‹ Les diners du baron d'Holbach, dans lesquels se trouvent rassemblés uneChapitre 28 sur 32 · DU CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

DU CHAPITRE XII

(i) Les littérateurs célèbres 'du clemiér siècle , Voltaire, Diderot , Marmontel et lenrs partisans , ont très-ridicnle^ ment disserté sur la musique ; car on ne peut iùen. parler svr cet art sans l'avoir cultivé dès son enfance. Les gens qui ne jouent d'aucun instrument, <]ui.ne3avep,t ni la .compQsitiç;;^^ ni la musique, sont Jbprs d'état, d'éçi^e des dîsser^tiofs sur une oeuvre musicale; car, îis. ne peuvent raisoiu^lement dire que l'une de ce^ 4^i^<p)irases : Cela me piaifg,pu cela m*ennuie* Il ^'j a, pas ià de qqoi fme vi^ livre, l^es. ^ttéràteurs que nom venons de çit^r.,, n'on^t pas mieux pa^é de la peinture. Ypltaûe plaqe ff^moiipie .et Vanloo m rang du Poussin :et de Lesneur, et t<?^8es ju^eniens dans ce genre sont de cette force. Tous ces littérateurs se sont accordés à prodiguer des éloges à un mauvais tableau qui se trouvoit à Chantilly, et qui représentoit la Muse de l'Histoire, déchirant, de celle du grand Condé , les pages où se trouvoient les dé~ tails de sa rébellion. X>'abord, comme on Ta dit, le tableau ne vaut rien; ensuite, il est étonnant que de si beaux esprits se soient extasiés sur la prétendue beauté d'une allégorie si fausse. li'Hisioire ne pouvoit déchirer ces pages , puisque c'çat die qui nous transmet toutes les actions vertueuses ou coupables. Il Ciilloit représenter la Muse de l'Histoire écrirant, et le Génie de la France arrachant ces feuilles indignes,

de se troQTer dans unes! belle vie. Les mêmes littératenn^ à propos d'un tableau de Tantiquité , dont nous n'avons que la desciiptîoii , ont montré une profonde admiration, tont • aassi mal fondée, pour ce fameux tableau de Timantbe, représentant le sacrifice dlphigénie , et dans lequel Agamemnon se Yoile le visage; idée qui paroit sublime à MM. de Voltaire et de Marmontel , parce que , disent-ils , le peintre sentit qu*il ne pourroit donner au visage de ce malheureux père l'expression qu- il dut avoir dans ce moment; mais le génie consiste à surmonter une difEculté, et non à l'éluder. Si Timanthe eût eu l'idée qu'on lui suppose, il eût mis l'artifice et l'adresse à la place de l'habileté , ce qui n'est , au fond , qu'une charlatanerie spirituelle très-commune parmi les ar- . listes modernes , mais dont on ne trouvera peut-être pas un seul exemple parmi les anciens. Ces derniers ont excellé surtout dans l'art sublime, de donner aux têtes de leurs sta* tues l'expression des sentimens les plus patiiétiques , les plus énergiques , sans altérer la noblesse et la bpauté des figures. Ils n'ont pas vcilé le visage de l'infortunée Dircé , attachée aux cornes d'un taureau indompté ; sa tête est d'une admirable beauté , elle Mt frémir. Ils n'ont pas craint de montrer le visage de Niobé (qui sera toiqours le type de la beauté), qui voit tous ses enfans percés des flèches inévitables d'Apollon et de Diane. Ils n'ont pas craint de représenter Laocoon, dont le visage exprime à la fois les angoisses de la plus horrible agonie, et la douleur plus cruelle encore de voir périr avec lui ses enfsms. Ainsi , l'un des plus grandi peintres de l'antiquité n'auroit pas couvert le visage d' Agamemnon , s'il l'avpit pu sans enfreindre des usages qu'il falloit respecter. Il n'étoit pas permis (dans les idées reçues alors) à un personnage héroïque , quand il fixoit sur lui les regards , de laisser voir sur son visage les marques d'une i»vé émotion. OEdipe, sentant qu'il va mourir, se couvre

le TÎsage, en disant à sa ûllt Antigone le dernier adieu. Ulysse y inconnu chez Alcinoûs, met sur son visage un pan de sa robe, afin de cacher son attendrissement , lorsqu'il entend conter ses propres ayentures. Ce fut par la même raison que Timanthe posa un Yoile sur la tête d'Agamcmnon ; car, au milieu des Grecs qui avoient demandé la mort d'Iphigénie , Agamemnon avoit plus d'une raison de cacher les pleurs que lui faisoit répandre le sacrifice qui sauvoit l'armée.

