CHAPITRE XIL
Dîner chez madame Necker.
MADAME NECKER, MADAME D'ANGEVBLLERS, L'AB- BÉ MORELLET, M. GRIMM^ M. SUARD, LE COMTE D'ALBARET {a), LABBÉ ARNAULT.
( Jja scène est avant le éUner, ) MADAME NECKER.
Je dois vous prévenir que nous dînerons aujourd'hui plus tard que de coutume : une affaire imprévue a forcé M. Necker de sortir, il ne rentrera, qu'à deux heures et demie au plus tôt
MADAME d'à NGEVILLERS.
M. Necker vous doit, Madame, un moyen certain de se faire attendre chez lui sans impatience.
{a) Italien et homme de beaucoup d'esprit qui alloit 80tt« Tent chez madame Necker.
MADAME NECKER
C'est sans doute, Madame, de vous inviter à vous y trouver pendant son absence.
MADAME d'aNGEVILLERS.
Votre modestie seule pouvoit interpréter ainsi ma pensée.
LE COMTE d'albarET à madame Necker.
Oserois-je vous demander, Madame, si vous avez enfiii pris un parti entre les Gluckistes et les Piccinùtes?
madame IfECKER^ en souriant.
C'est une résolution qui exige un grand courage , car il en faut beaucoup pour s'exposer à la liaine de tout un parti passionné ; mais il est vrai que , si, au fond de l'âme , je préferois l'auteur ô!u4rmide à son rival, j'aurois une belle occasion de l'avouer dans ce moment, puisque je ne vois ici que des GlucÂistes.
l'abb£ arttault.
Nous n'oserions certainement pas hasarder une telle question en présence de M. de Marmontel.
MADAME KECKER.
Je l'attends à dîner.
M. SUARD
Hàte2-vous doQC , Madame, de vous expliquer ; nous vous garderons le secret.
MADAME IfEG&fili.
Je np le demanderois pas. La prudence peut engager à taire soft opinion , il y a toujours de la lâcheté à la désavouer. Ce que je puis dire , c'est que toutes ces querelles si vives et même si violentes sur les arts ne me plaisent pas, surtout parmi les gens de lettres qu'elles divisent en deux partis ennemis l'un de l'autre , et pour des choses , convenons-en, très-frivoles, puisqu'elles n'ont aucun rapport avec la morale
l'abbé morellet.
Et que d'ailleurs elles sont étrangères à lalil* térature.
LE COMTE
Je prendrai la liberté d'ajouter, qu'il iaudroit être excellent musicien , pour oser disserter en pi^blic sur le mérite de deux grands compositeurs.
l'abbé arnault.
Il ne faut que du goût et de l'âme pour jugei: Gluck; cependant j'avoue qu'il faut aussi quelques connoissances en musique. Nous n'avons pas , M. Suard et moi, approfondi cet art, comme
(4i5.) M. le comte d'Albaret, dont la musique a toujours été la passion dominante {a) ; mais nous Tavons cultivée autant que nos occupations ont pu nous le permettre , tandis que M. de Marmontel ne connoit pas une note de musique et ne seroît pas en état de déchiffrer un pont-neuf.
LE COMTE
Ce qu'il y a de certain , c'est que tous les vrais amateiu's sont Gluckistes , et même les Italiens comme moi, quoique Gluck soit allemand, ce qui produit natiu'ellement une rivalité nationale. M. le prince de Conti , le bailli de Chabrillant , le vicomte de Jamac , le marquis de Clermontd/Amboise ( qui chante si bien ) , le baron de Back , le n^àrquis d'Adhémat (i) , le comte de Gaines (c) et toutes les dames qui ont en musique des talens supérieurs sont Gluckistes. Avezvous entendu parler, Mesdames, de la scène plaisante qyi, avant-hier^ eut lieu au Palais-Royal, à propos de Gluck entre le marquis de Clermont et le chevalier de Ghastelux , ardent Picciniste ?
(a) Ce qol étoit vrai : il avoit une fois par semaine chez lui une musique ravissante; et, comme tous les vrais connoisseursy il étoit Qluckiste.
{b) Il chantoit et jouoit de la harpe.
(c) Depuis duc de Guines , qui jouoit supérieurement de la flûte.
MADAME WECKER.
Non; et comme je suis sûre qu'elle n'est pas à l'avantage du chevalier que je vois souvent et que j'aime beaucoup , je vous prie de ne pas la conter.
LE COMTE
C'est dommage! elle est charmante {a).
GRIMM
On reconnoît à ce procédé la délicatesse de principes de madame Necker; car un petit tort musical n'empêcheroit certainement pas le chevalier de Chastelux de passer, au jugement de tous ceux qui le connoissent, pour un homme aussi instruit et aussi spirituel qu'il est estimable à tous égards.
