépasserait ces limites. Mais la Raison, avec le don qu'on lui supposerait de créer des idées absolues, ne dépasserait pas seulement l'expérience, mais l'intelligence possible. C'est ce dont Kant ne s'est pas rendu compte, quoiqu'il ait vivement exprimé lui-même le trouble de la raison qui chercbe à atteindre autrement, que dans les mots le sentiment de l'être sans condition. - : ^

' L'expérience possible est une idée sujette à équivoque, en son application à la connaissance et à l'existence; car nous croyons ou pouvons croire à l'existence de .sujets que nous ne regardons nullement comme du domaine de l'expérience; mais la possibilité ou l'impossibilité de penser ne souffrent point d'équivoque. - La raison en vertu de laquelle il conclut de Fensemble des conditions empiriques à l'existence de leur ■ commune condition inconditionnée est ce que Kant appelle un In^amani synthétique a priori, source, dit-il, -de plusieurs autres de la même nature. Mais en quoi u-éside l'obligation d'admettre ces sortes de jugements, ou quelle est la manière de distinguer ceux d'entre

L'INCONDITIONNE. — LE CONDITIONNE

eux qui sont vrais d'avec d'autres auxquels il ne suftit pas pour l'être de n'être pas analytiques et d'être indémontrables, c'est ce qu on n'apprend nulle part dans la critique de la Raison pure. En fait, il en est de ce jugement comme de tel autre que Kant a fait valoir aussi comme iiE irrécusable principe de celte raison, de celui de l'universel déterminisme des phénomènes, par exemple. C'est assez que d'autres philosophes le déclarent faux, pour qu'il rentre ipso facto dans le rang des opinions pour lesquelles il n'y a pas de privilège. Kant a donné pour sujet principal à sa Critique cette question : Comment un jugement synthctique a priori est-il possible ? 11 semble avoir trop souvent oublié qu'il n'avait pas la réponse à celle-ci : .1 quoi peut-on recontuiitre qu un jugement synthétique a priori est indubitable ?

XYIII

La preuve prétendue de l'Absolu par le Relatif. — L'existence nécessaire de l'inconditionné a paru à d'autres penseurs, étrangers à la méthode aprioriste, et même sectateurs de la méthode opposée, une vérité purement logique, analytique. Mais cette fois l'erreur est démontrable, justement parce que la i)roposition prétend l'être. La proposition est que, le Relatif étant le corrélatif de f Absolu, F implique ; que si le premier de ces deux termes exprime une réalité, il doit en être de même du second. Le sophisme se réfute par une simple distinction sur ce qu il faut entendre par ce terme : le Relatif. S'il s'agit d'un terme universel abstrait, auquel s'oppose l'universel son contradictoire,

ràhsolu — c'est le sens qu'entend un philosophe réaliste, — le concept crexislence est immédiatement écarté par cette observation : que deux termes, universellement posés comme négatifs l'un de l'autre, s'appellent toujours l'un l'autre en corrélation dans l'esprit, sans que la réalité de l'un, si elle est admise, soit la preuve de la réalité de l'autre. C'est ainsi que h^ concept positif, XÈtre, est accompagné, pour son service logique, du concept négatif le noii-Ètre, et qu'on n^en conclut pas Vexuteme du non-É/re, k moins qu'il ne s'agisse des sophismes dialectiques d'un Gorgias ou d'un Hegel.

Mais si, quittant les termes abstraits, on entend par le relatif \^ totalité concrète des choses conditionnées, le relatif en ce sens n\^ point de corrélatif, point de contraire dans Texistence, qui soit représentable à Tesprit. Ce terme énonce l'idée du tout de ce qui pourrait recevoir pour l'intelligence une détermination. Avec lui, l'esprit s'arrête à la conception d'un système universel de lois qui constituent et coordonnent le monde ainsi que l'entendement. Et ce système lui-même, c'est dans une intelligence suprême et par son œuvre que l'esprit doit l'envisager comme réalisé, à moins de se rendre l'univers inconcevable comme inconditionné dans son principe.

L'iNCONDITIOIS^É INCONNAISSABLE CONSIDÉRÉ COMME INCON- CEVABLE. — L'inconcevabilité est le vrai nom de l'inconditionnalité proposée pour objet à l'esprit : c'est la conclusion que Kant aurait dû tirer de son analyse des

prétendues antinomies de la Raison pure, lorsque s'étant persuadé que renlendement ne fournissait des arguments ni meilleurs ni pires pour démontrer la nécessité logique dos bornes à reconnaître au monde dans le temps et dans i espace, que pour en démontrer l'impossibilité, il pensa que le monde des phénomènes ne pouvait être dît ni infini ni fini. — ce qui serait contradictoire sll s'agissait d'un monde réel, — et qu'en conséquence la réalité devait appartenir à un monde de noumènes, situé hors du temps et de l'espace. Or, un monde de ce dernier genre est inconcevable sa définition n'a pour nous aucun sens, ou du moins, en tant que nous prop< »sant un objet concevable, elle est proprement négative. Du mot n(rumèneA{\n signifie Vintelligihle, ou \q pensé, Kant a fait le nom d'un sujet qui ne peut être pensé, qui n'est donc pas intelligible.

Pemer, c'est condiiionner : par cette simple formule, Hamiîlon a renversé le système des catégories kantiennes, comme n'étant point fondé sur la relation comme principe des catégories. Mais quand il a appliqué à la discussion des antinomies sa philosophie du conditionné, ce philosophe, tout en reconnaissant l'option logiquement forcée entre la thèse et l'antitlièse ; en ce fiii concerne les bornes du monde, les a tenues toutes les deux pour inconcevables. Il n'a pas réfléchi que la thèse du fini était conforme au piincipe du conditionnement, on relativité, qu'elle s'appuyait sur le principe de contradiction, tandis que l'antithèse en implique la violation formelle. Hamiîlon a donc été, comme logicien, et pour des raisons extralogiques, infidèle à la règle de l'entendement, que lui-même il reconnaissait. Il a adhéré à l'existence d'un sujet, défini par des attributs qui, de son propre aveu, le

ii LES DILEMMES DE LA MÉTAPHYSIQUE PURE

rendent inaccessible à la pensée. En admeliant l'inconditionné il Va posé inconcevable, et non pas seulement inconnaissable.

Après Ilamilton, une intéressante polémique, soulevée, en Angleterre, sur le principe de Vmconcevaôie, entre deux philosophes également attachés, en principe, à la méthode empirique, a découvert un autre point de vue sous lequel l'ensemble des phénomènes peut être réduit à Imconcevabilité en théorie. Stuart Mill n admettait pas que nos jugements sur ce qui est ou n est pas concevable pussent avoir une autre source qne nos expériences passées, et, comme cette expérience, qui fonde par l'habitude nos façons de penser touchant le possible et l'impossible, peut un certain jour se démentir, - car comment être assuré du contraire? - le philosophe ne doit rien regarder a priori comme inconcevable; il doit se tenir prêt à défaire ses jugements quels qu'ils soient. Cette théorie équivaut . manif\3stement à une déclaration d'inconcevabilité générale, puisque ni l'esprit, d'après sa nature tout empirique et subordonnée, selon Thypothèse, ni Texpénence. à cause du manque de garanties sur sa stabilité ne peuvent définir la différence entre le concevable e[ 1 inconcevable. Les deux contraires ne succombent pas ensemble. C'est le dernier qui triomphe! Il n'y a que le lait qui vaille tant qu'il subsisle.

H. Spencer, en cette polémique, admettait à la fois des concevables et des inconcevables bien déterminés parce que, d'après lui, le jugement en serait porté par une expérience tout autrement étendue que celle de 1 individu, ou même de la société humaine, dans le cours de l'histoire; à savoir, l'expérience qui. par Faction de ïexleme sur Vinierne, a constitué Fesprit

L'INCONDITIONNÉ. — LE CONDITIONNÉ 4ii

durant le cours passe tout entier des générations animales. Cette vertu conslructive de la mentalité [mv les forces naturelles, qui sont les manifestations de la Force en général, a fixé nos notions fondamentales, qui sont ainsi garanties; mais pour être garanties, eljos ne deviennent pas plus concevables. Hamilton, pour un motif de théologie scolastiqiie. recevait comme vraies des propositions inconcevables ; II. Spencer, son disciple, accepte, sur la foi de la Nature et de la Science, à ce qu'il croit, des « vérités scientifiques ultimes », qu'il dit aussi être inconcevables, et qui dépendent toutes de l'Inconditionné suprême auquel sont suspendues les évolutions successives sans lin de l'inconcevable Force-Mouvement-Matière, symbole de cet absolu [First Princfplps, p. 557).

On voit que les deux méthodes, Feinpiriste et Faprioriste, conduisent à la même conséquence en une même doctrine de l'Absolu. Ce résultat ne doit causer aucun étonnement, à qui veut y réllécliir. Le nouniène = X de Kant, qui soutient avec le monde phénoménal une relation quelconque (sans cela que serait il pour nous?), mais indéfinissable par définition, et que Kant ne pouvait même pas lui attribuer légitimement, aux termes de sa méthode, ce nouniène est la même chose que Fabsohiment inconnaissable de Spencer ; et ce dernier philosophe a raison de dire que son système, considéré à cette sommité, ne se réclame pas plus de la Matière que de l'Esprit, en ce qui concerne l'ultime raison de l'être. Ce système ne se montre décidément matérialiste, en effet, que dans la partie de son exposition où Fauteur établit la théorie de la « formation de l'interne par l'externe )>. L'interne est l'esprit, l'externe est la Force- Matière.

Contradiction intrinsèque des théories de l'Inconditionné. — Kant, par une dérogation à son propre et formel principe touchant l'emploi des catégories, à laquelle nous venons de faire allusion, s'est servi de la loi de causalité, qui, d'après lui, n'est applicable qu'aux phénomènes, pour démontrer l'existence des objets traitscendanlaiix ; il a attribué à ces objets rapportés à nous une action efficiente à laquelle nous serions redevables de certaines de nos notions fondamentales. Il ne s'est pas seulement démenti lui-même, en rompant le lien qui rattachait sa logique au relativisme, en transportant Y action au delà de la relation; il faut dire, pour aUer au fond, qu'il s'est servi d'une relation, la cause, pour instituer un sujet qui ne pouvait se poser inconditionné, comme il le voulait, sans exclure toute définition, toute attribution possibles. La causalité est une notion bilatérale, la cause est conditionnée par l'eifet. Veut-on faire abstraction du rapport et réaliser un terme indépendamment de l'autre, on tombe dans cet excès de métaphysique réaliste qui consisterait à donner pour cause de toutes choses la Cause. D'autres diraient rintelligence, ou le Désir, ou l'Etre, etc., supposés dans l'état inconditionné; mais ces termes généraux sont pris de la connaissance de nos conditions, ou bien ils n'ont aucun sens.

Kant a laissé une grande obscurité, peut-être volontaire, sur la question de l'origine des relations, en un système qui les fait descendre de l'Absolu ; mais il est certainement l'auteur de la révolution philosophiqne

qui a remplacé par de nouveaux essais de ce vieux système les doctrines aprioristes issues du cartésianisme. Il s'est ménagé par là, sans intention, une rencontre, si ce n'est une possible alliance avec des théories évolutionistes qui semblent d'abord se rattacher à des méthodes opposées, mais se rejoignent dans l'Inconditionné, où toutes les différences s'effacent. Les disciples de Kant, dont les doctrines ont visé à définir, ce qu'avait évité le maître, le point de départ de l'évolution et sa marche, n'ont pu que mieux accuser l'inévitable vice logique de la définition d'un inconditionné dont il ne peut être rien dit (jui ne soit tiré de la connaissance des conditions qu'il devrait ignorer, et dont on lui demande de donner la raison.

Le Moi absolu de Fichte est, comme nous l'avons indiqué plus haut (IX), le moi individuel (|u'on généralise, et dans le<|uel on fait abstraction de la condition sine qua non sous laquelle la conscience nous en est donnée, afin de le rendre inconditionné, de partir ensuite de cet inconditionné pour lui restituer ce qu'on en a oté de réel, et le rétablir dans toutes les conditions possibles enseignées par l'oliservalion psychologique et par l'expérience.

L identité àii Schelling dénote naïvement, par ce seul nom, rînlentîon de confondre dans l'idée d'une unité abstraite, tous les corrélatifs et tous les contraires dont on sait que se compose le monde. De cette unité se déduit la multiplicité concrète (qu'on y a renfermée) sous la forme d'une évolution commune des choses qui se présentent sous l'aspect objectif, et de celles qui se présentent sous l'aspect subjectif.