Les littérateurs du dender siècle n'étoient nullement laborieux; jamais des hommes de lettres, avec de la célébrité , n'ont eu moins d'érudition et n^ont été plus superficiels. Ils n'avoient que des notions très^onfuses stur les mœurs et les usages de Tantiquité.

(2) On ne revient pas d'étonnement quand on a lu les œuvres de M. Leiranc de Pompignan , que M. de Voltaire ait pu faire -passer pour un sot un auteur si digne d'obtenir la plus honorable célérité. L'auteur des meilleures poésies sacrée! et des plus belles odes qu'on ait faites depuis J.-B. Rousseau ; l'auteur d'une excellente tragédie , restée au théâtre, et d'épi très en vers remplies d'esprit et de raison; l'auteur d'un voyage charmant en Languedoc , etc. , etc. , a >été accablé de libelles , de satires et d^njures , sans avoir jamais trouvé un seul défenseur ; mais il eut le courage de défendre constamment la cause de la Religion et des mœurs, contre une secte impie et puissante ; il combattit seul contre une troupe ennemie ; il succomba sous le nombre , mais la postérité honorera sa mémoire , et couvrira d'opprobre les noms de ses détracteurs. le ne puis me refuser au plaisir de citer quelques-uns de ses beaux vers : tout le monde sait par ccbHr la ^tirophe suivante :

* Le Nil a tq sur ses rivages >• J>€i nosrs habintiis des dimrts

» liuliiter par leon ciu aanyag** • L'astre ^latant de ItJiiiTexs.

« Gris impuissaus ! Farenrs bisarresl M Tandis que ces monstres barbares » Ponssoient d^însolentes dameiuns, » Le Diea, poursuivant sa carrière, » Yersoit des torrens de Inmîère » Sur ses obscars blasphémateurs. »

Les autres strophes de Tode sont de cette beauté. Ces vers, contre la calomnie, ont de plus le mérite d'avoir été faits pour honorer la mémoire de J.-B. Rousseau qui venoit de mourir; ce grand poëte, persécuté par la haine philosophique, trouva du moins, après sa mort, un chantre digne de célébrer ses talens et son génie. Voici d'autres vers moins connus et bien dignes de Tétre.

« O monarques tombés , où sont vos diadèmes ?

» Vx Toils, hommes puissans , dont les fureurs extrêmes

M T^urmentoient TUnivers ?

» Où sont tous vos projets , vos graudcnrs redontables? » Les cachots du sommeil , au jour impénétnbles,

n Yoas tiennent dans les ièrs.

» Toulex-vous dans vos cœurs conserver la justice ?

» Obéissez à Dieu , vous dépendez de lui ;

• Aux lois, aux magistrats , leur force est votre appui ,

» Et des maîtres du Monde il est le premier nudti*. » Si ce vaste Univers est plein de malheureux , 1» Si l*homme s'abandonne à des crimes houtenx , » Si Tanlel est souillé par un pontife impie , » S| rinnocent proscrit perd rhonneur et la vie , » uardons-nous d'accuser les célestes décrets. n De tant d'événemcM les principes secrets

m Sorpatsent des humains la foible intelligence » Et ce n*est point encor le temps de la science. n Le philosophe en vain la cherche jonr et mût. » Pins Forgaeil yem l'atteindre, et pins die nous fuit.

n Di'ea n a point dans ses lois demandé nos snfFrages; » Recevons ses bienfaits , contemplons ses ouvrages, » Jusqu'au jour où ses fenx viendront nous éclairer. m C'est à lui de savoir , c'est à nous d'ignorer.