MADAME NECKER
Oui; mais, lorsqu'on se permet de sourire au plus léger trait de moquerie sur un de ses amis, on en vient bientôt à tolérer des médisances
[a) La voici. Le chevalier soutenoit, en s'adressant au marquis de Clemiont^ que la partition des opéras de Glnck étoit barbare.; et comme M. de Clermont gardoit le silence, et que le chevalier le pressoit de répondre, M. de Qcrmont lui dit enfin : «mon cher chevalier, je vais, si on mêle permet, »« vous chanter un air très- connu, et quand vous m'aurez dit ^ si la mesure «n est à deux ou à trois temps , nous entrerons » en discussion musicale \ « le chevalier refusa la proposition.
(4i7) plus fâcheuses. Enfin, je voudrois qu'on se bornât à jouir des grands talens sans les comparer et les rendre rivaux , c'est-à-dire sans les peser avec partialité dans une balance infidèle; car le goût, toujours variable dans les arts, et l'enthousiasme ne sont jamais des juges équitables.
l'abbé A.AWAULT.
Que dites-vous. Madame, de la plaisanterie du Journal de Paris {a) sur VOrlandùio et le Roland (b)?
MADAME ITECKER^)
Elle a fort-bien réussi , et l'intention .en est ea efiet très-jolie... Mai^ j'entends du bruit^^onTient, je vous en conjure , parlons d'autres cho^es.^.
M. SUARD
Soyez tranquille. Madame, nous savons trop ce qui vous est dû, pour entamer chez vous une ijuerelle.
MADAME d'aNGEVILLERS.
; c'est un égard qu'on auroit pour quelque iemme cjue ce pût être, et à plus forte raison pour celle qui nous rassemble ici. (On annonce M. de Maranontel. )
(a) Que faisoient alors M. Suard et Tabbé Amault. (6) On y disoit que Piccini alloit donner V Orlandino ^^€t, que Gluck se disppsoit à faire le Roland. ,
•MABMONTEt.
\!r*arrive un peu tard.....
. , HADAME WECK.ER»
^Cîestce qu'on trouvera toujours;, mais, de/ait^ aujourd'hui vous venez de bonne lieurè pour le dîner ; M. Necker n'est pas encore rentré.
M ARMONTÈL , regardant Tabljé Amault. *
ce Que jpensez-yoïis, Madame, de la sotte et » mauvaise plaisanterie (âj) qu'on a éû la lâcheté ' » de répandre contre Piccini; contre un homme » à qui on cherciiè à nuire, lorsqu'il fait tout » 'pour bous plaire; contre un étranger, père de » femïHe ,f qui ïi biesoin de son travail pour nour- » rir'seà eiifans; il n'y a que deà mûraz^ef^ qui » puissent.... {b), » i
' " ' ' MADAME îfECKÊR.
^ Voilà une singulière manière dé défendre un artiste ; il me semble qu'ils ont tous le merite de faire tous leurs efforts pour plaire au public , et celte intention' bàniiàli^ n'a jamais été dans ce cas un droit à la^bienveil lancé ^ et d'aillêtii^ lés artistes en général vive! * de leurs travaux , et pères de famille , ou noJ , ils se livrent
(b) Mémoires de Pàbhe Mhréllèt ; i .éd. t. I*', p. a55.
également à la critique, dès qu'ils publi^ut Içurs productions. ^ .
M. SUARP. • .
On n'a rien Areproclier à, un punaaliste y : quelle que soit son opinion , loraqu'il s'interdit les personnalités offensantes.
MARMONTEL
ce Et moi je soutiendrai toujours qu'il n'y a >i que des maïuuds , et de véritables marauds » qui puissent s'exprimer de la sorte , en parlant » d'un ouvrage de Piccini. ^>
l'abbé àrwault.
Je crois que le nom de maraud conviendroit lûîeut; à un homme qui auroit assez peu d'usage du monde pour se livrer à l'emporteiiient le plus grossier, en présence des personnes les plus respectables.
MARMOWTEL.
J'aurais pu employer un mot beaucoup plus fort encore que celui de marauds. ^\{a).
MADAME NECKER
De grâce , changeons {d'caitret jeu (i).
{a) Toute cette scène se trouve littéralement dans les Mé^ moires de l'abbé Marelle t y et celui qui :1a «conte, étôit Tami et Toncle de M. d« Marmoujt^. Oq acif^ J^ to&e et laf>ag««
HADAlilE d'aNGEYILlebs à Madame Necker.