Hegel a pour lui la supériorité logique, en ce qu'il ramène les contraires dont il s'agit de déduire le déve-

loppement à la plus haute et à la plus abstraite des contrariétés. Sa conception, à cet égard, semble atteindre la force spéculative des anciens. En identifiant, dans le devenir, VÉlre et le non-Élre, et tous deux dans Vidée, et ridée absolue avec VUn. le Nous et le Logos, avec le pur Esprit, agent universel de la théologie scolastique, avec la Substance de Spinoza, amenée à Funité des attributs, enfin avec TEsprit humain, et en conduisant l'évolution de l'Idée depuis son état indéterminé jusqu'à la manifestation de Dieu dans l'homme, Hegel aurait déployé son génie dialectique pour une' œuvre plus imposante si. pour faire entrer de force l'écoulement phénoménal universel dans le moule de la thèse, de l'antithèse et de la synthèse, il avait disposé de quelque autre chose que de mots et d'équivoques. Il est vrai que la méthode réaliste porte essentiellement sur les mots, c'est son caractère propre, mais il ne faut pas qu'elle diminue leur puissance, celle des grandes abstractions, par l'arbitraire des significations et des rapports qu'on en peut tirer. En somme, Hegel a adapté une méthode sophistique à une doctrine qui. dans ce qu'elle enseigne clairement, a trouvé de meilleurs modes d'expression en d'autres temps.

Le mode de rattachement du monde à une abstraction pure, sous différents noms employés pour définir ce qui devrait logiquement rester indéterminé, est Témanatisme. Le terme à'émanation n'a pas été appliqué aux systèmes du xix« siècle qui portent le caractère formel de lalexandrinisme, c'est-à-dire qui font descendre par degrés l'univers d'un principe ignorant de ses produits. C'est apparemment parce que ces systèmes ont laissé aux anciens leurs hypostases, et la divinisation des principes émanants, mais alors il ne

fallait pas appeler panl/iéisies leurs auteurs, car ils sont athées.

Une autre raison qui a dû éloigner d'eux le caractère de rémanation, c'est le manque de sentiment et d'images dans les procédés, exclusivement intellectualistes, imaginés par leurs auteurs pour le conditionnement progressif de riuconditionné ; et c'est l'absence de toute idée de vénération pour le principe, et de chute pour le produit. Les philosophes de cette école ne voient ni, sous l'aspect logique de la création, Fabîme entre rinconditionné, qui est un mot, et la vie, qui est action et amour; ni, sous l'aspect moral, l'écart de la nature par rapport à l'idée du bien. Sur le premier point, le reculement de l'origine à l'inlini du temps est pour eux la source d'une illusion qui semble diminuer l'insolubilité du problème tel qu'ils le voient : il a pour elTet de supprimer la pensée de l'Inconditionné lui-même comme existant à aucun moment, puisque, à tout moment, tout est conditionné; une absurdité les sauve d'une autre. Sur le second point, la doctrine du progrès universel, tout arbitraire qu'elle est, sans l'ombre d'une preuve, ressemble à une solution, parce qu'elle prête à l'Inconditionné, qui, en lui-môme est le non-ètre, une manière de devenir et d'être. Et c'est ce devenir qui est, qui est le bien. Loptimisme est un caractère commun à toutes les branches de ce réalisme moderne. Là où la négation du progrès et le jugement pessimiste de la condition du monde s'y sont à la fin substitués, là seulement le système de l'émanation s'est trouvé reconnaissable, et a ramené les idées de chute de l'Absolu, et de retour du monde à son principe (doctrine de Schopenhauer).

Renouvier. — Dilemmes de la métaph.

îiO

LES DILEMMES DE LA MÉTAPHYSIQUE .niaii

Le dilemme de l'Inconditionné. — D'après le sens que nous avons donné au mot dilemme pour appliquer la méthode de disjonction aux thèses philosopliiques, le sujet du dilemme qui ressort de l'analyse logique du rapport du Conditionné à inconditionné est l'opposition étahlie entre le principe de relativité, et Texplication du monde par sa déduction d'un principe inconditionné qui serait à définir, si le terme de définition était logiquement applicahle à l'Incondilionné.

La philosophie de l'Inconditionné, si nous réunissons sous ce nom les doctrines, d'ailleurs diverses, qui n'admettent pas le principe de relativité, fait valoir les raisons suivantes :

La série des phénomènes, conditionnés les uns par les autres, dont se compose le monde, doit se terminer à quelque chose qui n'implique de relation à rien. Sans cela, le relatif n'ayant jamais rapport qu'au relatif, tous les rapports porteraient sur le rien en dernière analyse.

La thèse de la nature n(kessaire, — c'est le nom qui est souvent donné à la chose qui existe en soi pt qui est conçue par soi, c'est-à-dire dont le concept n exige le concept d'aucune autre choses pour se former — a été défendue par cette raison : que, s'il n'existait pas unii cause nécessaire du monde, le monde serait né de rien. L'argument est le même au fond, envisagé seulement du point de vue de la causalité, que celui qu'on tire de la nécessité de terminer à un non-relatif la série des relatifs; et le même encore, en ne s'arretant pas au

L'INGONDrnONNÉ. - LE GOxNDmOiNNÉ 51

paralogisme de la démonstration (XVIII;, que celui qui s^appTiîp sur le rapport logique concluant du relatif à l'ahsolu quant àj'existence.

Il y a quelques équivoques à l^ver avant d'arrêter le point précis d'un dilemme. La thèse du Conditionné n'admet nullement que la série des conditions ne se termine pas, qu'dle porte sur le vide : c'est plutôt la thèse opposée qui encourrait ce reproclie. soit parce qu on la voit arriver, dans «« pïdfoTillcurs. à ne |»ouvoir distinguer rinconditionné, son principe, d'avec le néant des qualités et le non-èlre. soit quand le procès à l'infini des phénomènes lui interdit iogiquemenl la considération du monde comme terminé. La thèse du Conditionné, au conlraire, applique le principe de relativité à la définilion du monde, en le regardant comme constitué dans ses relations internes par les mômes lois générales qui régissent l'exercice de l'esprit. C'est un cercle de propriétés qui se ferme et dont les rapports internes «pf«raîtraieiit en une unité synthétique pour une intelligence eapal>le de les embrasser.

La thèse du Conditionné, loin d'éloigner la notion d'une cause du monde, la réclame comme rime des deux grandes relations eoa#it»tiws de la peii>LT de lexistence, l'éunies en un sujet unique : c'est la cause efficiente ; l'auti-e notion est celle de camp finale, parce queFeufstence se conçoit toujours et se présente partout en éléments syntliélisés et coordonnés pour des lins.

'La cause peut, sans que sa définition viole le principe de relativité, être représentée de deux manières ou comme immanente au monde, ou comme un sujet extérieur et supérieur, mn Créateur. Dans ce dernier cas, la raison d'être du Créateur lui-même à l'égard

de la relation de causalité qui, dans Tordre des choses de Texpérience, implique pour toute existence donnée une existence antécédente, cette raison d'être soulève une question logique qui sera posée, sous les différents aspects qu'elle comporte, dans les dilemmes suivants. Nous pouvons l'ajourner et formuler notre premier dilemme en nous bornant à la comparaison des deux thèses les plus abstraites sur le conditionnement ou l'inconditionnement du principe du monde.

En effet, si l'on nous objecte que la raison des conditions ne peut être qu'inconditionnée, nous répondrons que cette proposition est une pétition de principe ; car la raison des phénomènes se conçoit comme possible sous la forme d'une relation universelle interne, constitutive de toutes leurs lois et procédant d'une cause unique. Si, après cela, l'origine de ce principe suprême du conditionnement se trouve être elle-même un problème insoluble, c'est un fait qui ne nous empêche point de reconnaître la donnée première, ainsi comprise, comme la plus haute possible où puisse atteindre notre esprit objectif. Le fait admis pose seulement une autre question : le problème doit-il ou ne doit-il pas être insoliiùle ? Il serait nécessairement et légitimement insoluble, si c'était la logique, en d'autres termes, la constitution de l'intelligence qui rendît impossible la connaissance de la condition des conditions, au delà de celle qui est logiquement définie de manière à les embrasser toutes ?

On a pu croire que le renoncement à rendre raison de la raison première était un parti pris équivalent à la négation de la notion de cause comme applicable à l'origine des choses; mais l'argument qu'on a longtemps opposé, en ces termes, aux adversaires de la création

est un paralogisme : Si, disait- on, le monde n avait pas une cause, il viendrait de rien, ce qui est contradictoire. L'objection est vaine ; celui qui nie la cause du monde n'entend pas dire que le monde a une cause, à savoir le néant, il entend que le monde est sans cause. Nier une application du principe de causalité ne serait point une contradiction. Mais la thèse du Conditionné n'a rien à débattre avec la question ainsi posée : ni la doctrine de l'éternité du monde, ou de l'éternité de l'auteur du monde, ne la concerne, ni celle d'un commencement absolu par l'acte de l'être premier cause de soi, lequel ne pourrait se définir que comme existant avant ctexisier. On admet une cause du monde, par laquelle son unité et ses lois sont extérieurement constituées. Lorsque ensuite on se pose la question de l'application de la catégorie de causalité à la cause première elle-même, comme réclamant une origine et une cause, on se conforme au principe de relativité en constatant la nécessité logique de mettre un terme à la rétrogradation du conditionnement. La recherche, sans cela, n'échappe pas seulement à ïexpérienre pos^ihlp. comme les plus communes questions de la méiaphysique; elle sort des limites de Y intelligence possihle.

Le dilemme dégagé de ces difficultés et de ces équivoques se présente comme une décision logique à prendre entre la thèse du Conditionné, telle qu'elle vient d'être expliquée, et celle qui réclame du pliilosophe la conception de la chose en soi. conçue par soi indépendamment de la conception de toute autre chose. Les deux thèses sont contradictoires : la première exige, en elTet, que toute chose soit conçue moyennant sa relation à d'autres, en une fonction de phénomènes liés par les lois de la connaissance en nous; la

seconde veut que Tessonce du sujet soit cherchée on soi, dans la plus grande abstraction possible des qualités- et relations des phénomènes, jusqu'à ce qu'elle se trouve enfin exprimée par des ternies généraux qu'on réalise et qui représentent à la lin l'Inconditionné par une négation. (Juelle qu'en soît au moins la définition, la réalité suprême prend par cette mélbode une forme négative de la représentation possibiû.

L'alternative revient donc, en ses termes purement logiques, à rejeter le principe de relativité, ou à le reconnaitm s^ul apte, en s'appliquant aux difteronfs oixlres de relations déterminés par les catégories de la raison, à conduire le philosophe à la déiinition.du,À'ti/e/. ultime accessible comme objet de la connaissance. Mais dos analyses particulières, qui donneront lieu à des dilemmes plus spécifiés, sont maintenant requises pour l'étude approfondie de la question sous ses différents aspects. Il faut examiner si les séries de phénomènes, en chaque espèce de leurs lois, doivent se terminer à des- sujets conditionnés, définissables pour l'entendement, ou ne se peuvent arrêter et vont à l'infini, se perdent dans l'absolu. L'analyse des nouveaux difimimes, et la critique histoiique des solutions des problèmes^ de la métaphysique, qui toujours en dépendent, feront ressortir la complexité et les liens mutuels de ces problèmes. Les motifs d'option, touX logiques d'abord en apparence, ett séparés, s'uniront quoique sans sortir encore de l'ordre intellectuel, pour se rapporter tous à une question unique essentiellement morale.

