ALSACE-LORRAINE. — FRANCHE-COMTE
Entre convives on l'appelle plus simplement « dîner de l'Est », les naturalistes l'ont nommé Soupe au lard, ce potage étant celui dont le fumet exquis réjouit les dîneurs, le deuxième vendredi de chaque mois, chez Désiré Beaurain, le classique restaurateur où a eu lieu longtemps le dîner mensuel de la Société des gens de lettres.
La fondation du dîner ne remonte qu'au mois de mai 1878 : à cette époque, la Revue alsacienne publiait deux entrefilets dans le but de provoquer une réunion préparatoire, et peu après l'appel suivant était sou-
mis à plusieurs littérateurs et artistes originaires des provinces de l'Est :
« Dans le monde des lettres et des arts, le temps semble venu des groupes régionaux. A certains jours, on se réunit volontiers autour d'une table, entre compatriotes, — non tant pour dîner que pour se retrouver sur le terrain neutre où, sans distinctions d'écoles ni d'opinions politiques, les générations différentes apprennent à se connaître et peuvent le mieux s'apprécier.
« Le Midi a la Cigale, l'Ouest la Pomme, le Nord est sur le point d'avoir V Alouette. Nos pays de l'Est ne sauraient-ils compléter un mouvement tout confraternel ?... Nous le croyons si peu que nous proposons dès aujourd'hui à nos confrères et à nos compatriotes un dîner mensuel; les conditions en seraient déterminées dans une réunion préparatoire, dès qu'un nombre suffisant d'adhésions aura été réuni. »
Les premières adhésions ne se firent pas attendre :
LE DINER DES LITTÉRATEURS ET ARTISTES DE L'EST Si
Déjà deux éminents écrivains lorrains, MM. André Theuriet et Lorédan Larchey, veillaient à l'organisation du groupe, donnant leurs conseils au secrétaire de la Revue alsacienne, M. Paul Léser, qui recueillait les signatures et qui était chargé de la correspondance. L'inauguration — modeste à la vérité — eut lieu le 7 juin, et voici quels étaient les douze convives fondateurs. J.-L. Gérôme, le peintre du Duel après le bal, de V Exécution du maréchal Ney et du Pollice verso, représentait la Franche- Comté avec son ami Fatistin Besson, qui est à la fois artiste jusqu'au bout des ongles, directeur du musée de la ville de Dôle, pêcheur à la ligne très endurci et conteur fort amusant: Plein de dévouement pour la Soupe au lard, il fait, durant la belle saison, une heure de chemin de fer pour venir la déguster ; J.-J. Henner, un maître qui descend en droite ligne du Corrège, y figurait pour l'Alsace, ayant autour de lui Schûzzenberger, le peintre ému
des É migrants alsaciens ; Lix, le fécond dessinateur
du Monde illustré et le collaborateur de toutes nos grandes publications artistiques ; Lereboullet, le chroniqueur du Temps. La Lorraine avait envoyé un de ses anciens députés, aujourd'hui président de la Société de secours mutuels des Alsaciens-Lorrains, l'actif et infatigable M. de Bouteiller; le docteur Ernest Aubertin, qui égayé la table par ses récits en patois messin ; l'avocat Hyppolyte Lemaire ; enfin, fidèles au poste, se trouvaient en outre les organisateurs, MM. Lorédan Larchey, André Theuriet et Paul Léser.
A l'heure actuelle, la liste des adhérents comprend quarante noms, chiffre fixé pour éviter l'encombrement paraît-il, et le dîner a parfaitement réussi ; certains amis enthousiastes ont même été jusqu'à proposer une réunion bi-mensuelle, mais la majorité a jugé plus prudent de s'en tenir aux dispositions primitives qu'il sera toujours facile de modifier.
Dirons-nous maintenant que l'Académie française n'a pas cru déchoir en venant goûter le festin et rire
des joyeux propos qui s'y échangent ; compléteronsnous cette indiscrétion en ajoutant que le membre qui déserte la grave assemblée pour s'asseoira cette table peu académique n'est autre que M. Alfred Mézières, un Lorrain auquel les honneurs n'ont pas fait oublier le coin où dorment les ancêtres. Chaque fois — disons-le aussi — chaque fois que M. Theuriet a récité la Chanson de la bouteille ou la Galette lorraine, les auditeurs charmés ont acclamé ces pièces:
Sentant le fenouil et le thym De la friche natale;
et le même accueil chaleureux a été fait aux vers énergiques dits par un Strasbourgeois, M. Edouard Schuré, qui a publié une excellente Histoire du Lied et un volume de poésies, les Chants de la montagne. Que l'on se souvienne du nom de cet auteur : il travaille depuis longtemps à un drame historique qui pourrait bien lui assurer d'emblée le premier rang parmi nos jeunes littérateurs. A la Revue nommée plus haut appartient M. Gustave Rothan, ministre pléni-
potentiaire, dont le brillant travail sur la Politique française en 1866, a produit une profonde impression dans le monde diplomatique.
