‹ Les diners du baron d'Holbach, dans lesquels de trouvent rassemblés, sous leurs noms, une partie des gens de la cour et des littérateurs les plus remarquables du 18e siécleChapitre 33 sur 41 · MARMONTEL · texte numérisé non relu

MARMONTEL

Votre politesse, Madame^ vous engage à restreindre cette nomenclature d'auteurs dangereux

GRIMM

La Religion, qui rend par fois madame Necker

{a) U est plaisant d'appeler rapsodie un ouvrage que l'on trouve instructif et amusant

uQ^peii ûitolérante, nudgré son excellent esprit, la Religion, dis- je, est sans doute très-respectable ; a mais elle laisse les peuples dans Tétat où elle » les trouve (a). La philosophie, au contraire, » ne peut jamais prendrç racine parmi les hom- » mes, sans les éclairer et sans les rendre meil- 9 leurs; car on ne croit pas aux décrets de la phi- » losophie comme aux dogmes de la loi; on ne les » prêche point; sa lumière, ou disparoît entière- » ment , ou bien pénètre les esprits capables de » la recevoir; et, dès ce moment, il ne dépend » plus d'eux de ne la point apercevoir, comme » il ne dépend pas de moi de dire qu'il fait nuit » lorsqu'il fait jour {b). »

MADAME IVEGKEÏt,

U est impossible que les maximes admirables

de TEvangile ne soient pas les plus utiles de toutes les instructions, pour d.es nations plongées dans la barbarie, ce D'ailleurs , la philosophie n'arrive » que dans les siècles de lumières., et n'a point » de jprise stir un peuple barbare : ce n'est donc M point par la philosophie , qui n'existoit pas en-

(a) I^on; ,çar, aononçée par de. dignes, et de vrais misr flionnaires, elle ôte aux peuples barbares toute leur Çéroicilé, et leur donne toutes le^ vettus et leiB, 1<hs morales dont elle iiflTre le^eul qddo.par£ût.qui ait jamais existé sur la teixe,

{b),CQrre^pondanc€ Uttértiire de Grirnfffi,^ t, I*% pf. «77.

» core, que les peuples sont sortis de la barba-* V rie; ainsi, la civilisation n'est due qu'àia Beli- » gion(a).»

MADAME d'aNGEYILLEIIS.

Quelle est l'opinion de ces messieurs sur le dernier discours que M. d'AIembert a prononcé à la séance, publique de l'Académie française? Il me semble qu'il n'a aucun succès.

G>RIMM*

a Je trouve qu'en général.le pubjiic a rakou » de dire que le discours de M. d'AIeimberl » n'est pas bien écrit; mais, ce qui me^ choque » bien davantage , c'est qu^l i^'^st pas fait |€st qu'il » n'a pas de plan (b); d'aiile\irs, il soutient, dans y> ce discburs , que la Religion doit à la philoso- » jphie l'affermissement de ses principes (c).

(a) Ces idées se trouvent dans une Aote de Téditéur de la

Correspondance HUéraire' de ùrimhi y tom. I*', pag. ^77.

On (les a mises, dans la bouche dé madattié Necker, parce ^f^ tel a toujours été le noble langt^e de qatte personne, si respectable par sa conduite et ses vertus. . ' ,

{b) Correspondance Uttéraire de Grimm, t. I«', p. 274.

(c) C'est le même auteur qui , dans le même temps , écrivoit à Voltaire sur un artîde qu'il Veûolt de faire dans YEnéfclopédie : • .

« Je crois que cet article pourra être utile à la cause com- • nimie, et que la superstition y avec* toutes les révérences » que jt fais semblant de lui feirç, ne s'en trouvera pas

LE COMTE

^ Cela est d'un ridicule comique. '

GRTMM.

« c'est tomber dans Texcès. Ne donnons point » à notre drogue une vertu qu'elle n'a point.... ^ On rit (a).

MADAME NECKER

J'entends une voiture ; il est tard ; c'est sans doute M. Nedker : allons au-devant de lui, dans la salle à manger.

