I. HIPPOPOTAME
devant des tables gluantes, on respirait un air corrompu. Puis c'était si peu cher ! Voici un échantillon de la carte qui ne variait que pour offrir des mets aussi simples. Quand il y avait des pommes de terre, une salade de ces tubercules était de rigueur, on l'agrémentait d'oignon cru, de hareng-saur.
Le dessert se composait de fromage : slracchino di gargou^ola, et de marrons. Quelquefois passait un marchand d'olives qui, pour quelques baïoques, emplissait une assiette d'excellentes olives qu'il retirait d'un seau d'eau avec une cuiller de bois. Le pain était également très bon. On arrivait à dîner dans tous les cas, à dîner tant bien que mal. On trouvait quelquefois à la trattoria du stuffatino (étuvée), de l'hurnido di mauzo (bœuf à la mode), du chevreau rôti aux lentilles.
Le patron de ce cabaret n'était pas ce qu'il y avait de moins remarquable dans son établissement. Gaillard solide, type auvergnat, face large encadrée d'un collier de barbe noire, lèvres énormes, bouche fendue
jusqu'aux oreilles, en un mot il ressemblait à un hippopotame ; on ne l'appela plus que du nom de cet amphibie. De l'homme, le nom passa à l'établissement et ensuite à l'institution.
Aux quelques pensionnaires qui fréquentaient Y Hippopotame, vinrent se joindre plusieurs de leurs camarades, comme eux artistes, mais étrangers à l'Académie.
Pendant la première année, on vint à la trattoria, dans le seul but de dîner gaiement, et d'une façon économique, en compagnie d'amis, cela n'avait aucun caractère de réunion organisée. Le dîner de l'Hippopotame ne prit que plus tard un caractère d'institution, lorsqu'un des habitués proposa un repas mensuel, devant réunir les artistes, tant pensionnaires qu'étrangers, qui mangeaient, les premiers à l'académie, les seconds dans établissements d'un ordre plus élevé que Y Hippopotame. Un usage interdit formellement la présence d'étrangers à la table de l'académie, le salon des pensionnaires leur est rigoureuse-
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ment fermé ; cependant, depuis quelques années, on s'est un peu départi de cette rigueur. Créer une réunion sur un terrain neutre, c'était procurer aux artistes, tant académiciens qu'étrangers, une occasion de se rapprocher.
Lorsque ceux qui avaient fondé V Hippopotame à Rome revinrent en France, ils se dirent que leur idée ne serait complète, que si un dîner analogue existait à Paris ; ils fondèrent donc Y Hippopotame sur les bords de la Seine.
Mais la trattoria des rives du Tibre perdait de son cachet d'originalité, grâce aux bénéfices réalisés par le patron. Il y eut d'abord du linge, cette première modification étonna beaucoup les habitués ; puis, le beefsteak, la côtelette parurent sur les tables, concuremment avec le chevreau rôti, le stuffatino (étuvée), et l'hurnido di mauzo. Enfin, le gaz remplaça la lampe fumeuse, et le ruoltzétincela. Un photographe a portraituré le gargotier sur le pas de sa porte ; et, pour que rien ne manque à la gloire de ce digne
homme, on lui demanda de ses autographes. Ce restaurateur des artistes est mort.
L'Hippopotame de Paris n'est pas une société, c'est un dîner. Le règlement peut se résumer en un seul article : « Nul ne peut faire partie de l' Hippopotame s'il n'a fréquenté à Rome, la traltoria decenom.»
Les petites dépenses occasionnées par l'envoi des convocations, sont couvertes par des appels de fonds que l'on fait de temps en temps à la fin du dîner. Le prix de ce repas est de cinq francs, il a lieu le 9 de chaque mois au restaurant Blot, rue de Lille. L'été on se réunit au Bas-Meudon, à la Pêche Miraculeuse. Le dîner est interrompu pendant le mois d'août et de septembre, et reprend en octobre. La moyenne des membres présents est de quinze ; mais le 9 avril, anniversaire de la fondation, les dîneurs sont plus nombreux, et quelquefois M. Emile Pessard a organisé un concert avec le concours d'artistes de ses amis.
Ordinairement quand un musicien assiste au repas, on l'installe au piano après le dessert.
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Les premières lettres de convocation étaient illustrées d'un dessin de Moyaux, l'un des associés. A l'extrémité d'une table un hippopotame vrai, massif et gros, vêtu d'un habit teint, une coupe de Champagne à la patte, porte un toast. C'est Huot qui a dessiné les lettres actuelles. C'est un corps d'homme à tête d'hippopotame, une charge du restaurateur de Rome, habit noir, gilet blanc, chemise à jabot, haute cravate empesée d'où s'échappe le coin d'un fauxcoi. D'une main il tient une coupe de Champagne, de l'autre la serviette légendaire.
La fonction de président est une sinécure, Falguière a occupé ce poste, puis Carolus Duran et ensuite Delaplanche. Parmi les massiers nous citerons MM. Cottin, Emile Pessard, Besnard.
Voici les noms des plus fidèles assistants au dîner YHippopotame : Les peintres Emile Adam ; Eugène Adam, peintre décorateur, décoré en 1878 ; Aviat, Emmanuel Benner, Jean Benner, Urbain Bourgeois, Carolus Duran, officier de la Légion d'honneur en
1878, médaille d'honneur en 1879; Cot, décoré en 1874 ; Victor Cousin. Jules Garnier, Jules Lefebvre, grand prix en 1861, officier de la Légion d'honneur en 1878 ; Legrand, grand prix en 1863 ; Hector Leroux, Maillard, grand prix en 1864, attaché à la manufacture des Gobelins ; Mouillard, Poncet qui a reproduit à l'eau forte les peintures murales de Flandrin à Saint-Germain-des-Prés ; Toudouze, grand prix en 1871.