D'autres représentants de la presse sont inscrits au dîner de l'Est: M. Emile Gassmann, secrétaire de la rédaction du Moniteur universel. Il a été à Bordeaux et à Besançon et rédige encore la partie politique de l'Union franc comtoise ; M. A. Laugel, le rédacteur scientifique du Temps; M. Jules Claretie, qui se qualifie plaisamment du titre d'Alsacien- Lorrain honoraire et qui, en réalité, a brillamment conquis ce droit de cité par les pages émues consacrées aux provinces perdues dans son livre Cinq ans après.
Les artistes se groupent plus rapidement et plus volontiers que les écrivains ; aussi la Soupe au lard en a-t-elle déjà attiré beaucoup et des meilleurs.
Originaire de Damvilliers, près Verdun, Bastien- Lepage, le peintre heureux et sincère des Foins, est un dîneur assidu, ainsi que son compatriote Eugène
Feyen, de Bey-sur-Seille, auquel nous devons une charmante série de minutieuses et délicates études sur les pêcheurs cancalais; disons en passant que le Salon annuel est, pour ces deux laborieux chercheurs, l'occasion de nouveaux succès. Présenté et reçu au commencement de 1879, Auguste Bartholdi, le créateur puissant de Vercingétorix, du Lion de Belfort, de la Liberté éclairant le monde, est jusqu'à présent Tunique sculpteur de la réunion, qui compte, en outre, deux dessinateurs de mérite : Charles Goutzwiller et Emile Matthis : le premier, né à Altkirch (Haut-Rhin), a déjà donné des preuves de son érudition en publiant plusieurs études sur les artistes de l'Alsace, et son talent de dessinateur est apprécié dans les nombreux recueils d'art auquels il collabore ; le second s'est fait connaître par quelques tableaux patriotiques (Strasbourg et Au bord du chemin, souvenir de Frœschwiller) et par les travaux qu'il exécute pour la librairie Hetzel.
Nous ne saurions mieux terminer cette rapide visite
qu'en faisant le tour de la table et en citant pêle-mêle les noms des assistants : auprès de Goutswiller, voici Eugène Mûntz, bibliothécaire de l'École des beauxarts et rédacteur de la Revue critique, très affable, l'un des piliers de la Soupe au lard, où chacun le connaît et l'estime, — plus loin, les larges épaules et la figure ouverte d'Alexis Kreyder, un robuste montagnard devenu, par une suite de circonstances providentielles, l'un de nos peintres de fleurs les plus recherchés;— là bas, faisant bon voisinage, MM. Dietz- Monnin, le directeur de la section française à l'Exposition de 1878, Eugène Hepp, un érudit, qui a publié la Correspondance du magistrat de Strasbourg, Hégésippe Vetter, le peintre spirituel du Quart d'heure de Rabelais et de Molière che\ Louis XIV, et Guillaume Léser, un universitaire qui collabore à différentes publications historiques ; — à l'une des extrémités s'élèvent la voix perçante de M. Justin Worms et la basse de M. Augustin Prost : ce sont les deux meilleurs historiens de Metz, à côté desquels
MM. Charles Mehl, bibliophile émérite, ancien directeur du Bibliographe alsacien, et Norberg, chef de l'importante librairie Berger- Levrault, discutent gravement, oubliant les plats qui circulent.
Un mot enfin sur les convives récemment introduits ou qui n'ont point encore mangé à la table de l'Est : Gustave Jundt, à Monaco la plus grande partie de l'année ne paraît pas plus souvent que Feyen-Per rin, le peintre remarquablement doué que la Mort d'Orphée a mis hors de pair ; Chatrian, que son poste officiel de maire de Raincy enlève malheureusement à la capitale, est régulièrement empêché ; l'une des personnalités les plus marquantes du monde artistique, le peintre Français, né à Plombières, assiste au dîner, ainsi que le chef de musique de la garde républicaine, Adolphe Sellenick, un Alsacien de bonne souche, et la liste sera close lorsque nous aurons ajouté les noms de MM. Léon Barillot et Auguste Flameng, tous deux dignes de soutenir les grandes traditions de l'école lorraine.
Dans le courant du mois de mai 1879, la Soupe au lard a fêté le premier anniversaire de sa fondation ; ce repas de famille a eu lieu dans une localité des environs de Paris, et, puisque nous en sommes à divulguer des secrets, nous pouvons assurer que nombre de convives ont apporté quelques fioles de vieux Thiaucours et de Killerle dont on a vidé joyeusement le contenu, en écoutant les vers composés pour la circonstance par les poètes du groupe, et les discours des orateurs. Et l'on se donna rendez-vous, comme le disait avec tant d'à-propos M. Bartholdi, au pied du Lion de Belfort, pour l'époque où le colosse ne promènera plus son regard altier que sur la terre française....