CHAPITRE m
Portraits de madame Geqffrin , du baron d'Holbach et de plusieurs autres personnages.
Il manquoit aux encyclopédistes un point de réunion pour se rassembler d'une manière à la fois agrés^ble et utile ; une bonne femme , trop ignorante pour connoître la différence qui se trouve entre un sophisme séduisant et une vérité morale , mais qui avoit assez d'esprit pour aimer l'esprit , madame Geoffrin, s'enthousiasma pour les encyclopédistes , dont les chefs lui faisoient une cour assidue ; elle eut la malheureuse générosité de donner deux cent mille francs pour les frais de l'entreprise, elle intrigua pour le succès ; on lui Cacha tous les secrets révoltans, elle crut n'agir que pour avancer les progrès de la raison humaine ; et , subjuguée par la flatterie , abusée sur les choses et se faisant illusion sur les conséquences, elle servit puissamment les encyclopédistes, sans être elle-même
( 70 tout-à-fait philosophe; ses intentions furent, sinon pures, du moins excusables. Ck>mtne on ne disoit pas tout à madame Geoffrin , on étoit un peu gêné chez elle. On désira , et on chercha un protecteur en état de donner de grands dîners philosophiques; on trouva cet homme dans le baron d'Holbach , très-entiché de la philosophie moderne , qui s'accordoit parfaitement avec tous ses goûts, ayant d'ailleurs de grandes prétentions à l'esprit, et cet kmour-propre, aveugle et véhément, qui rend si sensible aux adulations les plus fades et les plus grossières (a). Un tel per-
(a) Voici ce qne Y^ibé Morellet dit du baron d'Holbach., dans ses Mémoires : « Le baron d'Holbach , ainsi qne le pu- » blic Fa su depuis , étoit Tauteur du Système de la Nature , »et de la Politique naturelle ^ et du Christianisme dévoilé^ » r^Wlîteur des ouvrages de Bouflangcr et de la plupart des » écrits imprimés chez Marc-Michel Rey, libraire d'Amster-* »dam. Le ^stèmc de la Nature^ surtout, est un Gathé- » ehisme d'athéisme complet, où, chemin faisant, les gou- » yememens et les rois sont fort mal traités. »
On trouve un fait très -curieux dans un livre fort bien écrit qui a pour titre : Particularités sur la Fie et la Mort de Fbltaire^ p. a8. Le voici : «ïl y ia^ît chez'lc baron de petits comités secrets entre les ptinc^aux chefs , et dans lesquef» on psép^roit les man<»uvrfB£\ coiitre la religion et le gouveiv neinent. ifs appeloient entre eux ces réunions clandestines le club d'Holbach, M. Leroi en étoit secrétaire, chose ^'il « avouée depuis dans l'émigration , avec beaucoup de remords, ajl, le comte de Vaudreuil. »
(73) sonnage étoit un trésor pour les philosophes, d'autaùt plus que le bafron avoît de la fortune et un excellent cuisinier; il fut décidé qu'il rasseiâbleroit régulièrement à diner chez lui, les philoMpbes, deux ou trois fois par semaine. Ce qui s'exécuta ponctuellement. Ce fut à ces dîners que l'on pttrla , sans feinte et sans déguisement y de tous les secrets de la secte , lorsque toutefois des étrangeti^ suspects ou des gens de la cour y toujours trèS'-timorés sur certains points , ne s'y trouvoient pas.