CHAPITHI' Il

La plus ANGlEiNXE IDÉE DE LA SUBSTANCE DIVINE. AnAXI-

MANDRE. — Le premier des principes de la Tin'ogonie d'Hésiode, les uns symboliques, les autres matériels, est le ChaoSy dont le nom a été appliqué communément à la matière confuse qui aurait préexisté à la Ibrmalion distincte des êtres. Les pliilosophes ioniiMis visèrent à définir cette mati^ê des corps. Plusieurs d "entre eux regardèrent les qualités sensibles comme des modifications d'une seule. Le sujet commun était cette ([ualité rralisée. L'imagination transformiste donnait re\j)lication des changements d'apparence des choses qui sortent toutes de ce fond commun de l'existence, et (pii toutes y rentrentt : TEau de Thaïes, l'Air d'x\naxiinène ou de Diogène d'ApoUonie. Ce dernier classait f(u*mellenieiit les phénomènes mentais pai*mi les modes de ce principe de vie. Pannénide d'Elée (Vil; imita ces Ioniens, quand il condescendit à composer un système de^ apparences dans la sui)position où le nun-Etrc inten^iendrait dans l'Être, mais il admit, au lieu de Punité. la dualité' des éléments : la Terre et le Feu, en correspondance

MéiiaiMKiiiii^M.^iim'A }

avec deux propriétés symboliques rf'aiisres, le Sombre et le Lumineux, l'un, principe de passivité, l'autre d'activité. Empédocle porta les éléments à quatre, qui sont ceux auxquels les physiciens devaient borner si longtemps la grossière analyse du sujet matériel, et il plaça la cause des phénomènes dans leur union ou leur séparation, sous l'action de deux fmxes motrices opposées, que sa doctrine réalisait aussi. Un concept mécanique peut ainsi se substituer au transformisme, quand la substance comporte une pluralité d'éléments. L'ionien Anaxagore dût recourir à cette méthode, dès qu'il éleva leur multiplicité à l'infini : il composa les corps d'une multitude de particules à qualités diverses, et toutes invariables, dont l'Intelligence (Nous) avait la charge de déterminer les mouvements, et de grouper celles qui sont homogènes afin de constituer des corps à propriétés constantes (X).

L'ionien Anaximandre, de qui Anaxagore emprunta, mais en l'altérant profondément, l'idée de l'infinité des éléments, est un penseur de génie de la haute antiquité philosophique qui conçut la Substance dans le sens en soi le plus abstrait, et, en son application au monde, le plus universel, telle à peu près qu'un savant acquis au ?nonisme Vi\cce\)[e de notre temps. Cette conception était par sa forte simplicité au-dessus de l'espèce de réalisme de ceux des ioniens qui subjectivaient telles ou telles qualités sensibles, ou une seule, comme Heraclite. Elle différait profondément d'un substantialisme de forme symbolique, celui de la cosmogonie orphique, par exemple, qui assimilait le Chaos et l'Ether, fils du Temps, l'un à l'Œuf où tout est contenu, l'autre à la puissance fécondante, et, de leur union, faisait naître P/ianès Intelligence et Lumière, source des phénomènes. Ce

• jpf

n'était pas non plus le réalisme dualiste des pythagoriciens, contemporain de Forphisme, opposant la Monade et la vertu déterminative du Nombre, à l'Infini, principe d'indétermination. C'était l'idi'c iiiio et simple d'un sujet d'éléments qualitatifs iiulétiniment multipliés, ï In fini, auquel se joindrait une puissance active, inséparable, pour en diriger les compositions et décompositions. « Anaximandre, le premier, nomma pour principe le sujet » (iiptÔTo; y.'j'oç ipyT,v ovo^xaTa^ "o 'jTzoy.s'.asvov'.

C'est Vhypokiménon,^ c'est le sujet lui-même, qui est V Arche : la formule pouvait ainsi se traduire comme un extraordinaire amendement métaphysique apporté à l'idée physique de FEau de Thaïes, maître d'Anaximandre. Ce n'est plus un suj(4 matériel, en ellel, celui auquel le philosophe attribue toute essence, toute puissance et toute action, envisageant d'un coté, les corps, leurs qualités sensibles, en nombre inépuisable, dont la séparation ou la réunion donm^nt lieu aux productions et aux changements ; de l'autre, V Infini lui-même, sujet unique et divin moteur, qui conduit et gouverne, en disposant de ses propres matérij'iux, les évolutions innombrables des mondes construits et détruits dans la suite des temps. Car ils sortent de lui tous, et tous rentrent en lui. De méuK^ qu'ils naissent ils périssent, cliacun après que son temps est accompli. Etant séparés, ils sont transitoires, et doivent porter, le moment venu. « la peine de leur injustice ».

Ulnfini d'Anaximandre était sans doute Yllliniité, en un sens vague d'extension potentielle et d'immensité. et non point comme on l'imaginerait d'après un concept des temps postérieurs, le composé d'une inlinité actuelle d'éléments, dont l'idée ne serait pas unie facilement à celles d'un agent ordonnateur, et de l'unité d'un tout qui

esti à gouverner. Il faut une relalion déterminable entre ce qui sépare ou assemble, et ce qui est ainsi mis en œuvre; il n'y en aurait aucune de concevable, s'il n'y avait pas de fin aux êtres, pas de terme au nomljre des mondes produits par la puissance, quoique illimitée, de cet immanent démiurge. Anaximandre suppose des mondes évolutifs qui se font et se défont, mais non pas donnés en nombre actuellement infini, comme devait le faire plus tard Démocrite, inventeur de la Substance infiniment multiple et privée de fonction démiurgique.

La comparaison de la doctrine d'Anaximandre et de celle de Pythagore. son contemporain, peut-être plus jeune, nous montre, à cette origine de la pbilosopbie, deux directions opposées. L'une est le début des théories delà Substance physique, avec des qualités plus ou moins multipliées et un principe actif inhérent ; dans l'autre, le pouvoir constructeur et directeur est l'unité abstraite, assimilable à l'Inconditionné sous d'autres dénominations, principe du Nombre, d'où toute détermination procède (X). Les Idées et les Formes succédèrent aux Nombres, dans le développement de ce second point de vue. La doctrine éléatique et, après Platon, l'idéalisme tiennent dupythagorisme en leur esprit le plus profond; c'est à Anaximandre que remontent les théories de Funité universelle, et avec Démocrite que commencent celles qui divisent la Substance et ramènent la qualité à la quantité dans les phénomènes.

L'unité de substance. Héraclitm. Stuatox. Les stoïciEivs. — Empédocle, en remplaçant la Substance, sous

Faspoet passif, par quatre qiudités élémentaires, el l'Infini divin, agent univeisid, par deux forces raolricesv idées réalisées de Funion el de la discor.le, ne donnait pas satisfaction à la pensée spéculative d'un (hHeloppementdu substance. Anaxagore, dclinissanl le sujet malértel parFînfinité des homéoméries, el le séj)arant de l'Intelligence, cause du mouveuienl, ne remplissait bien, ni d'un coté ni do lîaiilre. les cundilioiis dr Texplicalion dû monde. Les systèmes de ces pliilosujdies ne SB trouvèrent pas viables. Il en fut autrement de la doetrtne d'Heraclite qui envisagea le monde coninie le produit de la Substance AÏvaute unitiiu;. el ce monde comme unique liii^oièaiû, et destiné à une suite d'évolutions identiques sous Faction du même principe divin.

La théorie de l'écoulement universel est opliniiste. malgré les appar-ences. Cette loi de rinstabililé réalise un ordre providentiel. Tout devicnl. hi viM'ili' n'osl que dans le changement: on ne peut rien dire de (juelque chose qu'on n'en doive dire aus>itùl le conlraire; tout naît de la discorde : Zeus^M^^^ sont un seul Dieu :

Mon, père de toutes choses. Mais Zens est aussi la I*aix^ et le liiogoti Flînion, l'Harmonie. Des contraints se forme l'imité de la nature ; delà, la loi divine en ses? deux formes : YJùmaiinénè et la dikc. La Sagesse gouverne, œuvre et substance à la fois du Feu éternellenn^iil vivant. Les êtres naissent de ce feu par des oppositions et des transforoiations, ils retournent à la lin à leur forme initiale, et le monde termine son évolulion dans^ un embrasement qui est l'origine d'une évolulion nouvelle.

Le panthéisme stoïcien repose sur la même conception phy&ique, où s'identifient le composé matéri«'l et

ao LES DILEMMES DE LA MÉTAPHYSIQUE PURE

le principe dirigeant, ce dernier avec des attributs que le langage des Cléanthe, des Épictôte et des Marc-Aurèle feraient prendre pour ceux d'une personne, ce qui pourtant n'est guère possible. La cosmogonie stoïcienne est une histoire de la production et des transformations des éléments au sein du Feuartiste. L'éther lumineux, source des astres, procède de la même matière première ; la nature vivante et les âmes sont des combinaisons des quatre éléments sous l'action du Logos shninal inhérent à la Substance. Les âmes plus ou moins durables, mais mortelles, sont ramenées par la Raison et le Destin au point d'unité où tout finit et recommence. L'ordre universel est parfait, les séparations et les oppositions des choses successives, d'où procèdent grâce à leur comparaison le bien et le mal, sont la seule cause d'une imperfection apparente.

Le Logos séminal, le nom de divine Providence donné au Destin, l'optimisme imposé par la forte volonté du stoïcien au jugement qu'il doit porter sur l'œuvre du Feu artiste expliquent le succès, auprès de l'esprit hellénique, de cette doctrine rivale de l'épicurisme, à une époque où l'école de Platon semblait finir dans le scepticisme, et où l'école d'Aristotc était représentée parStraton de Lampsaque, successeur de Théophraste. C'est cependant une théorie de la Substance, aussi, que la physique de Straton, mais de celles qu'on a qualifiées de matérialistes. Une Nature dénuée de sentiment, où tout se fait par des poids et des mouvements, et qu'on désigne comme le principe de la génération et du changement, sans aucune hypothèse atoniistique, ne laisse pas d'être une Nature qui fait tout. Straton ne lui voyait, prise en son entier, d'antécédent concevable que le hasard (^yy/J, ce qui vou-

lait dire évidemment que chaque état des choses est expliqué par ceux qui l'ont précédé, mais que leur ensemble ne s'explique pas. C'était donc un substantialisme très caractérisé et très absolu que le sien. Seulement il s'épargnait la peino de chercher pour la Substance des qualités morales et ne l'appelait pas divine.

Spinosisme et stoïcisme. — Le rapprochement s'impose, en dépit des vingt siècles qui séparent ces doctrines, parce que l'idée principale, des deux côtés, domine les différences métaphysiques relatives aux attributs de la substance et à la nature de son développement. L'admirable simplification de l'analyse philosophique, due à la métliode de Descartes, c'est-à-dire à l'introduction de l'esprit scientifique dans la philosophie, avait préparé pour un penseur tel que Spinoza un terrain déblayé du fatras scolastique des espèces et des formes, au milieu duquel les philosophes de la Renaissance avaient cherché vainement leur route. Deux idées claires, les deux aspects de rexistence, la Pensée, l'Étendue, quelque opinion qu'on dut avoir de leur corrélation, représentaient indubitablement deux classes de phénomènes et distinctes et très certaines. C'étaient, aux veux de Descartes et de la plupart de ses disciples, des substances, et leurs noms désignaient les attributs caractéristiques sous lesquels se rangent deux séries de modes. Quelques-uns, rares encore à cette époque, pensèrent que la substance étendue était le fond réel des choses, dont les phénomènes mentais n'étaient qu'un genre de modi-

fications. Quelques autres inclinaient à opérer la réduction en sens inverse. Le rapport des substances entie elles et à Dieu suscitait de grandes dil'licultés. Spiaozu pensa qu'il n'y avait ([lïune substance, qu'elle réuDi'Ssait les deux attributs, avec ujie infinité d'autres qui nous sont inconnus, et qu'elle était Dieu.

Celle doctrine cosmo-tliéologique est à la méthode carlésienne ce que le panthéisme stoïcien est à la physique qualitative et transformiste de l'antiquité. Le Feu vivant, éternel, qui régit les transformalions des éléments et pourvoit à la composition matérielle des âmes, est remplacé par la sul)slance divin»' dont les modes se développent en deux suites parallèles où tout ce qui s'otTre comme individuel n'est que propriétés du grand Tout. La parfaite unité substantielle n'est pas mieux établie par la liaison indéfectible des phénomènes produits dans un corps universel sensible, qu'elle l'est au sein d'un Inlini dont le nombre, le temps et l'espace sont des modes d'apparaître. Elle a seulement une forme moins abstraite. Spinoza réduisant la réalité de l'individuel à des images, faisant plonger dans l'Absolu et dans rinfiui, en un sens peu familier aux anciens, son substantialisme plus mathémati(|ue que physique, fait disparaître la nécessité d'une évolution entre deux limites du temps. Le développement indr/hii de Ylitjini actuel est la vie éternelle de la Substance : contradiction entre lesalTections de la réalité immuable, selon qu'elle lui sont rapportées, ou qu'elles sont les représentations illusoires des êtres passagers qu'elles constituent. La

difterence du panthéisme antique et de celui de Spinoza, considéré sous cet aspect, est grande. Les dtîux doctrÎTies n'en concourent pas moins dans l'idée de l'unité, et cet accord suflit, à cause d'un commun caractère moral de

LA "SUBSTANCE. — 'liSS AO» i-BK iliÉIIOME.iSES

grande élévation, pour expliquer des rapports (|uon a Souvent remarques, dans les parties de sentimeiil. entre le plus considérable des systèmes subslaulialistes qui précédèrent l'ère chrétiemie, et la [dus achevé. >. la plus sérieuse des constructions spéculatives de làii.' moderne, dont les auteurs ont conservé les llièses capitalesëe la théologie scolastique eu suppriniaul la personnalité divine. L'enseiguement moral de (v> doctrines, mais qui ne s'en tire (jiie l'aicuKMil. j»arce (nie l'esprit y prend plus de part que le cu3ur. est le mépris de l'existence phénoménale, inadéquiite et caihKjiH . Le sage doit s'en détourner pour se vouer à la contemplation et à l'amour de l'élernelle Substance. Les stoïciens y vinrent à la lin, après nvoir cherché vainement la \ie conforme à la Nature,

La multiplicité de la Schsta^ce. Oukuni: dk i/Aro.MisMi: . — Après Anaximandrcj la coneejition du réali-me <ul.-tantialiste peut êti» partagée entre les deux penseurs, Heraclite et Démocrite ;Démocrite dont on accompaxrne ordinairement le aom de celui de Leucippe , auteurs de deux conceptions opposées qui n'ont cessé, depui> ce temps, d'avoir des adhérents, chacune au moins en suii point fondara entai. La première posant l'unité de substance, envisage une multiplicité, soit iniinie, soit délinie, de qualités dont l'union ou la séparation, ou encore la condensation oiî la raréfaction, ou enliii Thypothèse des transformations expliquent les phénomèiies. Quand ce fut la Substance elle-même que l'on crut multiple, on pensa que les qualités devaient être les produits des

combinaisons des substances; et de môme qu'on avait admis rinfinité des qualités on admit l'infinité des substances. Ce fut l'afomisme.

