DINER
Les artistes lyriques et dramatiques lisent avec le soin le plus scrupuleux les articles des journaux où sont cités leurs noms. Si à ce côté il y a une louange, on est satisfait — en partie ; — pour que la satisfaction soit complète, il faut alors que Téloge atteigne des proportions extravagantes. Mais si, au contraire, l'écrivain fait des réserves modérées, se permet quelques observations, il n'est pas digne de l'échafaud. Critiquer un artiste qui se croit un talent hors ligne, cela dépasse toutes les bornes. Nous nous souvenons que, dans un de ses feuilletons du Temps, M. Francisque Sarcey ayant pris la liberté de ne pas trouver
parfait un des sociétaires de la Comédie-Française, ce dernier, irrité, ne trouvait pas d'expression assez dure pour qualifier le procédé du journaliste.
Les critiques devaient avoir leur dîner, par le temps de dîners qui court ; mais ce repas, au lieu d'être créé tout d'une pièce, vint au monde surtout pour la satisfaction personnelle de son fondateur, M. Oscar Comettant. Cet écrivain réunit chez lui d'abord quelques-uns de ses confrères ayant la spécialité des théâtres. Il espérait diriger cette troupe d'élite, lui imposer — sans violence — ses amis, et mettre de côté les artistes ou les auteurs dont le talent ne lui plairait pas. Mais ce plan échoua. On ne pouvait répéter sans cesse que M. Comettant avait une valeur indiscutable, et que ceux qu'il recommandait à la bienveillance de la critique étaient tout simplement des hommes de génie.
Les écrivains que le rédacteur du Siùclc croyait pouvoir conduire s'organisèrent d'une façon indépendante ; différents projets furent mis à l'étude et
discutés ; enfin on décida qu'un président, renouvelable tous les six mois, serait élu. Il y eut un article des statuts déclarant que ce dignitaire ne pourrait être réélu immédiatement après l'expiration de son mandat. Le Dîner était difinitivement constitué.
M. Francisque Sarcey, du Temps, jouit d'une autorité incontestée sur le public habitué des théâtres. Rédacteur au Gaulois vers la fin de l'Empire, il se retira à Versailles pendant la Commune, et il fit dans ce journal une guerre de plume aux chefs de l'Hôtelde-Ville. C'est à propos de M . Sarcey que M . Henri Rochefort trouva l'épithète de Seine-et-Oisillons appliquée aux Versaillais.
M. Paul de Saint-Victor, l'auteur d'Hommes et Dieux et d'autres ouvrages écrits dans un style éblouissant, a occupé la place de Théophile Gautier au Moniteur universel.
MM. d'Arlhac, Bisson, Renoir, font partie du Dîner. Théodore de Banville, du National, l'auteur
des Odes funambulesques, a publié un volume qui sera d'une grande utilité aux apprentis poètes : Petit Traité de poésie française ; M. Jacques Amigues, qui a appartenue l'Ordre, et a passé au Petit Caporal; M. W. Chaumet ; M. Guy de Charnacé. M. Alphonse Daudet est plus connu comme romancier que comme critique ; les Rois en exil, Jack, ont été lus et discutés. Dans un genre différent, c'est le pendant du succès de M. Emile Zola. Ses revues dramatiques à l'Officiel, quoique très finement écrites, n'ont pas tout le succès qu'elles obtiendraient dans un autre journal. Un homme qui regarde s'il est nommé préfet, chevalier de la Légion d'honneur, procureur de la République, receveur général ou particulier, ne songe pas à la littérature.
MM. Alphonse Duchemin, du Soir, que l'on voit tous les jours à la Bourse; Ernest Dubreuil, auteur de plusieurs pièces qui ont eu du succès ; P. Gérard ; de Lajarte ; Kaempfen, qui a écrit au Temps, à l'Illustration, et, après le 4 septembre, a dirigé V Officiel
Il signait Xavier Ferney. M. Jules Guillemot a fait la critique dramatique au Soleil.
Adolphe Racot — Dancourt de la Galette de France — dont les chroniques sont très suivies ; Auguste Vitu, un érudit écrivain de grand talent, et financier habile ; Vitu fils ; de Croizier ; Hippeau, de l'Événement ; Jules Claretie, un des plus féconds écrivains du jour ; Albert Delpit, poète, romancier et auteur dramatique, a été à la Liberté comme critique dramatique. Il a écrit au Paris-Journal, au Monde illustré, à l'Evénement, au Figaro, au Paris. Quelques-unes de ses œuvres poétiques ont été couronnées par l'Académie.
