CHAPITRE Vlli Entretien du Baron et du Marquis dé
LE BARON
Ah ! vous voilà donc enfin ! je vous revois au bout d'un mois , et vous m'aviez promis de revenir le lendemain !
LE MARQXnS.
Songez donc à la juste exigence d'une mère, d'une sœur, et d'une famille entière, après une absence de cinq ans.
LE BARON
Et puis Versailles, et pins la société, et puis...
LE MARQUIS
D'ailleurs, j'ai voulu me mettre au courant de tout ce que j'ignorois.
LE BARON
Je suis sûr que les gens que vous voyez d'ha-
( '78 ) bitude , vous ont dit bien du mal des encyclopédistes et des philosophes.
LE MARQUIS
Je vous ai promis, mon cher baron , de vous écouter avec calme , ainsi je ne porterai de jugemens positifs qu'après vous avoir entendu.
LE BAROir.
Voîlà parler en homme sage.
LE MARQUIS
Expliquons-nous franchement : vous avez envie , n'est-il pas vrai , de faire de moi un philo» sophe ?
LE BAROir.
Oui, parce que vous êtes, digne de le devenir.
LE MARQUIS
Je vous déclare que vous n'en viendrez pas à bout avec des complimens ; il me faut des définitions. Qu'est-ce qu'un philosophe?
LE BARON
C'est im homme isànis préjugés.
LE MARQUIS
Si je vous demandois ce que c'est qu'un homme sans préjugés , vous me répondriez que c'est un philosophe; ces. 44finitions Ul ne sont pas
( '79 ) fort instructives ; détaillez-moi les qualités qtii constitaent un ^ai philosophe.
LE BARON
Mais.... un vrai philosophe.... est un ami de b sagesse.... comme l'exprime le mot; c'est un honoNne qui ne pense point comme le vulgaire.
LE MA.RQUIS. ..
Un ami de lasagessei-aid^ mœvLTs austères, maîtrise ses passions , et Je sais que dans tous les livres de philosophie moderne les passions sont déifiées. J'entends appeler /^Mo^o^A^^ une multitude de personnes < qui n'ont-entre elles aucune ccmformitéde principes /de conduite, d'opinions. Je vois qu'on accorde indistinctement ce titre à' l'athée, au déiste , au misanthropci, à Thomme du monde et même à celui quibrave toutes les bienséances et qui montre le plus audacieux mépris pour les mœurs; ainsi je vois évidemment que la sagesse et les qualités de Fàme n'ont rien de commun avec votre philosophie; la diversitév d'opinions <les philosophes me prouve encore; que, ^4'ils cherchent la vérité, ils ae sont pafr à cet égard plus avancés que le commun des hommes; et j'en conclus que les préjugés et l'i^ gnorance peuvent seuls inspirer l'estime de la philosophie, puisqu'elle n'a pour base ni la vertu, ni la vérité. Cependant, cherchant toujours quelle
( f^^ ) peut être sa marqua caractéristique , j'ai cru unmoment que cette qualité di^tioctiveitcoofiistoit dans l'étude des sciences en général , car on appelle philosoplies des gens uniquement connus par leurs travaux en ce genre , des chimistes^ des géomètres , dei physiciens, des astronomes, des antiquaires, etc.,mais j'ai bientôt reconnu moii erreur en réfléchissant que certains poètes et certains beaux esfNrits très-superficieis et très-ignorans , sont universellement appelés philosophes. Qu'est-ce ,donc que la philosophie , qu'est-ce qui la constitue 9 qu'est-ce qui la distingue? Ce n'est ni la sagesse, ni la vertu, ni' un genre de vie partiGulier, tel par exemple que celui de la solitude-, ni la science , ni les talens. Qu'est-ce donc ?- Si VOUS: voulez que je l'estime, donnez-m'en donc une idée précise, et autant ' ne répétez pas qu'un philosophe est un homme sans préjugés y car vous serez.forcé de convenir que même un très*grand philosophe peut adopter ou- créer dés systèmes extravagans, et se livrer aux plus monstrueux pcéjugés. Sénèque ■ et Pline étoient de fameux philosophât., ^ croyoient aux songes et aux présages; JuUen Tapostat, votre philosophe par excellence , fujtia;vi|i par les plus abominables su-! perstitioiî3.
ue BABOir..