Avez- VOUS lu, Madame , le beau discours- de M. de Noé , évêque de Lescar , pour, la bénédiction des drapeaux du régiment du Roi.
MADAME HECKER
Oui, et je l'ai même là sur ma chetoinée.
GRIMM
On parle beaucoup de ce discours ; est-il beau en effet?
MADAME lïEÇKER.
Il m'a paru admirable.
HARMONTEL.
Ce jugement prononcé par vous^ Madame , est déjà un grand succès.
l'aRR^ ARIfAULT.
Et doit inspirer la curiosité de le lire. ^
MARMONTEL
Cependant, admirable est bien fort !
MADAME NEGKER.
Je rendscompte de l'impression que j'ai reçue.
GRIMM
Croyez-vous réellement , Madame , que l'évéque de Lescar soit un grand orateur ?
( 4ai )
KADAMK KEGKElt.
. Il en a la réputation , et ce discours la confirme*
GRIMM
Cette réputation est un peu contestée.
MADAME NECKER, souriant.
Oui , par M. de Voltaire ; mais vous conviendrez que celui qui appelle le père Berthier une cruche et une tête a perruque , n'est pas une autorité dans ce genre ; car certainement le mérite du père Berthier est universellement reconnu (2). Voulez-vous parcourir le discours de M. de Noé?
MADAME d'aICGEVIIXERS.
Oui, mais tout haut
l'abbé arnault.
Volontiers. ( n prend le discours. ) MADAME NECKER.
J'ai marqué les passages qui m'ont paru les plus éloquens,
l'abbe arnault.
Ils sont certainement les meilleurs ; nous nous bornerons à ceux-là.
M. SUARD
Nous écoutons.
('4ar)
L^ABËé ARNAULT, lisant.
« Edifiés de votre piété (a), autant que péné- » très de vénération pour vos vertus guerrières, » nous allons immoler une victime pure au Dieu 3> des armées , prononcer des paroles de bénédic- » tion sur vos étendards et sur vous, et demander >» au Ciel pour nous tous, ou une paix glorieuse , » ou de justes triomphes.... Soldats de Dieu , sol- » dats du Prince , guerriers et chrétiens tout en- » semble , vous n'avez pas une seule et unique » obligation à remplir ; vous ne devez donc pas » vous borner à une seule et ^nique vertu ; mais » réunir celles des deux milices , sous les ensei- » gnes desquelles vous êtes enrôlés. Ces vertus, M ces devoirs, loin de se croiser et de se nuire , w se prêtent un mutuel secours, et, pour leur plus » grande sûreté , doivent toujours marcher eni> semble. La valeur , cette vertu si nécessaire à )> un guerrier , cette qualité brillante dont vous » avez tant de droit d'être jaloux, puisque vous -j en avez donné tant de preuves , je viens vous » montrer que la Religion la fortifie et la perfec- » tionne ; qu'elle lui donne une base solide, un 3> intérêt puissant , des règles sûres ; en un mot, » qu'elle l'anime par ses motifs , qu'elle l'épure » par son esprit et par ses maximes...* Si la Re-
(«) L^oratcur parle aux troupes.
» ligion n'influoit en rien sur lies vertus g«er- » rières , ou si , comme Font prétendu quelques » faux sages, elle ne pouvoit qu'affaiblir la va- » leur^ rabaisser les sentimens, rétrécir l'âme du M guerrier, effrayé de leur opposition , je ne ten- » terois pas de rapprocher ucuat milices incon- Dciliables; j'aurois fui comme proiaxie ce mé- » langç d''armes,de prêtres et de soldats intro- » duits dans le lieu saint , et, loin d'avoir regardé » comme un honneur de concourir à cette cé- » rémonie, je n'aurois senti que la honte, ou de » n'oser parler de Religion, en parlant à des » chrétiens , ou de n'oser louer la valeur, en par- » lant à des braves. Mais , grâces au Ciel, je n'ai » pas à séparer d^ux professions qu'un lien sa- » cré a réunies, ni à vous proposer une vertu , » dont la Religion ne seroit pas le principe et le 30 terme. Oui, le Dieu de nos temples est le Dieu » de nos armées ; il règne sur les camps comme » sur les cloîtres , et préside à tous les états qui » partagent la société des hommes , les animant » par un même principe , les soutenant par un » même espoir , leur assurant la même réçom- » pense. Eh! quoi, une Religion qui, par les » mêmes moyens , a formé des hommes de tous » les états, et fait voir des vertus de tous les » genres , des monarques humains , dçs sujets » fidèles ,de saints législateurs, de pieux pontifes,
(4a4) » de glorieux défenseurs de la foi, ne sauroit for- » mer de généreux défenseurs de la patrie! Que » dis-je! une Religion qui à élevé au-dessus de » la foiblesse de leur sexe , au-dessus de la foi- » blesse de leur âge, des vieillards, des femmesi^ » des enfans , au poiiit de leur faire affronter les y> supplices les plus cruels ; cette Religion , dé- » gradant le guerrier de la noblesse de son ori- » gine ou de sa profession , pourroit lui faire re- « douter des périls honorables , et une mort glo- » rieuse qu'il s'est fait une loi de ne pas crain- » dre , et une habitude de braver !....