Quoique produit plus d'un siècle après la doctrine des nombres de Pytbagore, l'atomisme en est une application générale. L'inventeur dut se demander comment on pourrait donner du corps à de simples concepts tels que les nombres, pour en tirer quelque chose de plus que des rapports de l'ordre abstrait, ou des analogies. Il imagina de conférer la réalité en soi à des monades étendues et pleines, mais de grandeur imperceptible, douées de figure, et capables 1° d'impulsions mutuelles dans un espace vide, T de groupements variables. Ces sujets réels, objets de jugement pour nous, non de sensation, à les considérer isolément, sont les essences indivisibles (aToao'. oùo-iaO, OU les idées (lola',), dans le langage de Démocrite. Ce terme, idée, désigne un sujet vrai donné pour soi, non point une idée sensible, et c'est rentendement qui en démontre l'existence. Au contraire les qualités sensibles sont vraies en tant que jugements variables produits par les changements qui ont lieu dans le sujet sentant, et non pas autrement; leurs variations selon les dispositions où ce dernier se trouve en sont la preuve. Mais ces changements, ces sensations, c'est de l'action des atomes qu'ils viennent. L'action est essentiellement mécanique. La qualité provient de la quantité parla vertu des combinaisons. Les atomes, en nombre infini, en une infinité de figures, forment par leurs assemblages tous les corps, et des mondes innombrables qui naissent et périssent en leurs temps. La théorie d'Anaximandre reparaît ainsi sous la forme du mécanisme.

La nature de l'atome et la puissance du mouvement

sont choses liées. La doctrine atomistique s'oppose rationnellement à l'éléatisme. Parménide avait dit que l'Être seul était, que l'introduction du non-Etre marquait le caractère illusoire du phénomène ; l'atomisme eut pour principe que le mn-être est; le vide est le corrélatif du plein; sans les interstices dans l'intérieur des corps, les corps seraient indivisibles, de même que, sans des vides entre eux, ils seraient immobiles, aucun jeu n'étant laissé pour des déplacements. L'argumentation avait de la force pour qui l'appliquait au sujet matériel en soi. La représentation des pleim de matière et des intervalles inoccupés n'a pu être attaquée sérieusement que le jour où l'étendue, sujet en soi, tant vide que pleine, a été elle-même inhrmée ; et encore alors la doctrine du vide a pu se maintenir au point de vue objectif et s'imposer comme représentation. L'atomisme conserve sa légitimité et son importance pour les sciences physiques, qui n ont pas affaire à la réalité subjective dans leurs théories, mais aux phénomènes et aux lois qui les régissent.

Après la question de l'étendue, venait pour l'atomisme la question du mouvement. C'est par une erreur qui fait tort à Démocrite, qu'on lui attribue quelquefois l'opinion de l'existence de la pesanteur comme propriété de l'atome en soi, et cause du mouvement. Il aurait donc reconnu à l'atome une qualité essentielle, contrairement à Tesprit de son système! Ce philosophe a dû regarder les mouvements comme toujours causés par des propulsions, et les forces comme proportionnelles aux masses, les masses aux grandeurs des atomes homogènes, ou à celles des corps formés de leurs a^domérations. Tout mouvement était ainsi conçu comme l'effet d'un choc, et les pressions comme des impulsions

Renouvier. — Dilemmes de la métapli. g

empochées d'avoir leurs effets. Comment ensuite il se fait que le grand nombre des actions communes, d'origine inconnue, détermine des mouvements perpendicu-jlaires au plan de Thorizon, et des poids proportionnels aux masses (lesquelles ne sont même appréciables que par ce poids), c'est une question à laquelle la physique mécanique cherche encore une réponse. Démocrite a pu imaginer qu'à l'origine de notre monde, la résultante des forces motrices, masses en mouvement , s'était trouvée dirigée dans le sens delà perpendiculaire à la surface de cette grande agglomération (un cylindre aplati supporté par ratmosphère). En supposant la pesanteur une force universelle, invariable, il aurait eu à rendre compte de la direction unique de cette force dans l'espace infini des mondes où toutes les directions sont également ouvertes au mouvement des atomes. Cette vue arbitraire, injustiliable, fut substituée par Epicure à la théorie de Démocrite, suivant des textes anciens très valables, mal contredits par d'autres dont l'interprétation est sujette à discussion.

La doctrine de Démocrite a l'égard des phénomènes MENTALs. — La doctrine mécanique de la substance tire de son caractère absolu beaucoup d'intérêt pour la classification des problèmes de la métaphysique et de leurs solutions. En effet, toute idée de l'origine du monde et de sa cause disparaît, du point de vue de Démocrite qui, le premier, admit l'éternité et l'extension sans bornes, non plus d'un vague chaos comme c'était l'usage, mais du mouvement et de ses effets,

hà? emmmm...-- mm^ wis des phéxomèxes g?

tels que les offre l^expérbinse. De là le lu-ocès à l'infini des phénomènes dans le temi)set dans ri'si>ace. Le tourbillon elila nécessité loin, X7.l àvàvz/ m.iU. rim, l'agent universel, et rautie. la. loL Le lourbillou se forme des rassemblements et des Iraiisporls dos atomes, selon qu'ils résultent de la pFédominaiice des masses dans les diiections où les lance le choc. La iié(c>>ilé est renchaînement des états successifs. II laut la dislingueridii hasard épicurien, car elle .-n ,-1 proprement le contiaire. Mais, dans son ensemble, elle est sans origine : Pom ce qtâiest loujours, il n tj a [kis de principe à demander, disait Déiiiuci'ite.

Cette conception mécani(|ue de la n<M('s>ilé. loi UBÎque, ne semble pas moins incomj>atilde (jue riib'o du hasard, négation de louh' loi. avec rexi-lcnco ,I"un ordre menlai dont elle ne renierme rien d analomir. L'atomisme pose au philosophe ce problème renversé : Etant donné que le système atonilsli(|iie csf un produit-dc la pensée, comment expliquer (jue la })en>.'e soit elle-même un produit desat(uu(^s? Lldentificalion de la matière et d%n agent cajuibie de s'en re[)rés(^iitr'r les œuvres étant impossible i)our un substanlialisnii^ multiple et du genre mécanique. Démorrile iiiiai;iiia que les mouvemenls d'une certaine classe <ra(onie^. les atomes psf/c/uqites, abondamment répandus dan- h's corps, dans les organes des animaux, el partout dan> le monde, constituaient des représentations menfales. des pensées, le malérieide l'intelligence, (..ut ce quon appelle des ûmes. C'était donc encore une ideiilité qu'il établissait ainsi, mais enti*e te sujel ni.'eanique. composé variable, et telles ou telles représentations; entre les fonctions du mouvement, comme nous dirions aujourd'hui, et les fonctions sensibles et intellectuelles.

Des sortes d'idées, ou images (s'iooAa), émanées des objets et portant leur ressemblance, introduiraient les conditions de la perception dans les organes, dans celui de la vue, par exemple. D'autres pourraient se percevoir dans l'espace, et parmi eux des êtres divins, composés d'une matière semblable, et aptes à devenir, en certaines rencontres, perceptibles à nos sens. Au fond, et partout, rien que de tangible, des atomes, leurs composés et leurs mouvements. Il manquait seulement le moyen de constituer l'unité du sujet en tant que réunissant des représentations variées dans le temps.

Si Démocrite avait conçu l'atome-idée, non plus grandeur et figure, mais appétition et perception, son atomisme se fût aisément tourné en une monadologie. Leibniz a fait lui-même le rapprochement, el il ne pouvait n'y pas songer, quand ses réflexions sur les défauts de la double substance universelle des cartésiens le conduisirent à essayer d'un système de substances individuelles. Le subjectivisme matérialiste était trop puissant chez les anciens pour que l'hypothèse d'un monadisme idéaliste pût venir à la pensée, même des plus détachés de 1' « illusion des phénomènes ». Mais il se produisit un changement singulier dans la manière de voir de Démocrite et de ses disciples sur le sujet extérieur et le phénomène. Démocrite paraissait d'abord établir plus qu'aucun philosophe, la réalité de ce sujet, mais, en le définissant par l'atome et le vide, éternels, immuables, et inobservables, il mettait en saillie par contraste le phénomène, seul observable ; en sorte que la réalité vraie risquait de passer du coté de cette apparence, qui est la chose sensible. Ce n'est pas ce qu'il voulait. Les disciples recueillirent de lui

des apophtegmes, qui ont été conservés, sur la triste condition des choses qui ne nous permet d'atteindre que des apparences variables et toujours incertaines, telle qu'en donnent les sensations, et les iu^cments dépendant des sensations. Ils en conclurent, eux. qu'en dépit de l'atomisme, qui pouvait être vrai ou nrni, le phénomène est ce qu'il y a de certain, et que, après tout, la connaissance est relative à Thomme et à son impression du moment. Ce fut le berceau du scepticisme.

En séparant la question du critérium davec l'hypothèse de la substance, le scepticisme c( immeuçant n'approchait pas encore de l'idée de constituer le sujet humain avec sa conscience en regard des phénomènes dont le libre jugement lui appartient. Le déterminisme absolu de Démocrite enveloppait les phénomènes mentais comme les atomes ; et la pesanteur modif^'e par le hasard, qu'Epicure substitua aux tourbillons de Démocrite, ne changea rien à la notion du sujet réel des phénomènes.

La SUBSTANCE INDÉTERMINÉE ET SES HYPOSTASES CHEZ

Platon. — Le sens attribué jusqu'ici à la substance est inapplicable à Platon, à Aristote, au néoplatonisme et à la scolastique, car l'idée abstraite du sujet des phénomènes sensibles, et celle de la masse indistincte des éléments, ont pu être employées dans ces écoles, mais on n'entendait plus alors que ce sujet ou cette masse eussent en soi le principe de leurs changements. Platon, dans le Tbnée, après avoir remarqué l'inconsistance

70 LES DILEMMES DE LA MÉTxVPIIYSIQUE PURE

des éléments et rimpossibilité de fixer et de définir les qualités sensibles de façon à pouvoir constituer des sujets réels, admet l'existence d'un réceptacle commun des formes, doù elles sortent, où elles rentrent; mais cet être iudéliuissablc, qui, d'après rinterprétation donnée par Aristote" à la pensée peu précise de Platon, n'aurait pas dilï'éré pour ce dernier de l'espace, théâtre des apparences, était moins un sujet que le concept du lieu où les idées et les nombres sont rendus participables aux âmes. Les âmes, TAme du monde d'abord, œuvre première du Démiurge, sont composées, à l'imitation des Idées, avec des matériaux symboliques, d'après la méthode pythagoricienne. Les éléments euxmêmes sont définis par la figure abstraite et par les nombres, non plus par rapport à la sensation. Les Idées, modèles éternels des choses, placées hors du temps, comme le Bien leur père, possèdent Tinvariable réalité; le temps est une fonction attachée aux révolutions astrales par le Démiurge. Les Idées, fond réel de l'être, ont l'acception universelle, qui devait leur rester en philosophie, de tout phénomène de nature mentale ; mais, envisagées comme des sujets en soi et hors du temps, elles ne se présentent point à titre de modes de penser donnés en des consciences personnelles.