» mieux. Si j'ëtois comme yoqs , assez loin de Paris pour 9 lui donner des c^nps de bâton , assurément ce seroit de » tout mon cœur, de tout mon esprit et de toutes mes forces; a mais je ne suis posté que pour lui donner des croqui- » gnôles , en lui deillandant pardon de la liberté grande ^ et » il me semble que je ne m'en suis pas mal acquitté. »

{Lettres de Foliaire et de d^AUmhert, t. XX, p. 333.) (a) Correspondance littéraire de Grimm, t I^', p. 274.

rif

NOTES

DU CHAPITRE XIL

(i) Les littérateurs célèbres du dernier siècle , Voltaire, Diderot , Marmoatel et leurs partisans , ont très--ridicidement disserté sor la musique ; car on ne peut bien parler sur cet art sans l'avoir cultivé dès son enfance. Les gens qui ne jouent d'aucun instrument , qui ne savent ni la c<Mnposition , ni la musique» sont hors d'état d'écrire des dissertations sur une œuvre musicale; car ils ne peuvent raisonnablement dire que l'une de ces deux phrases : Cela me platt, ou cela m'ennuie. Il n'y a pas là de quoi faire un livre* Les littérateurs yque nous venons de citer , n'ont p^ ndeux parlé de la. peinture. Voltaire place Lemoine et Vanloo au rang du Poussin et de Lesneor, et tous ses jugemens dans ce genre sont de cette force. Tous ces littérateurs se sont accordés à prodiguer des éloges à un mauvab tableau qui se trouvoit à Chantilly, et qui représentoit la Muse de l'Histoire, déchirant, de celle du ^nd Condé , les pages où se trouvoient les détails de sa râ)ellion. D'abord^ comme on Ta dit, le tableau ne vaut rien; ensuite, il est étonnant que de si beaux esprits se soient extasiés sur la prétendue beauté d'une allëgorie si fausse. UHùioire ne pouvoit déchirer ces pages, puisque c'est elle qui nous transmet tout^ les actions vertueuses on coupables. Il £Billoit représenter la Muse dé l'Histoire écritapt, et le Génie de la France arrachant ces feuilles indignes,

Ae se trouver dans une si belle vie. Les mêmes littérateurs^ à propos d'un tableau de l'antiquité, dont nous n'avons que ïa description , ont montré une profonde admiration , tout aussi mal fondée, pour ce fameux tableau de Timanthe, représentant le sacrifice dlpbigénie , et (^ans lequel Agamemnon se voile le visage; idée qui paroit sublime à MM. de Voltaire et de Marmontel , parce que , disent-ils , le peintre sentit <]u'il ne pourroit donner * au visage de ce malheureux père l'expression qu*il dut avoir dans ce moment ; mais le génie consiste à surmonter une difficulté, et non à l'éluder. Si Timanthe eût eu l'idée qu'on lui suppose, il eût mis l'artifice et l'adresse à la place de l'habileté, ce qui n'est, au fond, qu^une cha^latanerie spirituelle très^ommune parmi les artistes modernes , mais dont on ne trouvera peut-être pas un seul exemple parmi les anciens. Ces derniers ont excellé surtout dans, l'art sublime de donnée aux têtes de leurs statues l'expression des sentimens les plus pathétiques ^les plus énergiques , sans altérer la noblesse et la beauté des figures. Ils n'ont pas voilé le visage de l'infortunée Dircé , attachée aux cornes d'ijin taureau, ii^dompté ; sa tête est d'une admixable beauté ^ elle fait frémir. Ils n'ont pas craint de montrer le visage de Niobé (qui sera toujours le type de la beauté), qui voit tous ses enfans percés des flèches inévitables d'Apollon et de Diane.. Us n'ont pas craint de représenter Laocoon, dont le visage exprime à la fois les angoisses de la plus horrible agonie, et la douleur plus cruelle encore de voir périr avec lui ses enfans. Ainsi , l'un des plus grands peintres de l'antiquité n'auroit pas couvert le visage d'Agamemnon, s'il l'avoit pu sans enfreindre des usages qu'il falloit respecter. Il a*étoit pas permis ( dans les idées reçues alors) à un personnage héroïque , quand il fixoit sur lui les regards, de laisser voir sur son visage les marques d'une vive émotion. Œdipe ^ sentant qu'il va mourir, se couvi^e

le Tîsage , en disant à sa fille 'Àntigone le dernier adien. Ulysse y inconnu chez Alcinous, met sur son visage un pan de sa robe, afin de cacher son attendrissement , lorsqu'il entend conter ses propres aventures. Ce fut par la même raûson que Timanthe posa un voile sur la tète d*Agamemnon ; car, au milieu des Grecs qui avoient demandé la mort dl-

phigënie , Agamemnon avoit plus d'une raison de cacher les pleurs que lui faisoit répandre le sacrifice qui sauvoit l'armée. ' Les littérateurs du dernier siècle n'étoient nullement laborieux ; Jamais des hommes de lettres, avec de la célébrité , n'ont èù moins d'érudition et n'ont été plus superficiels. Ds n'avoîent qi|e des notions très*<;onfuses sur les mœurs et les usages de l'antiquité.