>3 Pour juger à quel point la Religion anime » la vertu guerrière, voyons quel grand intérêt, y> quel mobile puissant, quel digne prix elle lui 3> offre. Ce prix , c'est Dieu lui-même ; Dieu qui^ » maître absolu de la vie des hommes , ordonne » auguerrier d'exposer ses jours; Dieu qui, lui » ayant juré son appui, le soutient dans les péy> rils , et peut le ramener vainqueur du com- » bat où il veut qu'il s'engage; Dieu qui juge; î3 et témoin de ses actions , tient en ses mains la .» récompense de son courage et le châtiment de » sa lâcheté....
» Tout homme , en naissant, contracte l'obliga- » tiori d'aimer sa patrie ; et , en se nourrissant » dans son sein, il ratifie l'engagement de vivre » et de mourir pour elle. Mais la patrie, ayant
9 divers besoins , n'exige pas de tous ses enfans jo les mêmes sacrifices : les uns versent leur » sang dans les combats ; les autres arrosent nos » campagnes de leurs sueurs; d'autres, levant les - » mains au Ciel, prient pour notre prospérité » ou pleurent sur nos crimes ; tandis que d'au- » très , veillant sur le dépôt des lois , maintien- » nent, parmi les citoyens , les droits de l'équité » et de la justice. Mais si tout-à-coup , fondant » sur nous , -un ennemi cruel ravageoit nos pos- » sessions, enlevoit ou égorgeoit nos frères, » renversoit nos temples, nos lois^ nos autels, » et menaçoit l'État d'une subversion entière ; au » premier cri d'efifroi et de douleur de la patrie » éplorée, descendant de leurs tribunaux, sus- » pendant leurs sacrifices, s'artachant de leurs » cloîtres, accourant de leurs déserts, juges, » prêtres, cénobites, solitaires, viendroient gros- » sir la troupe des guerriers, donner l'exemple » du zèle et du courage, et s'ils ne savoient com- » battre j du moins ils sauroient mourir.
D Tout homme naît donc soldat , quoique tout » soldat ne porte point les armes. Mais le jour » que la patrie, croyant avoir besoin de son » bras , appelle un dtoyen à son secours , ou » que ce citoyen venant s'offrir de lui-même, » elle veut bien agréer ses services , il reçoit le » caractère de ministre armé, pour sa défense,
» il devient une victime honorable, dévouée à }> la sûreté publique ; et , par un engagement soy> lennel, il resserre ses prenxiers nœuds et rej> tourne à sa destii^ation originaire*....
» £n effet, quelle hardiesse pour entrepren- » dre, quelle force pour exécuter ne doit pas » inspirer le commandement. d'un tel maître (de 30. Dieu), et la présence d'un tel guide! combien » l'intervention .du souverain législateur doit » ajouter à la sanction des lois de la nature, et » fortifier l'engagement pris avec la patrie ! com- » bien l'ordre du dieu des armées doit élever , 3> agrandir l'âme , ennoblir lés fonctions du sol- » dat, et donner d'autorité au chefljuile cornas» mande! Dès ce moment, tout change de face » aux yeux du chrétien : un dépôt qui n'étoit » que, respectable devient sacré, une profession » qui n'étoit que noble devient sainte ; les signes » des . combats contractent sous la main du » prêtre une vertu divine coipipe . les instru- » mens destinés au culte, des autels, et 4epro- » fane qu'eût été le guerrier, il. devient un peri> sonnage religieux. Pour lui, l'abandon du dépôt 2> qui lui est confié seroit un saqril^e ; la crainte » en présence de l'ennemi , un renoncement à » sa foi ; la fuite, une apostasie qu'il redoutera » plus que les périls les. plus certains et que la » mort la plug cruelle,,,. Oui, dira quelqu'un» ^^
» crainte d'un Dieu qui poursuit le lâche dès » cette vie et qui doit le punir si rigoureusement » dans l'autre, retiendra bien dans la mêlée, » sous le feu, au milieu des coups, le guerrier » qui d'ailleurs n'auroit rien à se reprocher; mais » si, pécheur jusqu'alors intrépide, la crainte » réveille sa foi au moment du combat; si, au » milieu du péril, le remords Taccuse; si sa cons- » cience le condamne, pourra- t-il soutenir la » vue du danger? Ira-t-il afifronter le trépas au » risque de tomber en des mains qui ne font y> grâce à aucun coupable, et ne fuira-t-il pas » plutôt devant l'ennemi, pour avoir le temps de 3) pleurer ou d'expier ses crinies?