Et bien un philosophe.^,. C'est un moraliste.
( i8ï ) Vesl un bommè qui peut se conduire mal, mais qui dondedë bons prl^ceptesde conduite.
LE MARQUIS
Tous ceux que, dans les temps modernes, vous appelez philosophes , ne sont nullement des moraUstea. Le philosophe Spinqsà , le philosophe Hobbes » }0phi|o$ophe Bayle,.et tous les philosophes leurs partisans , nous ont laissé et nous donnent chaque jour iFexécrables /^recép^^?^ qui tendent à bouleverser et à détruire tous les principes de la riiorale ; d'ailleurs , s'il étoit vrai qu^un philosophe fût un 'moraliste j tous nos grands prédi^cateur^^ ricroieo* donc mis au rang des philosophes, et j'entends répéter :au contraire que Bossu et , Fénélon^ Bqurdaloue , Massillon , etc., n'étoient point philosophes , j'en suis fâché pour la philosophie ; car elle seroit respectable à tous les yeux , si elle offroiÇ dans quelques-uns de ses disciples^ cette admirable réunion, de talens supérieurs et de vertus sublimes ; et j'oserai dire que le titre qu'on a refusé à de. tels hommes, ne sauroit être un titre honorable. ^
Enfin , tnes. lectures m ont fait connoître qu'un homme déshonoré, comme .le fameux Bacon (a),
{a) François Bacon de Vérulam, mor(. en i6'i6. U fut chancelier th. Angleterre, et accusé de malversation, condbttiné â-ùnc amf^nde, privé de toutes ses charges, etc. '
( i8» ) peut conserver le titre de philosophe ; que la.so^ tise , Fignorance , la méchanceté , la dépravation des mœurs peuvent s'allier et s'accordent en effet tous les jours avec la philosophie.
LE BARON
Voilà des objectipns taçès^spécteuses , ihais je ne suis point embarrassé d'y ré{>obdrie.
LE MARQUIS
Avant tout ; répondez à ma première qt^estion. Qu'est-ce qui constitue un philosophe ?
LE BARON
Il faut reprendre les choses de plus haut et ^d'abord vous «xplîquer....
Mon cher baron , vous allez divaguer ; moi je serai plus fraiic ,' et je vais vous dire ce qui caractérise un philosophe dfans yotre opinion ; c'est l'impiété et Tesprit séditieux : il faut afficher l'irréligion , nier hautement la révélation et les peines étemelles : on n^exijgede l*lncrédulité que sur ce seul point , car c('ailléurs il, iest permis aux philosophes modernes d^ajouter foi à toutes les extravagances produites par la charlatanerie ; un philosophe doit rejeter les prophéties et les miracles de PÉyangile, mai? il es^ Iç maître de croire ixcol prédictions des somnambules, et de ae
( i83 ) pas révoquer en. doute les ptodiges opérés par les charlataiierie& les plus grossières et les plus extravagantes du 'inagnjétisme et des autres fçlies de ce genre. Enfin , lorsqu'on joint à la haine des prêtres, cell^ des rois , on est philosophe.
LE BARON
Voilà de l'exagération.