Des raisons théologiques se sont opposées à la franche reconnaissance, de la part des docteurs chrétiens, et des critiques restés sous leur inlluence, d'une doctrine qui put être prise pour l'origine du dogme de la trinité; mais le fait est que la théorie des hypostases, qui se formula à Alexandrie, peut déjà se démêler chez Platon en distinguant les thèses hiérarchisées dont se compose sa conception du principe et de rétablissement du monde : la première est le Bien, siipi'neuv à

MïSUBSTA^ÎiiCE. — ....LES .LdlS'^'DËë.PIiË^OMÎ-M.s

U essence (XI), indéfinissable. L'air de nrvslèrc donné aux allusions à cet absolu divin a peut-ètie pour but d'écarter toute comparaison avec des dieux connus. La •seconde hypostase est formée de l'ensemlile des Idées, dont le rapport au principe générateur n'est pas expliqué. La troisième est le Démiurge, dieu de forme per- «onnelle qui accomplit, en prenant modèle sur les bbM^s, l'œuvre de création des dieux subordonnéset de l'Ame du monde. Peut-être faut-il regarder cette àme comme une quatrième hypostase, parce que les àme- individuelles, unies à des corps, en sont tirées pour être réparties entre les astres qu'elles doivent avoir pour demeures : opération des dieux secondaire-, accomplie 41 l'aide de la mélhode symbolique qui a servi [)our la création de l'ordre général et dont l'usage leur est transmis par le Démiurge.

Cette cosmogonie diffère du tout au tout du développement d'une substance dont les phénomènes s<»rtiraient, comme ses propriétés, par des opérations conformes à sa nature. L'Inconditionné, non la Subslance, est le principe de Platon ; quand les conditions apparaissent, c'est de l'action d'un être conscient que Plalon en fait dépendre l'établissement. Il serait bon que les lûstoriens de la philosophie et les traducteurs évilas^ent l'emploi du mot substance pour désigner l'essence (Hernelle ^àîo-ov ojTvav) de Platon, celle dont il exclut formellement les conditions temporelles de l'existence. La confusion des mots favorise celle des idées, or les d( »otrines ne peuvent guère différer entre elles plus profondément qu'en plaçant le monde hors de Dieu ou en Tcgardant le monde comme Dieu à l'état développé. iLa question de la Substance est fort ditférente de celle de l'Inconditionné, elle peut y intervenir selon la ma-

nière dont est compris le rapport du monde à son principe, mais quand la réalité s'établit constamment dans Tordre de la descente, des Idées aux âmes, comme chez Platon, et que la démiurgie est une œuvre symbolique (dont les matériaux n'ont point par eux-mêmes de qualités définies), Fidée ancienne de la Substance se perd. Elle est remplacée par le concept de l'indétermination et de la virtualité, ou puissance, logiquement antérieure à l'actualité des choses ; c'est-à-dire qu^dle se réduit à son sens catégorique abstrait, à une forme de rentendement. Telle est au fond, malgré ce qui se dit ordinairement de la matière préexistante que supposerait une création démiurgique, l'idée platonicienne de la substance, ou de la matière; et l'idée aristotélicienne qui lui correspond n'en est pas très différente, quoiqu'il n'y ait point une descente, cette fois, mais une ascension.

La substance dans l'ahistotélisme. — La notion de substance, dont nous suivons les applications depuis l'origine de la philosophie, n'est pas représentée chez Aristote par le terme d'oÙT'la, que la plupart des traducteurs ont la fâcheuse habitude d'interpréter à l'imitation des latins par substantia. Elle répond aux idées de sujet, matière et puissance, et, dans sa plus grande généralité, au terme jttoxs'jjlsvov, avec un sens indéterminé, tandis que le sens premier de l'oÙTta connote réalité et actualité. De môme qu'une matière donnée a les contraires en puissance, et passe d'une forme à une autre par l'intervention de la privation, de même le

sujet abstrait et universel, indéterminé par conséquent, a toutes les formes en puissance. Cette théorie, de nature essentiellement logique, fixe la place que la notion de substance garde dans raristotélisme. Elle est d'accord avec la polémique d'Aristote contre les idées platoniciennes, dans laquelle il enseigne qu'il n'y a d'êtres réels que les êtres particuliers, et que les genres n'ont d'existence que dans le sens atlril)ulif. ou de qualité {sens secondaire de l'oÙTia). Vmiirersd n'est pas frire. L'aristolélisme fait grand emploi d'une < (.iiccplion, qui n'est plus celle de la substance mais d'un certain devenir universel des phénomènes, la nature, qu'on a pu aisément identifier avec VÉ/rr universel. Mais Aristote, dont le langage se plaît à la i)ersonnifier, ne lui attribue pourtant ni l'unité, ni la ii«'( ('^>ité. CVst une donnée empirique et qui s'impose, dit-il, sans démonstration possible, dans laquelle nous ne reconnaissons ni des lois inflexibles, car il y entre du hasaid, ni la dépendance j)ar rapport aune cause elTicient.', ni une évolution d un commenceifient à une fin déterminée, ni d'ailleurs l'origine du mouvement. Le mouvement est éternel, suspendu à l'éternité d'un moteur immobile, qui agit comme cause finale. En remontant jusqu'au principe suprême nous sortons de la nature, elle n'est que ce qui tend à ce principe, partout et toujours une puissance, et en elle-même rien de plus, puisque tout ce qu'elle réalise successivement d'actuel est chose caduque.

Quand le syncrélisme alexandrin, dans lequel les doctrines de Platon et d'Aristote étaient autant que possible rapprochées, se fixa dans la théorie de l'émanation, l'Ame du monde, troisième hypostase, qui aurait pu aisément, prendre une forme substantialiste,

favorisée, en ce cas, par ce qui s'élait conserve des vues stoïciennes sur l'action divine, trouva un obstacle dans l'idée fondamentale de la descente de l'Être J En effet, du côté du principe divin, on visait au plus grand aifraiichissement possible de tout ce qui peut se- définir comme une matière de propriétés : le supérieur n'est pas affecté des modalités qui caractérisent l'inférieur ; et, du coté des produits de l'émanation, on n'admettait pas que rien pût s'élever d'en bas; tout vient d'en haut et la dégradation de l'Être a pour terme, en style symbolique, les ténèbres; en style logique, rindétermination ou le néant. Il ne se trouve point de place, au fond de la nature, pour une puissance active, pour une substance développant spontanément des modes. A vrai dire, et en dépit de la non-participation supposée du principe émanant aux qualités de l'émané, que celui-ci inversement dérive de lui, c'est comme un influx du premier qu'on se représentait ce qu'ils possèdent de vertus. La théologie du christianisme, à plus forte raison, puisqu'elle n'avait point pour cela à se contredire, a fait remonter au Créateur toute activité réelle, toute vraie causalité. Dans certaines hérésies, la substance divine recevait une interprétation cosmique et panthéislique ; en ce cas, la doctrine prenait une signification substantialisle, équivalente à celle qui, procédant en sens contraire, aurait divinisé le monde. Mais d'une manière générale, la scolastique n'a dû donner au sujet universel, en dehors de Dieu, que le sens logique, indéterminé ou négatif, de rj-oxE'l-xsvov aristotélicien, tandis qu'en Dieu, elle ne plaçait le tout-étre réel qu'en raccompagnant des dogmes de la création et de la liberté.

La dualité DBS sdbsta?îces.î Descartes. — Nous venons de voir le concept réaliste de hi substance, réduit à la fiction d'une puissance indéterminée que les idées, les formes, ou enfin certaines qualités, investies par d'autwsi imaginations réalistes des vertus signifiées par leufsiéoms, font passer à Tacte dans h- monde. Cette abstraction n'a cessé d'être employée à la représentalion d'un fondement imaginaire des phénomènes depuis le moment où les théories matérialistes, stoïciennes ou épicuriennes, ont été condamnées par l'avènement d'une philosopliie r©iigt«iBe, platonicienne ou chrétienne. Mais alors il n'y avait plus de physique. Lesphilosoplies dm moyen âge étaient, encore plus incapables ([u<- ne Favaient été les anciens transformistes et les atomistes, à raison de leur éloignement de l'art de l'expérience, d'expliquer par la doctrine de la Substance la formation ettles propriétés des substances. La physiiiue. eu tant qu'étude des lois du mouvement, Be'datv que de la fin du XVI' siècle, et l'alchimie ne devint (jue plus tard Cfncore une science de la composition et des étals des corps, et des propriétés: de letifs éléments. La philosophie de la Renaissance n'avait pas fait un pas sur celle des anciens pour la découverte d'un rapport entre les phénomènes de la matière inorgani(jue et ceux de la sensibilité et de l'intelligence, mais elle était loin de renoncer à les unir. Le réalisme substantialiste ne pouvait donc trouver cette détermination positive et cette application à la mature que-les anciens avaient cherchées vainement, et à laquelle la scolastique avait

renonc(^ pour ne reconnaître qu'à Dieu seul, au fond, le titre de substance réelle

Supposons qu'en cet état des esprits et dans la dispersion des opinions, un philosophe eut proposé simplement et fait admettre comme une convention terminologique, au nom de la méthode des sciences, une classification des phénomènes, une dichotomie : d'une part, les modes propres de la pensée, comprenant sentir, désirer et vouloir ; de l'autre, ceux de la matière de Démocrite : étendue, figure et ?nouvement, sans admettre aucune cause proprement dite, mais en se tenant aux rapports de fait de leur union et de leur succession : C'est là ce que fit Descartes, au dogmatisme près ; car il ajouta que ces définitions étaient celles de deux substances, entièrement différentes, quoique aptes à être unies, et déterminables l'une par l'autre, en leurs modes divers correspondants, sans que l'on comprît comment. Descartes donnait au substantialisme, par cette division d'une parfaite clarté de deux ordres de phénomènes dont les réalités respectives ne sont pas niées, un fondement réel, à la place des anciennes fictions réalistes; non que rexistence d'un tel support en tant que donné en soi, ici par Vesprit, là par Vélendue, selon que l'on considère les phénomènes de l'une ou de l'autre espèce, ne restât en question ; mais enfin la dénomination de substance s'appliquait pour la première fois à des conceptions définies du grand sujet de l'expérience, considéré sous le double aspect de son universalité.

Descartes est le fondateur de la physique générale et de la psychologie apriorique en leur rapport logique, parce que sa classification est correcte et s'impose scientifiquement, quelque solution qui convienne en dernière analyse à la question métaphysique, qu'il a

paru laisser intacte en laissant la liaison des substances sans explication, ou comme un fait que la raison ne serait pas chargée d'éclaircir. Nous disons qu'// a paru, car on s'aperçoit, en y regardant de plus près, que l'existence de Tétendue est subordonnée logiquement à celle de la pensée, selon sa méthode, par laquelle il a établi que la pensée ne saurait s'assurer par aucune démonstration de rien de plus que de ce que donne déjà l'intuition empirique, à savoir la représentation de l'étendue. Or cette représentation fait bien rexistence d'un objet, mais non pas une existence comme celle que la pensée se témoigne d'elle-môme à elle-même. Cette dernière, la pensée, contient l'autre, l'étendue. Descartes a donc posé le principe d'où devait procéder, après lui, la réduction de tous les phénomènes à la conscience, en même temps qu'il a dégagé le principe de la pliysique mécanique, la seule en possession de soumettre à une méthode commune, et de ramener à des lois générales la connaissance des phénomènes naturels, les phénomènes de la vie exceptés, en leur caractère fondamental.

Le rappoht des substances. Spinoza et Malebranche. — Les difficultés que soulevait la dualité des substances, et auxquelles Descartes n'avait pas voulu s'attaquer, obligèrent ses successeurs à se risquer dans une métaphysique plus hardie; d'autres à changer de méthode, à entrer dans la voie des pures analyses psychologiques. Tous également tendirent à faire ressortir la force logique de la subordination des phénomènes matériels à

ceux de Tespril, conséquence manifeste des principes cartésiens, et à mettre en doute, à la fm, le réalism® substantialisle.