» Religion sainte, venez au secours de cette y> âme qui s'agite et qui s'abuse. Vous seule » avez excité, vous seule pouvez calmer ses » craintes; vous avez ouvert l'abîme sous les pas » du pécheur, refermez- le devant les yeux du » pénitent. Dites-lui que, de tous ses crimes, le » plus grand , le plus irrémissible seroit la fuite D et le désespoir; que fuir, ne sea:'oit- pas un » moyen d'apaiser , mais un nouveau grief ca- » pable d'irriter la' justice suprême ; que Dieu » préfère l'obéissance au sacrifice; et qu'affronter » la mort pour lui plaire, c'est la marque la plus » sûre d'un coeur contrit , et l'offiande la plus » puissante sur le cœur d'un Dieu irrité. Me
M Toici donc grand Dieu , dira-t-il , je sais que, » par ma fuite et par ma honte, je pourrois » peut-être échapper au péril qui m'environne, » mais il faudroit toujours retomber entre vos » mains; quand je le pourrois, je ne voudrois » pas m'y soustraire. Frappez^ grand Dieu ! cou* » vert de mon sang répandu pour la patrie et y> pour mes frères , j'oserai paroitre devant vous. » Oui , Messieurs , il peut se présenter avec con- » fiance ; la parole de Dieu nous est garant » que son espérance ne sera pas confondue^ » et que la grande miséricorde du Seigneur » lui est réservée. Comme il est un baptême 3> de sang, dans lequel, au défaut des eaux sa- » lutaires de la régénération , l'enfant d'Adam » est lavé de la touiilure du premier père et de » la sienne propre, et d'enfant de colère qu'il » étoit, devient l'enfant de Dieu , l'objet de ses y> complaisances et l'héritier de son royaume, » il est aussi une pénitence de sang, qui, au » défaut des eaux amères de la réconciliation , » efface en un instant la tache, expie la peine » du péché, et rend au pécheur lavé et régénéré '> dans son sang, la première intégrité de son » baptême ; tel est le prix inestimable que la » Religion offre au guerrier ; de manière qu'une » grâce qui coûtera de longues larmes au pé- » nitent^ de rudes austérités au solitaire^ le
» guerrier peut la ravir par un heureux effort » dans un instant; 'et que le royaume de Dieu, » qui, de tout temps, a souffert violence, peut » encore être appelé la conquête du soldat, le » prix de sa valeur, le fruit de son sang et de
» sa victoire
» Oui, vous êtes les martyrs du devoir, les » martyrs de la charité chrétienne et nationale, » les dignes rivaux des martyrs de la foi, gêné- » reux martyrs de la patrie ; et j'oserois vous » adresser, au fort de la mêlée, les paroles que » Saint-Cypriehadressoit aux défenseurs de la » foi, au milieu de leurs tourmens : C'est ici un » grand et glorj^^^ux combat , où le prix du >» vainqueur n'est pas moindre qu'une gloire » immortelle. Dieu vous voit, généreux combat- » tans , ses anges vous contemplent ; quelle » gloire ! quelle félicité ! un Dieu pour témoin » du combat! Jésus-Christ pour juge de la vie- » toire , attendant le vainqueur au bout de la
» carrière pour le couronner!
» La valeur, cette force de l'âme qui s'exerce » contre les obstacles et les périls, qui les ap- » pelle pour les combattre, et ne cherche que » la gloire d'en triompher, ressemble au glaive, » qui, tantôt instrument et tantôt vengeur du » crime, frappe indifféremment sur l'innocent 1» jgt le coupable , selon le bras qui en dirige les
( 43o ) n coups. Guidée par la raison et la justice^ elle^ » fait les héros ;- égarée par l'ambitiou , elle fait » les conquérans, les ravisseurs injustes; pous- » sée par la vengeance, par l'avarice et par Tor- » gueil, elle rend, le général cruel, le soldât » féroce , à charge aux alliés , difficile avec ses » concitoyens , plus difficile encore avec ses M égaux; engourdie par la mollesse, elle tombe » . dans la lanigueur qui dégrade le guerrier , et » perd les plus florissantes armées ; enivrée par » la présomption qui ne compte que les bras , » elle dégénère en un instinct aveugle qui suc- • » combe bientôt sous les efforts mesurés d'une M valeur fortifiée et dirigée par l'instruction.