Votre ami Diderot n'a-t-il pas dit qu'il vou« droit 7>oir étrangler le dernier des rois ai^ec les boyaux du dernier des prêtres? Tous vos philosophes n'ont*-ils pas dit et répété mille fois que c'est la philosophie seule qui doit régner ? Pouvez-vous nier que- les philosophes les plus renomniés exhortent les peuples de toutes les nations à détruire les temples et le culte, à détrôrmr les rois, tes souverains, et à ne souffrir aucune autà«itéj excepté celle des philosophes? Je demaixie à tcititè personne impartiale, si ce fanatisme- horrible ti'est pis mille 'fois plus dangereux que 4e fanatisme inspiî*é 'paria Religion ? Le fanatisme philosoplAque n'est que le résultat des opinions extravagafa tes et licencieuses, répandues dat)^ les biitîragtes les plus modérés des prétendus philosophes modernes, tandis que le fenatisme religieux , loin d'être une conséquence oumémeime exagération des principes du chris-
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(i84) tianisme^ offre la plus complète et la plus frap-^ pante opposition avec les maximes'de rÉvangile. Le fanatisme philosophique est , si l'on veut, un abus de la philosophie ; le fisinatisme religieux ne peut être un abus de la Religion ; les plus nobles sentimens du cœur humain n'ont produit que trop souvent des égaremens et des crimes^ parce que tout excès est essentiellement vicieux ; mais l'excès de la véritable piété ne sauroit le devenir; l'excès de V humilité^ de la patience j du désintéressement y de la charité^ l'abnégation de soi-même, le dégoût de tous les biens périssables ne produiront jamais des révoltes, des meurtres et des parricides. L'Évangile prescrit, non les vertus briUantes.quipiçuvent dégénérer en vices, mais les vertus douces et bien£aiisantes, que l'excès même rend plus touchantes et plus sublimes. Si des furieux ou des insensés cornmettoient des violences positivement défendues par des lois claires et précises, elque, pour entraîner la multitude^ ils prétendissMt obéir aux lois qui les condamnent formellement, Ëiudroitil crier au peuple séduit : AboUssez vos lois, cessez de respecter le législateur, n'écoutez et ne croyez que nous qui vous défendons ces violences ? N^ seroit-il pas plus juste et plus utile de dire : On vous trompe, consultez vos lois; elles vous pres^ crivent l'humanité , la patience , la soumission »
la fidélité pour vos maîtres (a) ; elles vous inter** disent le zèle persécuteur et la vengeance; et de plus, des chrétiens 9 parlant au nom de la Religion, peuvent ajouter : Si, de notre propre autorité, nous vous exhortions à la douceur, à l'indulgence, vous pourriez dédaigner nos représentations; nous ne sommes que des hommes sujets , comme vous , à l'erreur ; mais vous devez croire le divin- législateur que vous révérez depuis si long-temps; instruisez-vous donc de ses lois, et vous connoîtrez que, loin de les suivre, vous les violez toutes.
Il est certain que le fanatique religieux n'est qu'un insensé qui agit en aveugle, sans avoir l'idée la plus superficielle de la Religion qu'il croit défendre, ou bien un hypocrite qui &it d'un nom sacré le prétexte de ses fiireurs. Vous pouvez avec l'Évangile éclairer l'un et confondre l'autre. Mais avec quel livre Ae philosophie mo^ deme détruirezrvous le fanatisme philosophique, puisque tous ces ouvrages contiennent les opinions iocendiaires et les principes pernicieux dont ce fanatisme terrible est l'affreux résultat ?