(2) On ne revient pas d'étonnement quand on a lu les œuvres de M. Lefranc de Pompignan, que M. de Voltaire ait pu faire passer/>ottr un sot un auteur si digne d'obtenir la plus lîoiîorable célébrité. L'auteur des meilleures poésie^ sacrées et des plus belles odesqu*on ait faites depuis J.-B. Rousseau ; l'auteur d'une excellente tragédie , restée au théâtre et d*épîtres en vers remplies d'esprit et de raison ; l'auteur d'un voyage charmant en Languedoc, etc. , etc/j a été accablé de libelles , de satires et d'injures , sans avoir jamais trouvé un seul défenseur ; mais il eut le courage de défendre constam-

' '" ' 'il

ment la cause de la Religion et des mœurs ^ contre une secte impie et puissante ; il combattit seul contre une troupe ennemie; il succomba soiis le nombre, mais là postérité honorera sa mémoire , et couvrira d'opprobre l,es noms de ses

détracteurs. Je ne puis nlie refuser au plaisir de citer quel-

ques-uns de ses beaux vers : tout le monde s^it par cœur U

strophe suivante :

« Le Nil a va ^ar seï rivages ■ '

• Des noirs habifanf Ides déserts

» Insulter par kçta «m itittTBgie»

» L^astre éclatant, da rUÉiTen. ; <

* Cris impniasanaJ Faiifeniia lûcaxaeal. . .

» Tandis qae<c«BÉ monitBea .hafba'TOi . ■

» PoossoîenJ: d^iaaQΫHtes"daBudiir»^ . .} . '

» Le Bien., ponranivant sa «asrtèce, ■ . <

nVersoUdjelBiQicrens.deUumère ••

»Snr ses ob8CBi«:blàsp1waiaténn'.w.

Les autres strophes de rode sont de cette beauté. Ces vers, contre la calomnie, ont de pl^s le mérite d'avoir é(é faits pour

honorer la mémoire de J*-B . !^o^$se9;U g;ui venoit de jnourir ;

ce grand poète j(.i:^qi;$écuté.p^, la, liain^, philosophique^ trouva du moins, apr^ sa mggcti»^ wk change digp^ de célébrer ses talens et son génie» Voftei d'antaâs'^ers.ilibins o<>n&u8 ^t bien

dignes de Tétre* --i* . ..1. . ».

• «t €f m^iiai'c^e^ tbiaftés , ou s'oiit Vos diadèmes ? i»'Et-^dtià, UdmiiiefllpnisèanH ,-dont les fureurs tJArétaléÈ : •[ ''J•Tonl««lentûàéav1!On^rèrs? -' v n Oknmtt^ni vos piroje^vroa g^andirtara rMlontàfalea? . »X«a^ç]KlM'.dnilpmifeeflv"*>'Joi«>'i«B|>M . y^H yoÇf tîei^nt.^|i3 1^8 %a.

» Yonlez-vons dans vos cœurs comerTer la justice ?

» Obéissez àiB^èn ^ «cms. d%end«K de lui ;

• Aux lois, aux.9Mgiatrata^'lèar foiice est -vdtre appui ,

», Et des maitres du Monde il estle-prenûfit maitre. «

« Si ce vaste Univers est plein de malheureux ,

» Si-lItomni^ViJnnïlo^e i'dies ctiin%s honteax ,

«Sil^ititelfliBt'sqnUlé^sr an péntîlé impie* ' -

» Si Tinnocent proscrit perd Thouneur et la vie ,

^ Gardons-nous d^ceoser les célestes décrets.

» De tant d^événemens les principes secrets ' '

• SoipasMiit des hniiuâiis la fiiiUe intdiigVBoe

• Et oe n^estpoint cnoor I0 t«Bips deU aciflaoe.

» Le philosophe en Tain lacherdie jour et unit.

• Plus rorgueil Tent Fatteiadre, et pins die noua ftdt.

• Bien sf a point dans geB lob demandé nos snfOrages

• Eeoevons ses bîenfrits , oontemplons ses oaym^ea , m Josqa*an joor où ses fenx Tiendrout nons éclairer.

• (Test & loi de saycir , €*est i nons dl^aorer.

» Aimez qnî vons instruit , aimes Tami sincère •rDont Vœil sor tos dé&nts porte an regard anstère» » S*I1 se tait , snr son front TOns Bses vos erreors; ■ Son silence vaut mienj: qae le cri des flatteurs.