» Mais sitôt que la Religion s'en^pare d'un y> cœur, elle détruit ou empêche de naître, par » son esprit, les vides d'où proviennent les dé- » sordres et les abus;elle oppose un esprit de mo- » dératiun ^ la soif des conquêtes, un esprit de » douceur à la violence, la sévérité des mœurs » à la molesse , le désir et le detvoir.de s'instruire , » à l'ignorance présomptueuse qui rejette toute )i instruction; et, par la réutiion dérègles aussi )> ^ages que saintes, ellp conserve à la. vrfeur son » activité et son éclat, et la rend une vartu di- » gne de l'admiration die la terre et du cielï.. »
LB COMTE
Cela est beau, et très-beau! ^
( 43i ) maivame.d'awgevtlmrs.
Voilà certainement un no^le langage,
MADAME NECKER
Et quel poids la Religion donne à de telles le-^ çons! Il y à «souvent de V entraînement â^ns la philosophie ; mais il y a de la puissance dans la Religion. • . ' ' •
MADAME d'aNGEVILLERS.
La pùissatace religieuse est à la fois calme et véhémente; une' autorité san^ bcn*nes doit donnei* une sévéritë majestueuse, et l'exaltation produit toujours l'énergie. ^
MARMONTEL
Si tous les prêtres parloiénl' comme l'évéque de Lescar, ils ne s'attire^'oiént pas tant de critiques si bien fondées.
M. SUARD
C'est comme si l'on disoit, que si tous les auteurs écrivoîent avec justesse et avec éloquence, les journalistes ne seroient pas forcés de censurer leurs productions.
. . -y ,^ MARMOWTEL,: ftvea ^igraiir.
. Mnsï Mi . Suard tf puye.que. je viens ,d'exprimer ^^Qiyé^ité triviale* , > . , ..
Madame Necîker veut^elle qiie je continue^ la
Vêrtûre? ■ ' .' .
MADAHB DTEGESA.
Oui, certainement.
l'abbé ARNAULT, lisant.
a Comme la Religion arrête l'ambition du moy> narque , et le détourne d'une guerre injuste , la » Religion réprime la violence du général et du » soldat dans une guerre, mênae légitime. Vous » n'exigez pas, Messieurs, que je vous retrace » les maux sans nombre, les uns forcés, les au- 3) très inutiles , qu'entraîne une guerre après soi : » les ravages , les incendies , les meurtres de sang- » froid , et toutes ces horreurs qui demandent » vengeance au Ciel quand la justice est refusée ji> par les hommes : vous aimez mieux , sans » doute, le spectacle plus touchant d'un guer- » rier tempérant par sa douceur la rigueur d'un » ordre nécessaire , suspendant la fureur du com- » bat, pour accueillir un ennemi qui rend les » armes, le relevant quand il est abattu, étan- » chant son sang et fermant ses blessures; épar- » gnant les édifices publics , les monumens des » arts, l'hiunble toit du laboureur et ses travaux ; » tous ces objets qui, n'étant pas coupables de » la guerre, ne doivent pas en être les victimes, » et tel est le spectacle que donne le chrétien » vainqueur de l'ennemi p^^ çon courage ^ et de » lui-même par la charité. Il sait qu'enians du
( 433 ) )» même 2)îjéa, tous les hommes sont frères; qu^ B leurs droits peuvent être suspendus, et ne » soBt îamaisA}.élxuîts.
» Rien n'iest plus connu que la force et Ta^ » dresse quélalment dans les jeux ces athlètes^ » si ho^o!rés chee les Grecs, adietés à si grand » prixv entretenus à si graiids frais chez les Ro^ »f mains : on sait quelle vigueur dans les coinr »• bats ,' queUeconstance dans les travaux, mon* » tFoient les soidats'des temps heureux de Roihe^ » de Sparte et d'Athènes, et par quelles dures » leçons ils s'élevoient à ce. degré de force d'âme ». et de corps auquel nous n'osons plus préCep- * » dre. Voytz , disoit saint Paul aux fidèles de Cop rinth» qu'il vouloit prémunir contre les dan- » gers de la mollesse, voyez comment ces àthlè- » . tes-, pour l'a ^oire frivole dé briller à vos yeux 3»> et de vous plaiiie, travaillent |sans relâché à » se rendre pbis forts et plus agiles ; ils endurent B la :fâim / ils suppbrtènt la soif, ils combattent B contre les délioés, et ^e défendent, comme BwdWpoisoii moDtel, de tout ce qui pourroit B altérer leur force et letir soupl^se.