Architectes : Barth ; Paul Besnard ; Dutert, grand prix en 1869 ; Gerhard, grand prix en 1865 ; Joigny; Moyaux, grand prix en 1861 ; Scellierde Gisors.
Sculpteurs : Allard, grand prix en 1869, décoré en 1878; Barias, grand prix en 1865, décoré en 1878, médaille d'honneur la même année ; Barthélémy, grand prix en 1860 ; Blanchard, le baron Arthur Bourgeois, grand prix en 1863 ; Degeorge, grand prix en 1866; Delaplanche, grand prix en 1864, décoré en 1876, médaille d'honneur en 1878 ; Falguière, grand prix en 1859, médaille d'honneur en 1868, offi-
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cier de la Légion d'honneur en 1878 ; Lecointe ; Lafrance, grand prix en 1870, décoré en 1878 ; Noël grand prix en 1868, décoré en 1878, Thabardt ; Toppfer, fils du célèbre romancier genevois; Sanson, grand prix en 1861 , décoré en 1876.
Musiciens : Massenet, grand prix en 1865, chevalier de la Légion d'honneur, membre de l'Institut. Hérodiade un des chefs-d'œuvre du célèbre compositeur fut représenté à Bruxelles, les théâtres subventionnés de Paris ne pouvant, parait-il, monter les pièces des auteurs les plus connus. On se demande pourquoi ce qui se fait à Bruxelles est impossible à Paris ? Lefebvre, grand prix ; Emile Pessard, grand prix, décoré en 1878, frère d'Hector Pessard, ancien directeur de la presse au ministère de l'intérieur, directeur politique du National ; Puget, grand prix ; Maréchal; grand prix.
Graveurs : Dubouchet, grand prix en 1860 ; Huot,
grand prix en 1862, décoré en 1878; Laguillermie,
grand prix en 1868.
M. Huot est mort en 1882 dans tout l'éclat de son talent.
Sa sœur avait épousé M. H. Descaves, architecte du gouvernement et fils de M. Descaves, architecte diocésain de la Haute-Marne.
Un artiste dramatique : M. Massot ; un avocat, Me Duval ; un amateur, M. Cottin.
M. Bigot, ancien pensionnaire de l'Ecole d'Athènes, rédacteur du XIXe Siècle ; M. Gerspach, chef de bureau des manufactures de l'État au ministère des Beaux-Arts, chevalier de la Légion d'honneur ; M. Gentil, attaché au ministère des Beaux-Arts; M. Pierre Lefebvre, sous-chef au ministère de la guerre; M. Paul Oursel, attaché au ministère des affaires étrangères ; M. Edouard Ruel, ancien pensionnaire de l'école d'Athènes, l'un des plus jeunes et des plus brillants professeurs de l'École des Beaux- Arts ; M. Jules Comte, du ministère des Beaux- Arts.
Lorsque le massier apprend qu'un hippopotame a
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été quelque temps sans répondre aux lettres d'invitation, il est averti une fois pour toutes que les dîners ont lieu le 9 de chaque mois, puis on ne lui écrit plus.
Les réfractaires sont : les peintres: Joseph Blanc, grand prix en 1867, décoré en 1878 ; Edouard Blanchard, grand prix en 1868 ; Clairin, qui en 1878 accompagna Mlle Sarah Bernhardt dans une petite excursion que la sociétaire des Français fit en ballon ; Machard, grand prix en 1865, décoré en 1878; Louis Desmarest ; Albert Girard, grand prix en 1861 ; Jadin fils ; Sain, décoré en 1877 ; Leloir, décoré en
Le peintre verrier Oudinot, chevalier de la Légion d'honneur.
Les musiciens Serpette, Paladilhe, Charles Lenepveu, Bourgault-Ducoudray, tous les quatre grands prix.
Les sculpteurs, Paul Aube ; Doublemard, grand prix en 1855, décoré en 1878; Charles Drouet ;
Hiolle, grand prix en 1862, décoré en 1875, médaille d'honneur en 1870 et 1878 ; Lemaire, prix au Salon de 1877 ; Pellier ; Renaudot, Soldi, grand prix en 1869, décoréen 1878.
M. Emile Besnard, architecte, grand prix en 1867 M. Besnard est fixé au Havre.
MM. de Dombasle et Maulmont, hommes de lettres, M. Delauge.
On voit que les membres de Y Hippopotame sont à peu près tous arrivés à la célébrité ou à la notoriété. On compte parmi eux trente-huit grands prix ; quatre médailles d'honneur ; deux officiers et quatorze chevaliers de la Légion d'honneur et sept artistes libres décorés.
M. Auguste Cot est mort au mois d'août 1883, âgé seulement de 46 ans. Né à Bédarieux (Hérault) le 16 février 1837, était élève de Léon Cogniet et de MM. Cabanel et Bouguereau. Ses premières toiles représentaient des sujets académiques ou des scènes de la mythologie; en 1867, il exposa une
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Baigneuse ; en 1868, Samalcis et Hermaphrodite ; en 1870, Prométhée ; en 1873, le Printemps, composition pleine de fraîcheur et de poésie, que la gravure a popularisée; enfin l'Orage en 1880; Mireille en 1882, et surtout de nombreux et remarquables portraits. Médaillé en 1870, il reçut la médaille de 2e classe en 1872, et en 1878, à l'Exposition universelle ; il était chevalier de la Légion d'honneur depuis 1874. Enfin à l'exposition d'Amsterdam, où il était représenté par sa Mireille et par deux portraits, il reçut une médaille d'or.