• Qne m^importe le son de leors clameois senrUes , » Tcstime aatant le broik: de ees rameaux fragilea

» Dont le bois pétiDant y de flammes eonsumé , » Tombe réduit en cendre aussitôt ^^aUimié. »

Les amateurs de la belle poésie distiagaeront encote, particulièrement dans celles^ de M. de Pompignan ^ l*liynme sur la Création ; l'épltre charmante adressée à un jeune homme qui se livroit arec ardeur à Tétude. Le poète , api» l'avoir félicité de rassembler pour Yàge mtt tes vnds trésors de t homme sage,^ termine ainsi cette pièce de vers » aussi agréable que morale :

« Heureux qpl, dans sa course en ce mmtel aéjonr , » Sait prévoir les besoin» de la saison demièfe, «Et dès les pxemîers pas qu*il£ât dans la carrière» . » Marque las |;itead.n retour. »

Dans ce même temps un autre pocjte,, d*iul ^and talent •( l'infortuné Gilbert (a) y publia des vers pleîiis de génie en

^ (a) Gilbert fut crueUement persécuté par les philosophes ; on t^ quelle fÎEtt sa fin déplorable.

foyeur de la Religion et contre les encyclopédistes. On trouvé dans sa belle ode snr le Jugement dernier, ces trois vers sur^ blimes:

. m L'Étemel a brisé son tonnerre innlale 9 ^ , ' » Et, d'ailes et de fiiolx dépouillé désormais , » Snr les mondes détruits, le temps dort immobile. »

(3) n est curieux de voir à tçjxtl point les philosophes se prodiguoient mutuellement les éloges et les flatteries les plus outrées , et même avec quel soin ils eherchoient réciproquement à se faire valoir aux yeux du public ; en même temps comme ils se déprécient dans de certaines correspondances , dans quelques entretiens particuliers. On sait que Voltaire et d'Alembert parloient souvent fort légèrement ruii de Filtre. Grimm , dans sa Correspondance , dit, nettement que îa Henriade est un poème très-froid , sans imagination , et qui n*a rien d'original. U s'exprime avec beaucoup de mépris sur un autre poème infâme, dont ja réputation est si ignominieuse, que le patriotisme et la pudeur ne permettent pas de le nommer. .,M. Grimm dit aussi que le Siècle de Louis XIV ne remplit pas son objet; qu'il peint Louis XIY (ce que l'on pourroit contester) et non son siècle. Les philosophes ont été faux et inconséquens dans leurs systèmes, dans leurs principes, dans leurs éloges, dans leurs satires , dans leur admiration et dans leur d^igrement, enfin, en toutes choses. Tels furent les hommes qui , au milieu des applaudissemens et du mépris , des ridicules et de la fausse gloire {a) , parvinrent à corrompre

(a) La pédanterie et le mauvais style de d'Alembert , les gali^nathias inouïs de Diderot, les absurdités d'Hdvétius et du baron d'Holbach, les comédies de Yoltaire , ses odes , ses opéras , les jugemens philosophiques sur la musique et la peinture , etc. , sont assurément des choses

Tesprit pvblM* BabUes à détruire,. îlt li'cfordnt jajiiAÛ It projet, eA bouleyerta]^!' Tordre soeial , de teconstmire un édifice durable : leur ambition infernale ne Tonloit quepro» doire l'anarchie ; ils n'ont prévu que le désordre. Nos neveux verront un beau train^ is'écrioit M. de Voltaire ; et cette prédiction , faite aTêc orgueil , étoit pour la secte entière on triomphe anticipé : ils ont avili , défiguré jusqu'à l'espérance. Comment, avec de t^ ca^ctères et de si noirs desseins, ontrils pu réussir? Us avoient une infatigable activité; ils étaient nombreux ; sams s'estimer et sans s'aimer, ils s'enlendoient toujours pajrfi^tement,. lorsqu'il s'ag^soitde faire des prosélytes ; enfin , ils excellèrent dans Fart 'd'intxigaer, et ils étlkblirent partout des comités secrets [a).

qui les ont coilYerts de ndicnle ; mais fls avoie^t tellement déczié lenn advecsaires que les meiUeares plaisanteries Eûtes contre eux et les critiqnes les'jAos raisonnables, ont rarement fait rimpression qa*elles soroient du produire.

Cependant, malgré tontes lenrs cabales, on n*a jasuiis dit, et Ton ne dira jamais le grand Toltainé, le grand Diderot, le grand à^Maabert , etc. : ils n*ont jamais 'pn sVlever à la réputatioii d*hotnmes it génie.

(a) Toyes la Co^fpondance de Voltaire, «t ce qui a été dtë pri- «édonneat^ à ce snjet, dans ciet oovrsf e. .

Page 1