L'HIPPOPOTAME
Ce titre peut paraître étrange pour une association dont les membres doivent avoir été pensionnaires de l'Académie de France à Rome. Il n'y a pas d'hippopotames dans le Tibre, on n'en a jamais vu dans la Seine, et les marins intrépides, vulgairement connus sous le nom de canotiers, qui connaissent le fleuve parisien de Bercy à Argenteuil ne citent aucun fait permettant de supposer qu'un de ces amphibies aurait été vu dans les eaux d'Asnières, sous les ombrages de la Grenouillère ou vers les rives de Saint- Denis.
On ne dit point qu'un sculpteur se soit illustré en taillant dans le marbre un hippopotame de grandeur naturelle, ni qu'un peintre ait protraituré cet habi-
tant disgracieux des grands fleuves africains. C'est un gargotier italien, un romain, doué d'une laideur faisant l'admiration de ses clients, qui, sans le vouloir et surtout sans s'en douter, fut le parrain de Y Hippopotame.
Le gouvernement français entretient à Rome un certain nombre de jeunes artistes ayant remporté les prix aux concours annuels qui ont lieu à Paris. Ces jeunes gens sont appelés des Prix cje Rome par abréviation. Ils ne sont pas tous riches, et ceux qui n'ont pour ressource que la somme mise à leur disposition par l'État, sont obligés de mesurer leurs dépenses.
Il y a quelques années, le traitement des pensionnaires de l'Académie de France à Rome était de trois mille francs par an. Mais la durée du séjour dans la ville éternelle ayant été réduite de cinq ans à quatre, la somme allouée pour l'entretien de chaque pensionnaire étant restée la même, soit quinze mille francs, le traitement annuel se trouva porté de trois
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mille à trois mille cinq cents francs et même plus, par suite de fondations particulières.
Les jeunes artistes dont nous parlons ne sont pas tenus de prendre leur repas à l'Académie, beaucoup dans un but d'économie, se contentent d'y déjeuner et vont dîner au dehors. Les restaurants, irattoria, ne manquent pas à Rome, mais les uns sont éloignés de l'Académie qui est située dans un quartier un peu excentrique, les autres ont des prix aussi élevés que les restaurants les plus renommés de Paris. La pension pour la nourriture prise à l'Académie était décent cinquante francs par mois; on trouvait ce chiffre trop élevé et chacun se mit à la recherche d'une trattoria où l'on pourrait dîner à très bon marché. Enfin un artiste finit par trouver une gargotte, située à quelques pas de l'Académie réalisant le programme économique que l'on cherchait à mettre à exécution. Pour une somme dont la modicité surprit tout le monde, il était possible non pas de dîner, il ne faut rien exagérer, mais de se repaître.
Cette traltoria était une espèce de cabaret borgne, dont les ignobles gargotes des environs de la place Maubert peuvent seules donner une idée. On avait pris soin d'en écarter tout ce qui pouvait ressembler au confortable le plus élémentaire. C'était la malpropreté italienne ajoutée à la malpropreté française.
Ce charmant établissement se composait d'une salle de dimensions ordinaires, aux poutres enfumées, à la muraille suintante et crasseuse. Une lampe italienne, dont le type existait au temps de Romulus, éclairait le soir cette pièce principale. Les consommateurs s'asseyaient sur des bancs en bois, autour de tables boiteuses et propres comme la muraille. Le personnel ne faisait pas ombre à cet intérieur. Inutile d'ajouter que le linge était tout à fait inconnu dans ce cabaret bizarre.
Mais ce qui y attirait le public, c'était le vin, surtout le vin rouge de Velletri ; pour ce vin excellent on entrait dans un trou immonde, on prenait place