(a) £t dans rÉvangile , sans en excepter ceux-méines qui anroîent le malheur d*errer âani la foi , puisque Jësus-Christ a dit , en parlant d'un empereur païen : Rendez à César ce qui appiirtient à César,
( i86 ) Remarquons encore que le fanatisme religieust n^a qu'un objet ou un seul prétexte^ la Religion ; par conséquent il ne sauroit produire des maux permanens; il ne peut troubler l'Étatique dans^ des temps d'hérésie, et de disputes de contror verse ,' et même alors la discorde qu'il excite i ne se répand point dans l'Univers entier ; il n'a ni l'intention y ni le pouvoir redoutable de soulever tous les peuples à la fois. Il n'en est pas ainsi du £anaûsme philosophique , qui brave toutes lé& bienséances V qui offre l'exemple de l'audace la plus effrénée, qui déïfie les.auteurs des ouvrages tes plus licencieux ,. qui. donne à ces corrupteurs des >mœurs, publiques les noms augustes de bief^faitéursdu genre humamh . i Traiterde pré* jug^s la décence et larpudeuk* ,» flatter et favoriser tout^ las passions 9 -vanter le luxe, insulter les rois:, leurs ministres «et lesmagistt*ats, déclamer contre ^ gouvernement, proposer aux nations l'abolition totale, et du«ulte, et des toià, exhorter tou^ les peuples de la terre à la révolte , au parriddeftel est le £smatisme philotophiquevCe n'est là , ni un vice local et pas^ger,' ni un mafl produit par une cause particulière ; c'est un feu dévorant et destructeur qui peut embraser la terre entière, et qui ne manquera jamais d'aliment, tant que Jes hommes, auront dugpùt pour la volupté et pour l'indépendance. »
ri8>7)
Je votti le répète; vous avez dès raisùnticmens très-spécieux ; iiiàfe là simple ràisoù en trouve de si forts coiAre ce que vous appelez la Pro^ 9idence^ la juistice divine et la vertu, qu*il est impossible d'y répondre.
LB'UfARQUTS.
Je sais qiie daris V Encyclopédie on a rapporté d'horribles maximes d'un ancien philosophe (a), et que l'éditeur les approuve sans restricîtion, entr'autres celle-ci : c^ il ny arien en soi de juste ou dHhjustéj d^honnéte ou de déshônnête^ etc. (J?). Heureusement , comme je croîs vous l'avoir déjà dit, que Ton n'anéantît pas la vertii, en soutenant qu'elle n'est qû'nne chimère. Point de paix pour le méchant^ à dit la sagesse éternelle; cet oracle, toujours vrai dans tous les siècles, sûffiroit seul pour justifier la t*rovidencê.'
LE BAROlf.
Cependant un concert général jnq^s montre d'une. extpéijî^itfJ^ ^e j;Un^ypr^> V^ut^É? ,
• .• ^ l loi .-.►.■( r> ' < ' . -" M-, .' .1 . ':
L' innocence à genoux tendant la gorge au crime (c). r ; . ; : » , f , • • ' ' . ; \\ ' . : • "
(a) Au mot Atistippe.
'' (^) La fin de cet article Vst sî irifê;me,'qVii est înipossibie de la citer ici.
(c)Vc»5deVi>ltëiré.
(i88) On diroit que la vertu n'est dans ce mond^ que pour y souffrir, pour y ^e. martyrisée par le vice e£froi](té et toujpurs' impuni Op ne parle que des succès de l'audace, de la fraude et de la mauvaise foi ; tout se donne à l'intirigue, k la ruse , à la corruption , etc.
UE.KfRQUIS.
Premièrement pour ceux qui n'ont aucune religion , U n'y a ni fraude, ni mauvaise foi, ni corruption ; secondement , il n'est nullement vrai que le vice soit toujours impuni et la vertu toujours malheureuse; il est certain au contraire: « que, dans toutes leç professions^ dans toutes » les entreprises, dans toutes les affaires, l'avan- » tage, toutes choses égales d'ailleurs, se trouve » toujours du côté de la vertu; que la santé, le ; » premier des biens temporels, et, sans lequel » tous les autres ne sont rien, est. en partie son » ouvrage; qu'elle nous comble enfin d'un con- » tentement intérieur, plus précieux mille fois » que tous les trésors de l'Univers (a\ » * Enfin , par un aécdrd véritablement unanime, on a toujours vu et l'on verra toujours la vertu universellement applaudie avec transport , lorsqu'on sera forcé par des preuves positives de la reconnoitre; «c ce nfest point assez que Dieu ait
(a) Soirées de Sainè-Pétenbourg, tqm. I*^, |^. ai8.