» Aimez qui vous instruit , aimée l'ami sincère » Dont l'œil sur vos défauts porte un regard austère. » S'il se tait , sur son front vous lisez vos erreurs ; » Son silence vaut mieux que le cri des flatteurs, » Que m'importe le son de leurs clameurs serviles , I» J'estime autant le bruit de ces rameaux fragiles » Dont le bois pétillant , de flammes consumé , •• Tombe réduit en cendre aussitôt qu'allumé. »

Les amateurs de la belle poésie distingueront encore, particulièrement dans celles de M. de Pompignan , Thymne sur la Création ; l'épître charmante adressée à un jeune homme qui Ée livroit avec ardeur à l'étude. Le poète , après l'avoir félicité de rassembler pour l'âge mûr les vrais trésors d^ Vhomme sage , termine ainsi cette pièce de vers , aussi agréable que morale ;

«Heureux qui, dans sa course en ce mortel séjour, *> Sait prévoir les besoins de la saison dernière , • Et dès les premiers pas qu'il Eût dans la carrière ^ »• Marque les gites du retour. »

Dans ce même temps un autre poète , d'un grand talent ( rinfortuné Gilbert (a) , publia des vers pleins* de génie en

(a) Gilbert fut ciuellement persécuté par les philosophes ; on «it <^elle îat sa fln déplorable.

faveur de la Religion et contre les encyclopédistes. On trouTc. dans sa belle ode sur fe Jugement dernier y ces trois vers sublimes :

« L'Éternel a brisé son tonnerre inat3e ,

» Et d'ailes et de fiinlx dépouillé désonnais,

» Sar les mondes détroits, le temps dort immobile. »

(3^ Il est curieux de voir à quel point les pbilosopbes st prodignoient mutuellement les éloges et les flatteries les plus outrées, et même avec quel soin ils chercboient réciproquement à se faire valoir aux yeux du public ; en même temps comme ils se déprécient dans de certaines correspondances , dans quelques entretiens particuliers. On sait que Voltaire et d'Alembert pai^^loient souvent fort légèrement l'un de l'autre. Grimm , dans sa Correspondance , dit nettement que la Henriade est un poème très-froid , sans imagination , et qui n'a rien d'original. Il s'exprime avec beaucoup de mépris sur un autre poème infâme, dont la réputation est si ignominieuse, que le patriotisme et la pudeur ne permettent pas de le nommer. M. Gnmm dit aussi, qtie le Siècle ile Louis XI F ne remplit pas son objet; qu'il pdnt Louis XrV (ce que Ton pourroit c<mtester) et non son siècle. Les pbilosopbes ont été faux et inconséquens dans leurs systèmes , dans leurs principes , dans leurs éloges , dans leurs satires , dans leur admiration et dans leur dénigrement, enfin, en toutes cboses. Tels furent les bommes qui , au milieu des applaudissemens et du mépris , des ridicules et de la fausse gloire (a) , parvinrent à corrompre

(a) La pédanterie et le manvais style de d'Alembert , les galimathîas inonïs de Diderot, les absurdités d'Helyétios et du baron d*HoIbacb, les comédies de Yoltaire , ses odes , ses opéras , les jagemens philoso- ]»hiq[iies snr la musique et la peinture , etc. , sont assurément des cboses

l'esprit public. Habiles à détruire, ils n'eurent jamais It projet, en bouleversant Tordre social , de reconstruire un édifice durable : leur ambition infernale ne vouloit que produire Tanarchie ; ils n'ont prévu que le désordre. Ifos neveux verront un beau train , s'écrioit M. de Voltaire ; et cette prédiction , faite avec orgueil, étoit pour la secte entière un triomphe anticipé : ils ont avili , défiguré jusqu'à l'espérance. Gomment, avec de tels caractères et de si noirs desseins, ont-ils pu réussir? Ils avoient une infatigable aetipté; ils étoient nombreux ; sans s'estimer et sans s'aimer, ils s'enteor doient toujours parfaitement , lorsqu'il s'agissoit de faire des prosélytes y enfin , ils excellèrent dans Fart d'intriguer, et ils étfibUrent partout des comités secrets (a).

qui les ont couverts de ridicule ; mais ils ay oient tellement décrié leurs adversaires que les meilleures plaisanteries Eûtes contre eux et les critiques les plus raisonnables , ont rarement fait Timpression qu elles anroient dû produire.

Cependant , iqalgré toutes leurs cabales , on n*a jamais dit, et Ton ne dira jamais le grand- Voltaire, le grand Diderot, le grand d*Alem- %ert', etc. : U$ nfont jamais pu s'élever k la rqmtatîon d^hommes it géme.

(a) Yoyet la Correspondance de Voltaire , et ce qui a M cité prfs4«kmmcnt , à ce sojet^ dans cet ouvrage.

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