La première difticuHé porte sur le Cog'Uo crgo sum^ c'est-à-dire sur le passage que la théorie de Descartes exigeait, n'éclaircissait poinl, du sens phénoméniste, admis et même réclamé par les sceptiques, au sens subis* tantialiste. S'il ne s'agissait là que de faire appel à la conviction naturelle qu'a riiomme de la liaison de ses actes de penser, et de l'identité de sa conscience, la question serait promptemont tranchée; mais le cas étant de démontrer l'existence de quelque chose m soi qui soutient et relie les phénomènes mentais, le passage est logiquement infranchissable entre la notion de substance comme relation cVime qualité à un groupe de certaines autres qualités définies et liées entre elles (ol>jet de perception ou de conception) et la notion de sub'stance conune support ou comme cause de toutes ces qiia^ litéSj et indépendante de chacune et de toutes pour son existence propre. Le dualisme cartésien était d'autant plus incapable de lever la difficulté, qu'il ne proposait point de théorie de Tindividualion. Le rapport de la pensée comme substance, en termes universels, à la pensée comme ame, individu decette espèce, n'y trouvait point d'explication.

Voilà pourquoi Spinoza, appliquant la méthode cartésienne, embrassa la doctrine de l'unité fondamentale des panthéistes, qui fait évanouir cette question : conclure du phénomène la substance, parce qu'elle prend dans la substance, et non dans le phénomène le point de départ de la déduction. Il conserva la dualité cartésienne pour les modes de celte substance unique, et il en forma deux séries géminées et parallèles de phénomènes, les uns

LA SUBSTANCE. - LES LOIS DES PHÉXOMlLXES

de la pensée, les autres de l'élendue, atlribuls de Tétre universel. Il put donner, ainsi, grâce à la mélliode synthétique des définitions, des axiomes et des théorèmes, un caractère déductif entièremenî abstiail à son étonnant systèinis où lÏEdividualilé ne garde aucune place. L'antiquité panthéiste n'avait conuu ni pu iiua^ giner une semblable composition pour unir, en même temps que distinguer, le matériel et le mental, parce qu'elle avait manqué de la distinction méthodiijn,. des deux genres de.pliéiiomènes dont le rapport e^l a (Ik^-cher.

Malebranche, au contraire, admit l'exisleuce drs jnnes créées et distinctes, comme une donnée de la lhé(dn-ie qu'il n'aurait pas tirée facilement de l'idée .uiMiérale de la substance pensante divisée et distribuée entre des consciences imparfaites. Il expliqua les idées dans riiomme parles idées ©a Dieu, à t'aide d'une pjiiticipatîon qu'il, appela vision. Les idées i.lat( )nicieiines reparaissaient ainsi en j)liiloso}dne, comme des modes de penser de la seconde personne delà trinilé chrétieime, avec un sens de conscience personnelle que n'avait im,s comi)orlé la seconde hyppslase néoplatonicienne, et d'une façon plus claire que ne le permettaient les formes substantielles des scolastiques, préexistantes en Dieu^ produites, dans le monde.

Malebranche donna à l'étendue, mais seulement comme intelligiôle, et à ses propriétés, un sie-e dans Fesprît divin, où l'esprit de l'homme en prend connaissance. L'amendement ainsi introduit dans le dualisme cartésien des substances était une intéressante leuvre de doctrine, dans une direction qui conhnait visiblement à celle du spinosisme, mais avec une idée de Dieu profondément différente. De plus, le dualisme des subs-

tances faisait place au pur idéalisme. En effet, si les idées auxquelles l'homme doit les formes caractéristiques de sa perception de Tétendue lui viennent par voie de communication de l'intelligible divin, qu'est-il besoin que quelque chose en soi, dont Yen soi n'a rien d'intelligible, se trouve donné de surcroît? C'est une inutilité dans la création. La perception de l'étendue suffit pour en fournir l'objet. L'extériorité sensible est la forme Imaginative attachée invariablement, d'après Tordre de la nature, à la représentation sensible dans les mêmes circonstances.

Les substances dans l'idéalisme. Leibniz et l'hahmo- NiE préétablie. — Le pas qui menait à l'idéalisme, dans la direction instituée par le principe cartésien en dépit de la classification dualiste, fut fait par Leibniz, qui donna une définition de l'étendue où n'entraient que des termes de représentation objective. Il est vrai que cette représentation, r ordre des coexistants, demandait à être complétée par la mention de son caractère intuitif, sur lequel appuya plus VàvAVinwaniQwv Aii C esthétique transcendantale, mais la forme Imaginative ajoutée à la perception des rapports de coexistence est objective comme cette perception.

La pensée devenant l'attribut unique de tout ce dont on peut définir Texistence, on est forcé d'admettre l'unité de substance, mais seulement au sens universel, et on peut imaginer qu'en effet il n'existe point de substances individuelles, — ce serait alors, un spinosisme idéaliste, -- ou qu'il en existe une multitude qui

onl cet attribvit commun, avec des différenees et des rapports entre elles, dont il resterait à se rendre compte.

La doctrine des monades de Leibniz est ce système de la multiplicité, môme sans bornes selon lui. des substances; mais il les définit par des qualités internes, représentatives, el par les relations qu'elles soutiennent avec les autres sujets, leurs similaires, en sorte que l'idée de submnco semble perdre tout caractère réaliste et s'approcher du sens de fonction de phénomènes. Le substantialisme se nierait ainsi lui-même si d'autres questions ne devaient pas intervenir 'L ef LX1V\

Tout ce développement doctrinal, depuis Descartes, naissait de la première difficulté considérable causée par l'interprétation du cogito. Une autre, non moins fondamentale, portait non plus sur la réalité du dualisme des phénomènes, selon qu'il regarde l'objet de la perception externe,ou les affections menlales seulement, mais sur l'idée à se faire d'un rapport entre des subs lances, supposé qu'il existe plusieurs substances, pour correspondre aux rapports empiriques donnés entre leurs ordres de phénomènes respectifs. Jamais pareil problème n'avait été posé avant Descartcs, parce que jamais on ne s'était aussi complètement affranchi de l'illusion qui nous montre les qualités sensibles dans un sujet que nous percevrions tel qu'il est. en soi, et ces mêmes qualités transportées dans nos organes pour être nos idées. Les pyrrhoniens eux-mêmes n'avaient pas signalé assez distinctement le manque de rapport entre ce point de départ et ce point d'arrivée, l'absurdité d'un mode d'être étendu, sortant de son étendue pour aller constituer une intuition, ou d'un mode d'être mental pour devenir l'agitation de quelques molécules. Mais

Renoivier. — Dilemiiios de la mélapli. g

82 LES DILEMMES DE LA MÉTxVPHYSïQLE PURE

lorsque, à la place des imaginations confuses sur les espèces émises par les objets externes, on s'atlacha à cette idée simple et nette, qu'au dehors, rien n'était qu'espace et mouvement, au dedans, rien qu'idée, comprenant tout ce qui est sensation ou aQ'ection, il devint clair qu'on ne saisissait nulle ressemblance entre les deux. Il fallait donc dire qu'il n'existait point de communication naturelle entre les deux substances. C'est ainsi que se posa la question pour l'école cartésienne.

Mais la communication existe. De là le recours nécessaire à Dieu, — ou a un ordre universel, supérieur à l'analyse. — Malebranche et les cartésiens en général pensèrent que les mouvements n'étaient pas proprement la cause des sensations, pi la volonté la cause de la locomotion chez l'animal ; que c'étaient là seulement des causes occasionnelles, cesi-h-dive que rien ne se produisait jamais d'un côté, autrement qu'à l'occasion de ce qui se produisait d'un autre côté. L'auteur effectif, la cause serait Dieu, qui mettrait les phénomènes en rapport mutuel en les réalisant. Le sens vrai de cet occasionnalisme est donné par la théologie thomiste, d'après laquelle Dieu est la cause actuelle de tout ce qui est où s'opère de réel dans le monde.

Si Spinoza eût employé le langage théiste de la doctrine de la toute-action de Dieu, il aurait donné aux causes occasionnelles la forme suivante : Toutes choses étant, en ce qui touche Dieu, éternelles et actuelles, Dieu a disposé et dispose deux séries infinies de modes, l'une sous son attribut de l'étendue, l'autre sous son attribut de la pensée, de manière à ce qu'elles se correspondent constamment terme à terme, sans que les termes aient quelque autre chose de commun entre eux que ce parallélisme et leur éternelle source divine. De ces deux

LA SUBSTANCE. — LES LOIS DES PHÉXOMÈNES 8:î

Séries il fait le monde. Tel est, en ellet, le système de Spmoza, à €ek près (lue, selon lui, Dieu, nalure natu^ rante, n'est pas distinct de son piopre développement nécessaire qui est la nMme nalarée.

La doctrine qui eût été celle de Spinoza fiiéiste, est celle de Leibniz, qui n'abandonna pas la foi des grands scolastiqucs. Leibniz ne définit point Dieu comme une nature éternellement naturanle et naturée, mais comme un créateur dont l'œuvre, encore que semblable au développement nécessaire d'une substance unique, universelle, s'en dislingue par la Providence et la hnalité. Mais, surtout, ce n'est plus entre deux séries de propriétés, entre les modes de la pensée et les modes de l'étendue, c'est entre les appétilions, les perceptions et les actes d'une infinité d'êtres doués de sentiment, que Dieu établit la corrélation constante éternelle, qui est V har monte préétahHe. Ces êtres sont les monadJs. En un sens, une sorte de constitution de la Substance se fait ainsi dans l'unité, parce que sa définition est une, soit , qu'elle s'applique à une monade simple ou à Dieu, en qui les représentations et les actes, tels qu'il les veut 'des monades s'assemtlent et se coordonnent pour constituer l'univers. En un autre sens, la substance est constituée dans Finlinie muKiplicité, chaque monade étant une substance àoné(, d'une spontanéité propre en toutes ses déterminations.

Ce système accomplit, en métaphvsique, une révolution analogue à celle que fut, dans Vanliquité, pour la physique, ratomisme. Mais l'atome ne pouvait être la substance indi^ iduelle, parce iiii étant de rétendue il ne renfermait pas la pensée et ne l'expliquait pas. Au contraire, la lonade étant de la pensée au sens cartésien pouvait renfermer l'étendue comme représentation, et

l'étendue comme substance se trouvait inutile. Le problème de la communication des substances devenait celui du rapport de causalité entre les monades, et rharmonie préétablie en donnait la solution. C'est de l'organisation du monadisme (question de Finfini et de la nécessité que devait alors dépendre l'assimilation possible du leibnitianisme aux autres doctrines de la substance (LXIV).

La critique de la substance. Berkeley. Hume. — L'idéalisme, entré dans la philosophie par hi voie de la méthode synthétique et spéculative, y vint au môme temps par une autre école, opposée au cartésianisme, mais qui tenait de Descartes une règle désormais commune à l'apriorisme et à l'empirisme : prendre dans les phénomènes de conscience, comme tels, l'essentiel sujet de l'investigation philosophique, parce que comme tels seulement ils sont immédiats pour la connaissance, les représentations externes ne nous étant données que par leur entremise et sur leur témoignage. La dissidence des méthodes, ainsi concordantes sur un point dont l'antiquité n'avait jamais qu'effleuré la découverte, porta sur l'interprétation à donner à ce témoignage. Les aprioristes pensaient que les rapports généraux envisagés par l'entendement à raison de sa constitution «ont des éléments inséparables des perceptions comme des conceptions, et président aux jugements. Les empiristes regardèrent le particulier et le sensible comme la source unique et le critère de toute connaissance.

L'analyse appliquée à la conscience sous le point de vue empiriste confirma la thèse qui chez Descartes était née de ses réflexions sur le scepticisme : à savoir, que les qualités sensibles, dites de la matière, sont des modes de ce qu'on nomme l'esprit, à l'exception des qualités géométriques, qualités premières, auxquelles Descartes accordait la substantialilé. Locke admit la thèse (avec la réserve). Il crut même l'avoir inventée. Berkeley la mit dans une grande lumière par une discussion approfondie, et montra de plus que les preuves qui sont valables contre l'existence substantielle des qualités secondes ne le sont pas moins contre l'existence des qualités premières, à s'en tenir au témoignage des sens. La sensation n'atteint rien hors d'elle-même, le sensible n'est que le sensible. Berkeley, n'admettant pas que des idées générales possèdent la substantiaiité, ou puissent la démontrer, essaya de leur letirer ce nom (ïidée, pour ne l'appliquer qu'aux phénomènes sensibles, et seulement comme tels. Il nia l'existence subjective des corps, objets de la croyance commune, pour leur substituer ces idées dont il rapporta Tinstitutionau Créateur. Dieu les distribuerait aux esprits selon leurs besoins et les rencontres, tout en les reliant entre elles de manière à composer un ordre universel. C'est donc un système équivalent à celui de Malebranche, mais dans lequel les signes sensibles seuls sont les choses, ainsi identifiées avec leurs apparences.