» attaché un bonheur ineffable à l'exercice de » la vertu; ce n'est pas dssez* qu'il ait promis le )> plus grand lot sans comparaison dans le par- » tage général des biens de œ monde; ces têtes » folles , dont le raisonnement a banni la raison^ » ne seront point satisfaites ; il faudra absolu- » ment que leur juste imaginaire soit impas- » sible ; qu'il ne lui arrive aucun mal ; que la » pluie ne le mouille pas; que là nielle s*arréte » respectueusement aux limites de son champ , » et que, s'il oublie par hasard de pousser ses » verroux, Dieu soit tenu. d'eniroyer à sa porte )) un ange avec une épée flamboyante , de peur » qu'un voleur heureux ne vienne enlever l'or » et les bijoux du juste {a).. »
LE BA.ROir.
Comment donc? de la plaisanterie ! cela n'est guère. digne de la gravité de votre, cause....
LE MA^RQUIS.
Vous me citez souvent Voltaire ; me permettez^ vous de vous rappeler quelques paroles de TertuUien, rapportées par Pascal?
LE BAROir.
Fort bien, -vous vous comparez à Tertullièn et à Pascal ; je m'en souviendrai.
{a) Soirées de Saint-Pétersbourg, tom. I«', pag. 241.
Cek feroit un ; fprt joli effet dams uu fùurnal , quoique vous sachiez très4nen que y citw iin auteur, nesdit pas se comparer à lui.
' LE BARON
Voyons doncla citation?
LE HAAQUIS.
La voici : <cll y a beaucoup de dioses qui mé- » ritenlt d'être moquées et jouées y parce que » rien i>'est plus, dû à la vauiké que la risée ; il » est vrai qu'il Êiut prendre garde quelles rail- » leries ne soient: pa& basses et indignes de la » vérité ; mais, à cela près^ qoand m pourra s'en » servir , c'est un deVoir que d'en user (a). «^
LE BARON
Et avec ces risées y ces plaisanteries , que devient la charité chrétienne? Vous scandaliseriez les dévots austères.
Point du tuut , si j'attaque seulement des écrits et des principes hauteuM^ut prafes^.
LE BARON
Mais les dévots ne doiventp*ils pas tout souffrir comme des agneaux ?
(a) Lettres fToyincic^les.
LJS MARQUIS.
Je sens bien que v pus desirez sincèrement cette perfection aux écrivains religiéujc ; sans doute ils doivent supporter l'injustice sâtos aigreur et sans ressentiment; néanmoins ils doivent défendre la vérité avec toute la force de leur raison et de leur caractère. Mais nous parlions de la vertu et de la Providence ; encore un mot sur ce sujet. Comme je l'ai déjà dit , « le malheur n'est jamais » extrême avec une espérance ravissante et fon- A dée. Il est donc certain que toute la félicité que » l'on peut goûter sur la terre , est réservée à la » vertu, et c'est une chose si vraie, qu'elle est gé- » néralement reçue. Quoique la vertu soit si sou- » veat opprimée, on confond toujours le bon- » heur avec elle , comme le prouvent ces expres- » sioBS vulgaires- \ Il a un heureux naturel^ il » est heureusement né ^ ce qui signifie qu'on a na- « turellement des inchnations vertueuses.
:» Le ^oïcisme n'étoit qu'une charJatanerie et » qu'une pantomime de la vertu; les stoïciens » nioient la douleur; toute leur force consistoit « à soulienir un orgueilleux mensonge; la véri^ >> table vertu (celle qui est fondée sur l'Évangile ) » peut^seule posséder le véritable courage, parce » qu'elle a seule un motif aussi raisonnable que » puissant et sacré* » La. fausse vertu ne fortifie qu^en apparence;
( ^9^ ) » elle enfle le cœur et le laisse vide; la vertu vé- ^ » ritable pénètre l'âme et la remplit tout en- » tière; elle supplée à tout, tient lieu de tout^ » et se suffît à elle-même.