B Ces atijtlètesv ces soldats, ne sont plus; nous
B ne pouvons donc pas vous les proposer pour
B modèles ; mais , au défaut de l'art et du régime
B qui les avoient fomnés , au défaut des exercices
( 434^ , 9 du Champ de Mars^ des lois du Cirque et du » Gymnase, il nous reste un^cfode sacré ^ qui » les supplée et les remplace; il nous reste les » maximes de FÉvangile ^ les préceptes de Jésus- » Christ, ce recueil de lois ss^es et saintes qui, » prescrivant la tempérance et k' frugalité, Fen^- » pire sur les seiis, Tamour du travail, la fuite ]» des plaisirs, préseryent un< guerrier de la mol- » lesse , qui trop souvent éteint en lui l'amour » de la vraie gloire , et qui, plus souvent encore, » lui ôte les moyens de l'acqùèrir. Suivez ces » lois, guerriers magnanime^, et vous n'aurez 9 phis à regretter lès maîtres et les leçons qui 9 avoient formé ces invincibles soldats et ces fa« 9 meux athlètes: suivez ces lois, soyez chrétiens, 9 et bientôt votre troupe, aussi distinguée par » la force que par le courage, supérieiu^e a la fa- 9 tigue et aux périls^, ne redoutera, ni la cha- » leur des plus longs jours^ ni les firimats de& » plusJongues iiutts, ni l'influence des climats »• les« plus contraires, ni la fain^, ni la soif, ni les I» travaux, ique, sans là force, le plus mâle cou* 9 rage ne-^auroit^soutenir; et pour mettre en «fuite ah ennemi à. moitié vaincu .par sa mol- » lessevvous n'aurez qu'à vous montrer; comme, » pour triomji^er d'un ennemiaussi cc^uste que 9 courageuiiL, tToius n'anirez qu'à. vous rendre de
( 435 ) » plus en plus habiles dans la science des cpmbâtâl » Suivez donc une religion sainte , guerriers vail'- » lans.et chrétiens, une religiqnsi favorable à » la valeur, et si contraire aux vices qui la dé- » gradent; défendez-vous des maximes perver- » ses qui gagnent tous les états et qui mena- » cent le vôtre; attachez-vous de plus en plus » à la foi de vos pères , et n'en rougissez pas D en présence des lâches qui 1- abandonnent et » des ennemis qui l'attaquent; opposez un visage I» d'airain à l'audace des uns; arrêtez, par votre » fidélité, la défection des antres; et que vos œui> vres, répondant à votre croyance, ^t votre 9^., courage galant votre piété, les plu$. grands » détracteurs de la loi.queyou^ave^prisfipour » règle, soient forcés de voi^is .reQdj^^ ce.ténioi- » gnage, et de dire : Ces hommes que vous ypyess x> si recueillis dans les temples, si austères dans » leurs mœurs, si fermes dans leur foi. sont en- » core plus fidèles dans leurs promesses, plus » patiens dans les fatigues, plus intrépiaes dans » les combats. ' ^ "
» Voilà les guerriers que la patrie avoué pour » ses défenseurs,' que la Religion reconnoît pdur 3» ses enfans et pour ses élèves ; et c'eM^àlbrs que 3» la Religion et la patrie, unissant leurs vq[x » et leurs prieures, demandent a«i .Ciel de re- » vêtir d'une force victorieuse ces héros chré-
( 436 ) 9 .tiens , et de les ramener vainqueurs de tous les » périls (a).»
l'abBE ABNATJLT y ayant fini la lecture.
J'ai lu toutes les pages marquées; je n'ai passé que les citations latines.
îmeadÂme d'angevillers.
C'est un égard dont je remercie M. l'abbé; car il ne peut être que pour moi^ puisque madame Necker sait le latin ^ comme elle sait le grec, l'anglais et le français.
MADAME NBCKER.
Ub mérite acquis seuleÉfient par ta mémoire est bien inférieur aux dons heureux de l'esprit et à la grâtie, qui vous rendent si sûre dé plaire et de cfhàrmer, dans tous les temps ëtvdans tous
les lieux.
GRIMM.'
; Ces dames ont-elles entendu lire les Con/eS" sions 4e Rousseau.^
MADAME NECKER
. £)ui^ etixehe lecture m'a fait mal; il est pénible dé voir un homtaef de gépie avouer sans nécessité-de^iéllôs bâssebses.
(a) Disé6i](rs i^ilfé â*tm irôltime in-8« , mtLttilé QBuvmde tffarO'-Antoine de Nùé, é^éx^ deLescar, édit* de i9i^*
MADAME d'aITGSVILLERS.