Restait l'existence des esprits. En regard de ces idées, que Berkeley assimilait à la matière, définissant strictement la matière : ce dont létre consiste à être perçu, il y avait à poser l'existence corrélative du sujet apte à les percevoir. Berkeley admettait la « substance pensante » , celle du moi de chacun, comme intuitive pour lui ;

celle du moi d autrui, par induction. Il définissait par la volonté et Tentendement réunis la notion d'esprit en son sens le plus rigoureux, et Dieu comme l'esprit parfait, connaissant toutes choses, et cause, par son action volontaire, de la perception que nous avons des idées. Cet esprit universel lui était démontré par la notion d'activité et de volonté opposée à la passivité des idées. C'est la notion de cause qui, par voie de généralisation, lui démontrait Dieu comme auteur des idées et créateur.

Cette doctrine s'écarte peu de la pensée de Descartes, et Berkeley dérogeait h ses propres tlièses touchant les idées générales. L'idée générale de l'étendue, telle que Descaries, mathématicien, la comprenait, ne se prête ni plus ni moins au substantialisme que la construction intellectuelle de l'esprit par Berkeley. Au reste, la notion de substance devait rester très embarrassante pour l'école empirisle : il y avait illogicité, si, en abandonnant le réalisme pour constituer le sujet externe des qualités sensibles, on le gardait pour donner un sujet aux qualités ou fonctions intellectuelles ; et il y avait impuissance, si on ne découvrait pas une conception capable de remplacer celle de k substance pour l'explication de l'identité personnelle. C'est un office qui ne peut être demandé qu'à des notions étrangères aux penseurs de l'école empiriste.

David Hume eut la vue claire de la difficulté, dès qu'il eut pris le parti de rejeter entièrement la substance, et crut l'analyse psychologique vouée à une conclusion sceptique. Déjà Locke avait remarqué que « le mot de substance n'emporte autre chose à notre égard qu'un certain sujet indéterminé que nous ne connaissons point, c'est-à-dire quelque chose dont nous n'avons aucune idée particulière, distincte tît positive, mais que

Uk mmÉÉmGK. - les lois des PMÉiSOMÈNES

nous regardons comme le substralum des idées que nous connaissons » ; et il avait comparé hi confusion du pliilosophe interrogé sur la nature de ce sujet d'inhérence, à l'embarras de llndien à qui l'on demande ce que ce peut être qui porte l'éléphant, qui porte la lialeine qui porte la terre ! Mais Locke, en ses analys( s peu serrées, ne poursuit })as à fond les conséquences d'une méthode qui exigerait pour tout sujet de connaissance (( une idée parfîculîère, distincte et positive ». Hume, lui, se soumet à cette exigence. Mais le principe de relation, ou eoBnexion, entre les idées, hors de l'application duquel il n'existe ni idées pour notre (»spril, ni esprit, ni objets représentés pour nous dans la nature, ce principe ne peut être donné que par fidée de ce principe^ par lidée de la relalion comme loi ( nn^fitutive de Véire pour la connaissance^ et Hume entend bannir de Tesprit les idées générales. Après avoir rejeté le réalisme de la substance, comme lien àes pliénomènes de l'esprit, aussi bien que comme lien des phénomènes de la matière, il n'aperçoit aucun moyen d'en remplacer la fonction imaginaire, pour se rendre compte de la composition et de Tordre des idées.

(( Quand nous parlons ({(^Adi personne, ou d<' la substance, dit-il, nous devons joindre à ces termes une idée, autrement ils sont inintelligibles. Toute idée est dérivée d'impressions antécédentes, et nous n'avons nulle impression de personne, ou substance, comme de quelque chose de simple et d'individuel. Nous n'en n'avons donc non plus aucune idée en ce sens-là. Je ne puis percevoir ma personne sans une ou plusieurs perceptions, et je ne puis percevoir aucune cho^e excepté ces perceptions. C'est donc de la composition des perceptions que se forme la personne. Nous n'avons ni d'une

substance externe une idée qui soit distincte des idées des qualités particulières, ni de l'esprit une notion qui soit distincte des perceptions particulières. Toutes nos perceptions distinctes sont des existences distinctes, et l'esprit ne perçoit jamais de connexion réelle entre des existences distinctes. 11 est vrai que la composition de l'esprit en phénomènes s'opère moyennant la détermination de la pensée allant d'un objet à un autre, de telle manière que les idées soient senties connexes, et s'amènent les unes les autres; mais nulle thvorie noffro de ressources pour rexplicalion des principes qui unissent nos perceptions successives dans notre pensée ou consciejice. »

Si ce ne sont pas les connexions elles-mêmes, dans ce qu'elles ont de constant, c'est-à-dire les idées générales et les lois de l'esprit et de la nature, qui fournissent Fexplication demandée, Hume avait raison, il n'en existe aucune. (Hume, Traité de la Nature humaine, Appendice, sub. fin.)

Les substances dans le criticisme kantien. — La Critique de la raison pure prit son point de départ dans ce déliement universel des idées auquel était conduit le grand logicien de l'école où l'on prétend tirer toute connaissance du particulier. Sans partager le découragement sceptique exprimé par Hume à la fin de son œuvre la plus géniale, les représentants éminents de cette école à notre époque ont avoué, chacun à sa manière, leur renoncement à constituer les notions d'esprit et de matière en rapport avec la réalité ; et il faut ajouter que

LA SUBSTANCi:. — LES LOIS DES PHENOMENES

le criticisme de Kant n'a pas découvert ce principe souverain des connexions, qu'il s'agissait de mettre en lumière. Restituer les idées générales, définir les jugements synthéti({iies, montrer la place et la nécessité des formes a pnuri de la sensibilité, et desconce})ts de renteiidoment dans la perception externe, c'était beaucoup, ce n'était pas question résolue, tant qu'on ne posait pas la relation comme principe et condition du connaître. La méta|)hysique restait engagée dans ses anciens errements. Kant a conservé à la catégorie de la substance sa signification réaliste. 11 a admis Tcxistence de substances inconnues, avec le caractère abstrait et négatif qui les rend impossibles à objectiver pour la pensée, faute d'attributs. C'était revenir à la méthode des entités en ce qu'elle a de plus vain, tandis que, depuis Descartes, ou n'avait presque plus fait usage des entités que pour classer des phénomènes dontelh^s pouvaient passer pour n'être que des noms génériques. Là où il s'agit de la matière des corps, Kant admet « hors de nous, Fexîstence de choses qui nous sont inconnues en elles-mêmes, mais cependant connues par les représentations que nous procure leur action sur notre sensibilité, et auxquelles nous donnons le nom de corps ». Ces clioses sont, comme on l'apprend par des explications moins exotériques du ])hil<)sophe, des noumènes situés non seulement hors de nous, mais hors du temps, hors de l'espace, et qui sont les causes de nos représentations. A l'endroit que nous citons il n'emploie qu'un langage de philosophie courante. On Ut encore ailleurs, ce qui semble, au premier abord, conforme à l'imagination commune, matérialiste, que si un n'admellail pas de ces choses en soi, « on arriverait à cette absurde conclusion, qu'il y a des phéno-

mènes, ou des apparences, sans que quelque chose apparaisse » ; mais c'est là une pétition de principe mal dissimulée, et de plus un singulier lapsus : comuK^nt apparaîtrait la chose m soi, qui, par définition est vouée à ne pas apparaître ? (Kant, Proléqomènes, % XÏU, 2^ ohservalion. — Crhique cIp la Raison purp, préface de la 2*^ édition.)

Vapparition de la chose en soi qui devient phvnomhne est une apparition dans Fospace, condition de tout phénomène; or l'espace et tout ce qu'il contient ne sont, selon Kant, que représentations en nous: la chose en soi devenant phénomène, est donc une forme ohjective en nous, dont le sujet réel échappe à toute représentation possihle. Le lien que Hume ne découvrait pas, dans notre conscience, entre nos perceptions successives devient plus insaisissahle que jamais, s'il faut le chercher hors de nos représentations.

Touchant le sujet pensant lui-même, Kant professe qu'il n'est que « le rapport des phénomènes internes à leur sujet inconnu )>, — « la désignation de l'objet du sens intime, en tant que nous ne le connaiss(ms par aucun prédicat plus profond », — et enfin « ce qu'on peut appeler une substance, mais dont la notion est vide, et dont la permanence est indémontrable hors de la durée pendant laquelle elle se témoigne à l'expérience» [Prolégomènes, §XLVI-XLVlli. Les philosophes empiristes et Hume lui-même ont considéré, eux aussi, la conscience comme un rapport à quelque chose d'inconnu, mais ils voyaient là le problème, et non la solution de la question.

Si Kant avait pu éclaircir l'idée du noumène, il n'aurait encore fait en cela que poser une idée, il n'en aurait pas démontré le sujet au delà de toute représen-

LA SUBSTANCE. - LES LOLS DES PHÉNO^ÎÈNES

tation empirique. Or, quel était l'un des principaux buts de sa critique? Démontrer que. de l'idée seule, la réalité ne saurait se conclure. Apparemment, l'idée de la chose en soi, idée abstraite, ne doit pas jouir (l'ini privilège que n'a pas Fidée de Dieu, l'Être p;irfait. amplement réfutée dans ses prétentions à la preuve rationnelle ? Comment se faît-îl que Kant, écrivant un livre qu'il dit destiné à substituer la crovance à la science en métaphysique, rejette toutes les dénionstrati* ►ns possibles, excepté celles qu'il donne de son chef, d'après cette môme raison pure, suspecte pour tout le reste ? H oppose aux analyses négatives de Hume les synthèses de l'entendement, il restitue les relations a priori dans le jugement des connexions de phénomènes, et. cola fait, au lieu d'invoquer la croyance aux rcdations ^('n(^ralisées, pour l'explication et pour ha garantie de Tordre du monde, pour poser le fondement d identité et de stabilité que lui refuse l'analyse, il revient à la hction réaliste de la substance. C est pour en confii'mer luimême la parfaite inanité. Il la reprend en lui prêtant pour unique attribut rincognoscihililé, jointe à une certaine incompréhensible causalité, par rapport aux phénomènes !

Le dilemme de la substance. — L'idéalisme se trouvait acquis, en principe, par les deux méthodes, dans les deux écoles dont on peut, à cet égard, arrêter la marche à Malebianche et à Leibniz, à lierkeley et à Hume. La question était de découvrir, dans l'ordre logique des phénomènes, le lien dont le réalisme de la substance

mènes, ou des apparences, sans que quelque chose apparaisse » ; mais c'est là une péUtion de principe mal dissimulée, et de plus un singulier lapsus : comment apparaîtrait la chose m soi, qui, par déhnition est vouée à ne pas apparaître ? (Kant, Prolégomènes, § XIIÏ, 2' ohservalion, — Critique de la Raison parp, préface de la 2*^ édition.)

U apparition de la chose en soi qui devient p/frno?nhie est une apparition dans Tespace, condition de tout phénomène ; or l'espace et tout ce qu'il contient ne sont, selon Kant, que représentations en nous: la chose en soi devenant phénomène, est donc une forme objective en nous, dont le sujet réel échappe à toute représentation possible. Le lien que Hume ne découvrait pas, dans notre conscience, entre nos perceptions successives devient plus insaisissable que jamais, s'il faut le chercher hors de nos représentations.

Touchant le sujet pensant lui-même, Kant professe qu'il n'est que « le rapport des phénomènes internes à leur sujet inconnu », — « la désignation de Fobjet du sens intime, en tant que nous ne le connaissons par aucun prédicat plus profond », — et enfin a ce qu'on peut appeler une substance, mais dont la notion est vide, et dont la permanence est indémontrable hors de la durée pendant laquelle elle se témoigne à Fexpérience » {Prolégomènes, SXLVl-XLVII). Les philosophes empiristes et Hume lui-même ont considéré, eux aussi, la conscience comme un rapport à quelque chose d'inconnu, mais ils voyaient là le problème, et non la solution de la question.

