M. SU^RD
Il me semble que l'ouvrage le plus scandaleux qu'il ait fait, est son Héloïse.
l'abbiê morellet.
a Ce livre est, d'ailleurs, un mauvais ouvrage. » Héloïse est souvent une foible copie de Cla-^ yi risse: Claire est calquée sur miss Howe. Le ror> man , comme composition dramatique , ne » marche pas. Quelle comparaison peut-on faire » d'une composition pareille avec Clarisse? cette 0 grande machine dans laquelle tant de ressorts » sont employés à produire un seul et grand ef- 9 fet, où tant de caractères sont dessinés avec
j» tant de force et de vérité! Quelle différence y> encore dans le but moral des deux ouvrages ! » Quel intérêt inspire Théroïne anglaise^ et comy> bien est froid celui que nous prenons à Ju- » lie (a) ! Elle est séduite comme Clarisse (b) ; mais y> elle ne se relève pas comme elle; au contraire, » elle s'abaisse davantage encore en épousant » Yolmar, sans l'aimer, tandis qu'elle en aitne » un autre (c). »
MADAME d'aNGEVILLERS.
J'ai lu, hier , une pièce satirique et burlesque de M. de Voltaire : on parle beaucoup en ce moment de cet ouvrage nouveau.
M* GRIMM
La Mort de SocrcUe?
(a) Un y>v>ùf i/teer^/, quel langage!
(b) Point du tout : Clariste est entraînée , abusée ; mais elle conserve toutes ses vertus.
(c) (Mémoires de tabbé Morellet^ tom. I«', pag. ii5. ) Il /alloit ajouter que les principaux "{personnages du roman sont odieux et méprisables. L'héroïne est une fille sans mœurs ; le héros est un vil séducteur qui manque à tous les devoirs de l'hospitalité ; et M. de Yolmar , représenté comme un sage parfait, est un athée, et de plus un homme sans délicatesse, qui épouse une fille déshonorée, dont il connoit les égaremens.
Le jugement de M. de Voltaire sur la Nouvelle Hélotse, est d'un laconisme remarquable : nCe roman, dit-il, est » sot, bour^ois et dégoûtarU. »
MA.BAME d'aICGE VILLE AS.
J'avoue que cette pièce me paroît bien mau-
vaise.
GRIMM
Vous avez bien raison, Madame, et malgré mon adminiration pour l'auteur, je suis forcé d'en convenir , « on trouve à tous momens dans n ce drame , des expressions familières et basses : » tout le rôle de Xantippe est dans ce mauvais » goût. Elle dit de son mari : Cela n'a point de M malice.,,., il est têtu comme une mule..... Xan- >3 tippe gronde Sophronime et Aglaë , et Socrate » leur dit : mes en/ans ne la cabrez pas.... Anytns » qui veut perdre Socrate dit , en à-parté : Hom l » que je voudrois tenir ce coquin d'aréopagiste » sur un autel y les hraspendans dun côté et les » jambes de Vautre , lui ouvrir le ventre avec » mon couteau d'or et consulter son foie tout à » mon (lise (a)/....»
MADAME mSCKEft.
Quelles images exécrables !
GRIMM
ce Tout est fipoid dans cette pièce; le tort de >' M. de Voltaire est d'avoir choisi un sujet qui » n'est point de sa compétence. »
(a) Corresporuiance iittéraire de Grimm, t. Il, p. 433.
l'abbé ARITAULT.
M. de Voltaire n'a jamais su dans ses comédies ' faire parler convenablement les personnages qu'il met en scène; son dialogue est presque toujours faux , par exemple : dans VEcossaisty que l'on joue maintenant, lady AUoit et Frelon gâtent tout
6RIMM.
« En effet , Frelon n'est quVn fripon subal- » terne, qui ne fait et ne dît rien qui vaille , » et ladjf AUon une extravagante moulée sur M madame de Croupillac. Yoici comment M. de » Voltaire fait parler Frelon lisant la gazette : » que de njoUs^eUes affligeantes}... Des grâces » réj^ndues sur plus de vingt personnes /... Auy^ cune sur moi ! cent guinées de gratification a » un bas o^fficierl le beau mérite!.... Une pension » à t inventeur dune machine qui ne sert qiià . » soulager des ouvriers /... Une à un pilote L » des places à des gens de lettres!... et à moi w rien!.... Encore!... encore!... et à moi rien!... » Cependant je rends service à r État jf écris plus » de feuilles que personne^ Je fais enchérir le pa^ » pier!... et à moi rien!.... Je voudrois me venger » de tous ceux à qui Von croit du mérite. Je gagne » déjà quelque chose à dire du mal; si je peux » parvenir à en faire y ma fortune est faite. Toi x> loué des sots ^ j* ai dénigré les talens ; à peine/
» U'ÎhI là de quoi vivre; ce n est pas à médire ^ i) c^est 4 nuire qiCon fait fortune.