Emile Mendel, du Paris-Journal, propriétaire du Nain Jaune, est, comme Alphonse Duchemin, un des assidus de la Bourse ; M. Henri Lavoixfils, attaché à la Bibliothèque nationale, s'occupe de musique, et a publié sur l'art musical des travaux fort remarquables. Georges Maillard, du Pays ; Moquet ; Soubies, du Soir ; Victor Cochinat, du Moniteur; Léon
Kerst, du Voltaire. M. Kerst a été à la Presse comme critique musical, et dirige le Journal illustré ; Magnus, du Télégraphe ; Henry Fouquier, du XIX0 Siècle, secrétaire général de la préfecture des Bouches-du- Rhône, après le 4 septembre, directeur de la presse au ministère de l'intérieur, où il succéda à M. Derrien ; M. Fouquier a repris son ancienne profession de journaliste. Nous ne savons si l'administration a perdu à son départ, mais le journalisme y a gagné. M. de La Rounat, ancien directeur de l'Odéon, rédacteur du XIX Siècle, a repris la direction du théâtre qu'il n'avait quitté qu'à regrets. François Oswalda fait partie, pendant des années, de la rédaction du Gaulois; M. E. Reyer est chargé de la critique musicale aux Débats ; M. Clément Caraguel a succédé à Jules Janindansle même journal. C'est un auteur dramatique détalent. Mort en 1883, il a été remplacé par une des célébrités du journalisme. M . J . J . Weiss, MM.Choquet, de Conninck, Mathis Lussy, Nibelle, Armand Silvestre, de l'Estafette. Si on veut être dé-
sagréable à Silvestre, c'est de remplacer Yi de son nom par Yy: le poète disparaît, le confrère rieur n'existe plus, on a en face de soi un tigre en fureur.
L'Estafette a vécu, elle est tombée sous la directions de M.Léonce Détroyat, comme sont ensuite tombés l'Indépendant, la Réforme, le Jour. M. Détroyat est le tombeur des journaux. C'est un genre de spéculateurs comme un autre. Un peu plus malhonnête, peut-être.
Raoul de Saint-Arroman est attaché aux beauxarts ; M. Tassin ; M. Henri de Pêne, un des fondateurs du Gaulois. Il fit paraître le Paris-Journal en 1869, et un des premiers numéros de la nouvelle feuille fut rédigé par des condamnés politiques, détenus à Sainte-Pélagie. M. Pourcelle ; Octave Noël, un économiste qui a été à l'Officiel à l'Ordre, et s'est séparé de ce dernier journal où il a eu pour successeur Pierre Conil. Il a publié un travail fort remarquable sur Y Organisation financière en France.
Armand Roux s'occupe de musique; il dirige, avec habileté une modeste petite revue qui fait peu parler d'elle. Au fond, très bon garçon. Il est le mari de Mme Brunet-Lafleur, dont les habitués de l'Opéra- Comique ont pu apprécier le talent. MM. Louis Moland, du Français ; Lemaire ; Armand Gouzien, directeur du Journal de musique. Gouzien est un ancien rédacteur du Gaulois.
Daniel Bernard, de l'Union, a rédigé la chronique parisienne à la Repue du Monde catholique. M. Bernard est mort dans la force de l'âge au moment où lui arrivait la réputation. MM. Bourgeat ; E. Franck; Henry Maret, rédacteur en chef de la Vérité. Écrivain de talent, homme du monde, M. Maret est certainement l'une des meilleures plumes du parti radical. Il appartient à la famille des ducs de Bassano. E. Stoullig, du National; Fourcaud, du Gaulois ; F. Clément, Henry de Lapommeraye, ancien employé à l'Hôtel de ville. M. de Lapommeraye débuta dans les petits journaux de
théâtre, écrivit au Bâtiment, journal des entrepreneurs, passa au Sénat au bureau des pétitions, et, à la chute de l'Empire, entra à la Liberté, puis à la France. C'est un des conférenciers les plus en vogue. Il a été nommé professeur au Conseryatoire. Il rédige le courrier dramatique de Paris.
Henri Chabrillat a été journaliste, puis directeur de théâtre. Il a dirigé l'Ambigu, où il a fait représenter avec un grand succès Y Assommoir, de M. Zola, et Nana. MM. Vûhrer, directeur du Soir, van Vercken, un financier, font partie du Dîner des Critiques. Edouard Fournier, Sylvain Saint-Étienne, morts depuis, étaient également du repas.
M. François Coppée succéda à M. Edouard Fournier, à la Patrie. Il donna sa démission lorsqu'il fut élu membre de l'Académie Française ; Lemerre et ses amis lui offrirent un banquet à l'hôtel du Louvre, la rédaction de la Patrie lui en offrit un autre à l'hôtel Continental, naturellement le cercle de la critique dramatique ne pouvait faire moins.