Si Kant avait pu éclaircir l'idée du nournène, il n'aurait encore fait en cela que poser une idée, il n'en aurait pas démontré le sujet au delà de toute représen-

LA SUBSTANCE. — LES LOIS DES PHÉNOMExNES

talion empirique. Or, quel était l'un des principaux buts de sa critique? Démontrer que. de l'idée ^riilc la réalité ne saurait se conclure. Apparemment. Tidj'o d»* la chose en soi. idée abstraite, ne doit pas jouir d'un [nivilège que n'a pas l'idée de Dieu, l'Être parfait, amplement réfutée dans ses prétentions à la piM'uve rationnelle? Comment se fait- il que Kant, écrivant un livre qu'il dit destiné à substituer la crovance à la science en métaphysique, rejette toutes les démonstraliuns possibles, excepté celles qu'il donne de son chef, d'après cette même raison pure, suspecte pour tout le reste ? H oppose aux analyses négatives de Hume les svnt liè>es de l'entendement, il restitue les relations a priori dans le jugement des connexions de phénomènes, et, cria fait, au lieu d'invoquer la croyance aux relations généralisées, pour l'explication et pour la garantie de l'ordre du monde, pour poser le fondement d'identité el de stabilité que lui refuse l'analvse. il revient à la liction réaliste de la substance. C'est pour en confirmer luimême la parfaite inanilé. Il la nq^rend en lui prêtant pour unique attribut rincognoscibililé, jointe à une certaine incompréhensible causalité, par rapport aux phénomènes î

Le du^emme DE LA SUBSTANCE. — L'idéalismc se trouvait acquis, en principe, par les deux méthodes, dans les deux écoles dont on peut, à cet égard, arrêter la marche à Malebranche et à Leibniz, à Berkeley et à Hume. La question était de découvrir, dans l'ordre logique des phénomènes, le lien dont le réalisme de la substance

et la transitivité des causes avaient fourni jusque-là des semblants d'explication. Les trois premiers de ces philosophes avaient vu en Dieu ce lien ; et Leibniz, joignant à l'ordre divin, comme raison universelle, les lois constitutives de la création qui sont Tunique fondement intelligible de toutes les connexions dont la métaphysique réaliste demandait l'explicalion aux formes substantielles et aux causes transitives, Leibniz s'est servi du terme de substance pour désigner l'être permanent. Mais ce terme n'avait pour lui que la signification logique de synthèse de qualités: c'était le nom du sujet défini par des rapports internes, avec la conscience de ces rapports. La Relation, la connaissance des relations obtenue à des degrés divers par les êtres, qui sont eux-mêmes des fonctions, donnaient dès ce moment la définition de l'univers au point de vue de son iutelligibilité. Mais cette doctrine ne fut pas comprise. Le progrès des sciences expérimentak's a conduit plus tard la philosopliie des sciences à un résultat analogue, c'est-à-dire à reconnaître que l'objet accessible à la découverte par les méthodes scientitiques est tout entier dans la connaissancv des phénomènes et des lois des phénomènes. Cette formule, adoptée par Auguste Comte, était le résultat des analyses de l'école empiriste et des progrès de l'esprit scientifique, et elle était exacte, mais ne justifiait pas le positivisme dans son abandon systématique de la psychologie et de la critique de la connaissance.

Les physiciens et les biologistes pouvaient constater que nulle recherche, depuis que la méthode, fixée par quelques hommes de génie, était appliquée par un nombre toujours croissant de leurs disciples de toute nation, n'avait conduit à rien de plus qu'à lier des pro-

priétés, en des sujets empiriques, et à déterminer des conditions nécessaires et suffisantes de la production d'un phénomène de telle ou telle espèce. Or la conclusion tirée pour la physique. est applicable à la métaphysique et à la psycholojLiie. mais avec une dilïereiice capitale : la place des hyiinllièses invérifiables, qui ne sont ni méthodiques, ni légitimes dans les sciences de la nature, et que, pour cette raison, il convient d'abandonner, est occupée dans les sciences morales, — dans la métaphysicjue et dans la psychologie en tant que liées à la morale, — par des croyances dont certaines ont un caractère d'obligation, et s'imposent à la pratique humaine indépendamment de la spéculation, pour être affirmées ou niées implicitement ou explicitement.

Les notions à^ force et de matière perdent leur signification et leur intérêt métaphysiqiies, dans le domaine des sciences positives, l'une se réduisant à une fonction mathématique du mouvement, l'autre devenant l'objet de l'étude, au lieu d'être le sujet d'une définition. Mais les notions de cause et de substance, qui leur correspondent, restent en litige pour la métai)liysi(|ue, parce que, sous leur nom, c'est le problème de l'univers et de l'âme qui se pose, non plus des abstractions instituées pour l'étude de rapports d'espèces définies, et d'après ces axiomes, ou postulats, dont on est d'accord et qu'on n'a point à scruter. La condition ne laisse pas d'être la même pour la métaphysique et pour la science, en ce qui touche le principe de relativité (V). Ce sont d'autres relations que celles dont traitent les sciences, mais ce sont des relations encore, celles que le phénoméniste nie comme illogiques, et (jue le substantialiste suppose entre le sujet et ses attributs, quand il considère

94 LES DILEMMES DE LA MËÏAPHYSrQLE PURE

le terme faisant fonction d'unité comme une chose en soi, à la fois distincte de tous ses modes, et ne pouvant être représentée, en cet en soi qui est son être, par aucune relation qui le définisse indépendamment de ces modes. Seulement, celte dernière théorie est une tentative d'échapper, par une relation, à l'ordre du relatif, et c'est là ce qui est incompatihle avec tout caractère d'intelligibilité réelle réclamé pour la métaphysique.

Le véritable état de la question est celui-ci : une relalionsepose pour la psychologie et pour hi logique, entre la conscience, synthèse donnée de phénomènes mentais, comme sujet, et quelque phénomène mental actuel comme objet ; et de même entre un corps, assemblage délini de qualités sensibles, externes, et une qualité particulière agrégée à ce corps suivant une loi physique. C'est le point de vue exact de la relation, conforme à la catégorie /or/içfœde la substance, ainsi qu'au mode psychique d'association de la qualité à la chose qualifiée. Si Hume eût été aussi bien doué de l'esprit scientifique qu'il l'était du génie de l'analyse mentale, il aurait reconnu là le postulat nécessaire d'une synthèse dont l'explication et la justification nécessiteraient l'emploi de la fonction logique même qui sérail à justifier. L'intelligence ne s'explique que par rintelligence. Ses lois fondamentales ne sont autre chose qu'elle-même, et sont une condition préalable à toute recherche possible. Les connexions dont Hume cherchait la raison lui seraient apparues comme leur raison propre, donnée dans l'entendement, et que l'entendement transporte à ses objets. La méthode scientifique des lois aurait alors été fondée en philosophie, comme pour les sciences. Kant ne l'a manquée que pour ne s'y être pas tenu en la découvrant, parce qu'au lieu de s'arrêter aux lois de

rentendemenf , pour les opposer à un [diénoménisme borné à des analyses dissolvantes, il a cru devoir poursuivre jusque dans l'absolu la fin de la raison, et cela en violation des concepts les plus décisifs de reiileiidement lui-même.

C'est, on le voit, du principe de relativité que ressort le dilemme de la Substance, comme celui de l'Inconditionné. Il faut opler entre la méthode des relations et fonctions de phénomènes, et la méthode réaliste des notions abstraites ou symboli(jues, érigées en entités. L'kypothèse de Texistence réelle de ici sabslanti'. uu doi substances, relève de cette dernière méthode, soit qu'un les regarde comme des supports de (juulilés de telle ou telle espèce définie, — ou comme des puissances indéterminées d'où sortent par voie d'évolution des séries de propriétés et de modes, — ou qu'on réunisse tous les phénomènes de tout genre considérés comme les manifestations d'une essence unique, définie expressément pour les développer, — ou enfin que le noumène, un ou nuiiliple, soit tenu pour absolument inconnaissable, et toutefois exerçant des actions dans le monde phénoménal. Dans tous ces cas également, il s'agit d'un sujet dont Tidée est olitenue par voie d'abstraction, que l'on pose comme réel, et que l'on définit par la négation de toute qualité qui pourrait servir à le définir, en même temps qu'on met des phénomènes dans sa dépendance.

Il ne faut pas dire que, sai|s être défini par l'espèce de ia chose quil est en Itii-méme, il l'est néanmoins en tant que terme corrélatif de l'ensemble des produits phénoménaux dont on lui confère la puissance ; car il reste toujours lui-même ia ciiose quon ne sait pas, qui a ce caractère négatif : que nulle relation intelligible.

nulle idée ne peut signifier ce qu'elle est. Sa désignalion a lieu par des relations dont on la dit le dernier terme, mais dont pas une n'enseigne ce qu'elle est à part cela. Le caractère fictif d'un tel sujet ressort claireuK^nt ; c'est la notion logique d'un rapport d'identité entre le sujet et l'attribut, dans laquelle onréaiisele sujet vidé de son contenu, pendant que Ton conserve l'attribut plein, qui est la chose donnée. Traduction malhématique : A =B. B est une somme d'attributs ; A n'en possède aucun.

Si Ton cherche la vraie pensée du substantialiste, on trouvera qu'au fond, il n'entend pas opérer la séparation d'un terme nouménal vide et de ses termes qualificatifs. 11 est simplement dominé par l'idée vague d'un sujet d'inhérence et d évolution de propriétés : sujet particulier, ou sujet universel, mais en tout cas indéterminé quant à son principe, vide en acte, tout entier en puissance, auquel les phénomènes sont suspendus. Selon la méthode relativiste, au contraire, la thèse d'un être réel est celle d'un sujet défini par des qualités et des relations constitutives propres, en relation lui-même avec d'autres sujets semblablement conçus. C'est là la condition logique, indépendante de l'expérience, la condition de possibilité quant au concept seulement, le concept ne pouvant d'ailleurs point être par lui-môme la preuve de l'existence.

Le passage du possible au réel, en matière de jugement et d'affirmation, est un fait ou d'expérience, ou de croyance : ceci est connu de chacun et ne réclame aucun éclaircissement quant à l'ordre pratique. Dans les questions philosophiques, certaines croyances ont le caractère de postulats moraux, à la dilTérence des hypothèses vérifiables qui ne relèvent que de la logique et des méthodes scientifiques. La doctrine des substances n'a

nullement cet avantage, que l'imagination n'clame pour elle, sur la doctrine des phénomènes et ,],.s lois de fournir un fondement pour la croyance à lidentitéet à la permanence de la conscience, comme aussi à la réalité des corps dont nous ne recevons que des impressions • ce sont les deux ordres de synthèses auxquels le pliénoménisme sans lois de Hume ne trouvait aucune explication parce que son analyse était la méthode inverse de cellequi en les constituant les explique. La substance n y sert de nen, car il ne s'agit pas seulement de croire qu elle existe parce qu'on l'imagine, mais encore de croire quelle a les propriétés didenlilé et de permanence qu'on lui prête. Or la croyance aux lois qui établissent ces mêmes propriétés dans l'ordre constitutif et dans le développement des phénomènes donne pour notre esprit le môme résultat. 11 suffit, et c'est l'œuvre de l'induction la plus simple et la plus naturelle, que par des généralisations nous étendions à l'avenir l'efficacité et l'action des mêmes lois qui sont empiriquement coustatables dans les connexions dont se forme toute notre connaissance des choses, do celles que nous rapportons à l'esprit, et de celles qui nous sont représentées dans les corps. L'identité et la permanence ne sauraient être pensées comme rien de plus que ces mêmes lois avec toute leur extension et leur perfection possibles, ou idéales, dans l'espace et dans le temps, soù qu tl y au ou non telle chose que des substances dam le monde.

La question de la substance est donc indépendante de ces considérations morales ; tout son intérêt porte, non sur l'avantage imaginaire qu'auraient les substances pour nous certifier les réalités, mais sur les moyens que leurs idées fournissent pour poser des êtres en soi,

Renoiviek. - Dilemmes de la mélapli. ,

hors de relation, et les faire servir aux doctrines absolutistes. La méthode qui rapporte les phénomènes i des substances est la contradictoire de celle où Ton regarde les lois et fonctions de phénomènes comme les sujets de la connaissance, et les seuls vraiment intelligibles, — à moins toutefois qu'on ne définisse la substance elle-même comme une fonction. Cette délinition nominale mettrait fin au débat, mais en faveur du principe de relativité.

Ainsi le dilemme de la Substance offre le choix entre le relativisme et le réalisme, pour la méthode qui doit servir à la définition de la réalité; il fait suite au dilemme de V Inconditionné, pour lequel la question était rapportée à Tétre en son sens universel.

Ou la loi qui relie des qualités à leur sujet logique implique l'existence d'un sujet réel, indépendant en soi de ces qualités, et de toutes autres qualités qui puissent le définir pour la co/inaissance.

Ou il 71 existe pas de sujet en soi, indéfinissable en soi comme objet de connaissance ; mais tout être réel doit se définir comme une fonction de phénomènes assemblés sous certaines lois, et comme le sujetlogique de toutes les relations qu il soutient et de toutes les qualités qui lui appartiennent.

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