Voici les hommes du grand monde qui alloiënt quelquefois chez le baron dHolbach : le chevalier de Jaucour {a) , qui passoit pour un homme très-instruit, mais qui avoit li^ sans choix, sans discemeraaît et surtout sans réflexion , se laissant toujours séduire par le titre des livres , €t beaucoup plus frappé des mots que des cjioses; il a fait dans l'Encyclopédie plusieursar- •Iricles qui ne sont ni remarquables , ni répréhensibles; incapable d'enthousiasme, sa froideur, qui
(«) Oncle d'un antre dievalirâ< de Jaucour, qai §uX également brillant par sa figure , som kabileté , son courage a la guerre et ses succès dans la société, qu'il sut allier à de bonnes mœurs et à une pureté de principes en tout genre, qui ne s'est jamais démentie. Il a pprté depuis le titre de marquis de Jaucour. Ce fut lui que , durant sa jeunesse , on appeloit dans le monde le Clair de lUne,
ressembloit à la sagesse, donuoit du poids à son approbation; captivé par les mots Ae philosophe et de philosophie , il estima l'entreprise , qui devoit, lui disoit-on, illustrer à jamais la patrie*^ il contribua à lui donner de la considération , par des éloges faits avec laconisme et d'un ton calme; il persuada tous les gens auxquels la véhémence et l'emphase sont suspectes. Les comtes de Tressan et de Schomberg ftirent aussi de grands partisans de l'Encyclopédie ; le premier qiii joignoit à des connoissances fort étendues dans les sciences , des talens littéraires fort agréables , voùloit être des deux grandes académies ; d'ailleurs la morale de Voltaire et de ses amis convenoit à ses mœurs, il devint philosophe; son commerce étoit rempli d'une douceur qui avoit toujours de la grâce, parce qu'elle étoit naturellement inspirée par le désir de plaire ; il avoit néanmoins beaucoup de malignité dans l'esprit, mais il ne l'a montrée que dans ses vers satiriques ; il ne la portoit jamais dans la société, il n'étoit caustique et dangereux que dans son cabinet; il ne faisoit point d'épigrammes en prose, ni par conséquent dans la conversation ; il disoit de lui-même , que le grand monde lui paroissoit si aimable , qu'il s'y trouvoit toujours séduit et désarmé, et que ses souvenirs seuls étoient malins.
Le comte de Schomberg , qui, né avec la plus belle âme, et célèbre par sa conduite militaire, et de grands traits de bravoure et de générosité , avoit laissé pervertir sa raison par sa passion dé« mesurée pour les poésies de M. de Voltaire , et par les flatteries de cet écrivain avec lequel il enlretenoit un commerce de lettres très-régulief , On parlera des autres dans la suite (a).
Il manquoit à la société un homme de la cour, très-important, par sa famille, ses liaisons, son esprit , et son instruction en tous genres.
(a) L*abbé Morellet , dans ses Mémoires , fait , avec une inconcevable naïveté , ce singulier éloge de la société philosophique du baron d'Holbach.
« Cétoit là que Diderot, le docteur Roux, et le baron V lui-même, établissoient dogmatiquement l'athéisme absolu, » celui du Système de la Nature^ avec une persuasion , une » bonne foi , une probité édifiantes, même pour ceux d'entre » nous qui , comme moi , ne croyoient pas à ^leur enseigne- » ment.
» Car il ne faut pas croire que , dans cette société , toute y> philosophique qu'elle étcit, au sens défavorable qu'on donne » quelquefois à ce mot , ces opinions libres outre mesure » fussent celles de tous. Nous étions là bon nombre de » théistes , et point honteux , qui nous défendions vigoureu- » sèment , mais en aimant toujours des athées de si bonne » compagnie. »
La probité édifiante de l'athéisme est assurément une phrase curieuse! l! est. impossible de pousser plus loin et à la fois ) la niaiserie et l'impudence philosophiques.
C'étoit le marquis ée *****, ^ dont l» b^ron d'Holbach , son ami intime , avoit proinis la ^t>i^ quête. Lé marquis, voyageoit depuis six ans; plus jeune que le baron d'Holbach ^ il avoit un caractère beaucoup plus solide et touo-à^&it itif* férent ; le marquis inaccessible aux sédudions de l'orgueil , avoit une droiture incorruptible ^ un cœur sensiUe et un esprit parfaitement juste; il aimoit la vérité, et l'ayant cherchée de bonne foi , il l'avoit trouvée tout entière dans la religion, à laquelle il étoit attaché, avec toute la sensibilité de son âme et toute la puissance d'une raison supérieure. Il avoit fait un long voyage de six années, par un motif beaucoup plus intéressant que le désir de s'instruire : son ami le plus cher, le vicomte de *'**^ atteint d'un mal que les médecins ne pouvoient ni connoître, ni guérir ( mais dont le marquis n'îgnoroit pas la cause secrète), fut envoyé auxeauxde Pise, en Italie : le marquis le suivit; des raisons extraordinaires les forcèrent de se séparer au bout de. quatre ans. Le marquis voyagea seul essuile, pour se distraire-dû chagrin d'une séparation qui laissoit pour le pi«ésent et pour l'avenir un vide immensedans sa vie. Sa liaison avec le baron d*Holbach étoit surtout fondée sur des services mutuels qui ne s'oublient point; d^ailleurs, lorsque le mai*quis partit pour ritalie , le baron n^avoit aucune ôpiiticoi
( 77 ) tranchante; le marquis Tavoit laissé penchant pour le déisme , et il le retrouva athée. Nous verrons l'effet que produisit sur lui cette triste découverte.
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