Le président adressa aux membre du cercle la lettre suivante :
« Monsieur et cher collègue, » Sur l'initiative spontanée de plusieurs de nos collègues, il a été décidé que notre prochain dîner dont la date réglementaire est fixée au mercredi 12 courant, serait orïert par souscription à notre cher collègue et ami François Coppée. pour fêter son élection comme membre de l'Académie française.
» On se réunira, comme à l'ordinaire, chez Brébant à sept heures du soir.
» Veuillez agréer, etc.
» Le président, » Auguste Vitu. »
M. Kaempfen, directeur des Beaux- Arts, répondit qu'il regrettait de ne pouvoir assister au repas, mais au lieu du nom de Coppée, il mit celui de Claretie, ce qui jeta une certaine gaieté dans l'assistance.
Le dîner eut lieu le 1 2 mars 1884 et fut très animé. On toasta beaucoup et M. Emile Blavet — Parisis du Figaro, dit le couplet suivant :
Sous la coupole ils sont quarante ; Ici nous sommes quatre-vingts.
Lesquels valent mieux des quarante, O Seigneur, ou des quatre-vingts ?
Qu'importe, puisque les quarante Font les yeux doux aux quatre-vingts, Et que le dernier des quarante Sorti des rangs des quatre-vingts, Tout en restant un des quarante, Reste fidèle aux quatre-vingts ?
On sera peut-être étonné de ne pas voir figurer dans cette liste le nom, paraît-il, très connu, d'un critique. Il a été membre de la société; mais, ayant vendu son fauteuil pour une première représentation au Vaudeville, il fut exécuté, c'est-à-dire expulsé de l'association. Il paraît que la leçon ne lui a pas servi, car depuis il a recommencé le même exploit.
Le dînera lieu chez Brébant.
LA TINTAMARMITE
LA TINTAMARMITE
Ce dîner est déjà ancien, mais n'existait point sous son nom actuel, qu'il a pris ou repris vers le commencement de l'année 1879. Cette réunion a été fondée, lit-on dans les statuts, — car il y a des statuts, — en vue de réunir les amis des organisateurs, appartenant aux arts, à la littérature et au théâtre. Le comité fixe le jour des réunions. C'est ce comité qui statue sur les demandes d'admission. Le président est nommé à chaque séance par acclamation.
Coquelin cadet a été un de ces présidents, c'est lui qui signe, sous le pseudonyme de Pirouette. Nazim, rédacteur du Tintamarre, de son vrai nom Mazingot, était chargé d'envoyer les invitations.
M. Mazingot était fort peu connu comme littérateur, lorsque le ministère l'ayant choisi — en 1880 — pour occuper un poste administratif dans le département du Nord, ce fut un immense éclat de rire dans la presse conservatrice et même républicaine. Du coup, le pseudonyme de Nazim et le nom de Mazingot devinrent célèbres, mais cette gloire ne fut qu'un feu de paille et l'écrivain fantaisiste tomba bientôt dans l'oubli. M. Clovis Hugues, un jeune journaliste marseillais, qu'un duel a mis en relief, assiste à ces dîners. M. Hugues est un poëte de grand talent et représente à la chambre une fraction d'électeurs des environ de la Cannebière. Tous les rédacteurs du Tintamarre, le peintre Jules Garnier, sont également des habitués.
Une des cartes d'invitation à ce repas est assez originale.
Sur un papier épais de forme à peu près carrée est dessiné un encadrement aux quatre coins duquel sont des personnages fantaisistes tenant les coins d'un
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drap qu'ils manœuvrent avec frénésie. Sur ce drap roulent une belle petite, montrant son fonds de culotte et ses mollets, un gommeux et un vieux viveur. Au-dessous de ces personnages bernés est écrite l'invitation ainsi conçue :
Mon cher monsieur...,
Le Tintamarre vous prie de lui faire l'amitié d'assister (sans habit) à un dîner mensuel qui aura lieu chez le à 6 heures 1/2 très précises.
Cotisation : 7 francs.
Répondre au bureau du journal, 29, rue d'Amsterdam, avant le
De la part de N , membre
fondateur.
Une autre carte surmontée des armoiries du journal, n'est autre qu'une carte postale double. La moitié est pour l'invitation : pour répondre, l'invité n'a qu'à détacher la seconde moitié qui porte l'adresse imprimée de M. Bienvenu, directeur du Tintamarre
et un timbre. Voici cette réponse, avec les motifs qu'on peut invoquer pour ne pas assister à la réunion.