» De bonne foi , jamais personne s'est-il parlé » à soi-même aussi bêtement (a) ? Y a-t-il là une » seule de ces finesses, avec lesquelles la mé- » chanoeté et Tenvie savent si bien défigurer le » mérite des choses et des personnes {b) ? Mais » le génie de M. de Voltaire est trop beau, et » rhumanité lui doit trop , .pour ne point lui » pardonner ces petits écarts (c).»
LE COMTE
Inhumanité lui doit trop! je ne sens pa^ bien l'étendue de cette dette ; et sans parler ici en dé\fot^ je dirai que le plus grand mal qu'on puisse faire à la société , est de corrompre les mœurs , et d'ébranler tous les principes et tous les appuis de la morale.
GRIMM
Il est trop licencieux , j'en conviens ; mais on trouve dans ses ouvrages des traits de morale adnlirables.
(a) Cest un admirateur passionné de M. de Voltaire qui dit, sans tournure , que cet écriTain parle bêtement*
(6) Correspondance littéraire de Grimm, tom- HI, p. 36 et 37.
{c) Même ouvrage, tom. II, pag. 484 et suiv.
IfADAME NEGKER.
Quelle influence peuvent-ils avoir ^ quand il sont démentis de la manière la plus audacieuse et la plus cynique dans la plus grande partie de ses œuvres.
M. SUARD à madame Necker.
Quelle est votre opinion, Madame, sur la rétractation du livre de Y Esprit, par son auteur?
MADAME mSCKER.
Je voudrois qu'elle fut sincère, car te livre est afifreux.
GRIMM
ce U a été supprimé par arrêt du conseil d'Etat ^ du Roi, comme scandaleux , licencieux, danx> gereux. 2>
LE COMTE
Ce qu'il est en effet.
GRIMM
«c On a obligé l'auteur qui possède à la Cour » un,e charge de maître d'hôtel de la Reine , de se » rétracter publiquement : il l'a fait dans une » lettre adressée à un jésuite, et cette rétracta- » tion n'ayant pas paru suffisante , on lui en a M fait signer ime seconde si humiliante, qu'on » ne seroit point étonné de voir un homme se
1» sauver plutôt chez les Hottentpts, que dé sous- » crire à de pareils aveux (a). »
MADAME NECKEB.
L'humiliation seroit surtout dans la mauvaise foi : pourquoi supposer à l'auteur le tort inexcusable de faire seulement par lâcheté la rétractation d'ufi livre pernicieux.
GRIMM
« Quoi qu'il en soit, voilà bien du bruit; je ne » sais si la gloire littéraire sera assez CQnsidéra- » ble pour dédommager l'auteur de tous les dé- >> sagrémens qu'il a essuyés. Il me semble que » ceux qui jugent le plus favorablement cet ou- » vrage, lui refusent la qualité la plus précieuse, w qui est le génie (b). »
LE COMTE
On s'est enfin déterminé à sévir contre les mauvais livres ; on vient de brûler , par arrêt de la Cour du parlement, le Dictionnaire phUpsO" phique
MADAME ]VECK£R
Je n'ai point d'avis là-dessus ; on m'a dit que cet ouvrage contient des articles si grossièrement révoltans, que je n'ai pas voulu le lire (3).
(a) Correspondance Uuéraire de Grimm, t. II , p. 349. {b) Même volume, pag. 349.
ar. STTABD.
Voilà une condamnation qui seBoit peut-être plus sensible à l'anteilr que celle du parlepient.
MA.DAME d'aITGEVILLERS.
Ces ihessieurs ont-ils lu lies Essais historiques sur la ville de Paris , par Sainte-Foix ?
GBIMlf.
Oui ; « et cette rapsodie me paroît instructive » et amusante (a). »
IfARMOUlCL.
L'auteur est tout-à-fait dépourvu de philosophie.
MADAME TfECKER
On petit le lui pardonner, en se rappelant certains principes des ouvrages de MM. de Voltaire , Rousseau, Diderot, Helvétius , Raynal.