» Le vice ne jouit de rien avec sécurité; la » source des plus nobles espérances est tarie par » lui, et s'il est dépouillé du vain éclat de la forn tune, il trouve toujours l'ignominie dans l'ad- » versité (a). »
Enfin , il n'y a point de véritable juste , et lorsqu'un homme « est assez juste pour mériter les » complaisances de son Créateur, qui ppurroit » s'étonner que Dieu, attentif sur son propre » ouifrage, prenne plaisir à le perfectionner? Si »^ la tendresse ne pardonne rien , c'est pour n'a- » voirplusrien àpardonner.Enmettantl'homme » de bien aux prises avec l'infortune, Dieu le jo purifie de ses fautes passées, le met en garde » contre les fautes fiitures, et le mûrit poiir le » Ciel. Sans doute , il prend plaisir à le voir » échapper à l'inévitable justice qui Tattendoit » dans un autre monde. Y a-t-il une plus grande » joie pour l'amour que la résignation qui le » désarme (^).
» Qu'elle est divine , celte morale qui n'a
(à) Etude du Cœur humain^y P* 91»
{by Soirées de Saint^Pétershour§^y tom. Il, pag. 174.
( »93 ) » d'austérité que pour les grands de la terre ^ » que l'orgueil et les succès enivrent , et qui est » si consolante pour le pauvre et pour l'infor- » tuné; qui leur p^leun si doux langage; qui » leur enseigne , non à mépriser, mais à ne point » envier les riches et les heureux du siècle , et » qui leiir fait des titres de gloire, dans l'éternité, » du malheuf , de la résignation et de l'obéis- M sance ! Sublime aux yeux de l'homme éclairé , » facile à comprendre pour le vulgaire , toujours » conséquente dans tous ses préceptes , répri- » mant l'homme puissant , encourageant le foi- » ble, réprouvant l'oppresseur sans armer Top- » primé, effrayant les tyrans, et donnant au » peuple l'esprit de paix et de soumission , » anéantissant les passions dangereuses en exal- » tant au plus haut degré la pitié , l'humanité, » le courage et tous les sentimens généreux , » répandant avec abondance un baume bien- » faisant dans tous les cœurs profondément blés- » ses, telle est la morale évangélique.... (a) »
En un mot , je vois dans tous les événemens , les effets d'une Providence divine, he vice en général ne peut échapper tôt ou tard à la punition qu'ila méritée, punition toujours équitable, et merveilleusement assortie aux fautes et aux
(a) Étude du Cœur humain ^ pag. 95.
(194) crimes. Dieu l'a voulu ainsi ; c'est la leçon morale qu'il donne aux hommes par l'expérience. Que chacun se rappelle avec détail sa vie passée ; il trouvera que toutes ses bonnes actions , ses sacrifices vertueux ont eu leur récompense ; que tous, ses égaremens ont été punis. Qu'on lise l'histoire ; ces grands exemples y sont présentés d'une manière plus frappante encore. Tel est Tordre des choses ; mais cette loi n'est que générale , elle n'est point absolue ; et c'est encore ici que brille avec éclat la sagesse divine du suprême législateur. Il a voulu que dans tous les temps il y eût des exceptions à cette loi , afin de prouver aux hommes de tous les siècles qu'il existe une autre vie , où le criminel impuni dans celle-ci trouvera des châtimens, et l'innocent opprimé des récompenses. Et par un décret de la Providence, digue de toute notre admiration , ces exceptions sont assez fi*équentes pour démontrer dans tout leur jour ces importantes vérités , et en même temps elles sont trop rares pour pouvoir troubler l'ordre général , et pour détruire ces grands principes si vrais et si salutaires, que le vice est nuisible autant que méprisable , que le seul intérêt personnel devroit en éloigner, et que la vertu est aussi utile qu'elle est belle.
LE BARON
Mon ami, je vous ai entendu faire de longues déclamations sur ce que vous appelez Vintolérance philosophique ; vous conviendrez pourtant que je suis un philosophe très-tolérant, puisque je vous écoute avec tant de patience.
LE MAR<^UIS
C'est que vous avez un projet , celui de me gagner.