Surtout lorsqu'il finit par se proclamer luimême le meilleur des hommes.
l'abbé arnault.
Si cette proclamation est' sincère, il faut pardonner à Fauteur sa profonde misanthropie.
LE. COMTE
En effet, celui qui a eu de mauvaises mœuts, quia changé de religion par des vues d'intérêt, qui a été ingrat pour tous ses bienlaiteurs» qui a volé, et mis tous ses enfans à l'hôpital, ne doit pas avoir bonne opinion de l'espèce hym^ân^, s'il croit être le meilleur des hommes.
M« SUARD
Il me semble que l'ouvrage le plus scandaleux qu'il ait fait, est son Héloïse.
l'abbé morellet.
« Ce livre est , d'ailleurs , un mauvais ouvrage. » Héloïse est souvent une foible copie de Cla- » risse: Glaire est calquée sur miss Howe. Lp ro^ » man , comme composition dramatique i, ne » mardie pas. Quelle comparaison peut-on faire » d'une composition pareille avec Clarisse Pce^te » grande machine dans laquelle tant de ressorts » sont employés à produire un seul et grand ef- T> fet, où tant de caractères sont dessinés avec
( 438 ) V tarit de force et de vérité! Quelle différence » encore dans le but moral des deux ouvrages! » Quel intérêt inspire Vhéroïne anglaise, et com- » bien est froid celui que nous prenons à Ju- » lie(a)! ÇUeest séduite comme CZam^e(è); mais » elle ne se relève pas comme elle ; au contraire, » elle s'abaisse davantage encore en épousant » Volmar, sans l'aimer, tandis qu'elle en aime » un autre (c).»
MADAME d'AINGEVILLERS.
J'ai lu, hier , une pièce satirique et burlesque de M. de Voltaire : on parle beaucoup en ce moment de cet ouvrage nouveau.
M. ^ GRIMM
La MoH de Socrate?
{a) Un froid intérêt, quel langage!
{b) Point du tout : Clarisiè est entraînée , abn$ée ; mab elle conserve toutes ses vertus.
(c) [Mémoires de l'abbé MoreUetj tom. I"; pag. ii5. ) n falloit ajouter que les principaux personnages du roman sont odieux et méprisables. Lliéroïne est une fille sans mœuirs ; le héros est un vil séducteur qui manque à tous les devoirs de l'hospitalité ; et M. de YolmaT , représenté conmie un sage parfait, est un athée, et de plus un homme sans délicatesse, qui épouse une fille déshonorée, dont il connott les égaremens.
Le jugement de M. de Voltaire sur la Nouvelle Héloïse, est d*un laconisme remarquable : « Ce roman, dit-il, est » sot, bourgeois et dégoûtant, »
Diôitized by VjOOQIC
VàDAMB d'aNGEVILLEM.
Tavoue que cette pièce me paroit bien mauvaise*
GRIMH.
Vous avez bien raison. Madame, et malgré mon adminiration pour Fauteur, je suis forcé d'en convenir, « on trouve à tous momehs dans » ce drame, des expressions familières et basses : » tout le rôle de Xantippe est dans ce mauvais » goût. Elle dit de son mari : Cda n* a point de
» malice il est têtu comme une mule...., Xan-
» tîppe gronde Sophronime et Aglaë,etSocrate ^> leur dit : mes enfans ne la cadrez pas.... Anyttus » qui veut perdre Socrate dit, en à-parlé : Hom ! M que Je voudrois tenir ce coquin d'aréopagiste n sur un autel, les braspendans dHun côté et les » jambes de Vautre , lui ouvrit le ventre aveo » mon couteau d^or et consulter son foie tout à » mon aise (a) /.... »
MADAME NECKER
Quelles images exécrables !
GRIMM^
<c Tout est froid dans cette pièce; le tort de " M. de Voltaire est d'avoir choisi un sujet qui » n'est point de sa compétence. »
{m) Correspondance littéraire de, Gnmm, t. It, p. 433,
I,'AB6i AKNAITLT.
M. de Yoltaire n'a jamais su dans ses^comédies faire parler convenablement les personnages qu'il met en scène ; son dialogue est presque toujours faïuL , par ^cemple : dans VEcossaisCy que l'on joue maintenant, lady Alton et Frelon gâtent tout. ^
GRIMtt.
«c En effet, Frelon n'est qu'un fripon subal* » terne, qui ne fait et ne dit riçn ^ui vaille , s» et ladf Alton une extravagante moulée sur >i madame de Croupillac. Voici comment M. de » Voltaire fait parler Frelon lisant la gazette : M j«ie de nouvelles affligeantes \... Des grâces » répandues sur plus devingt personnes L.. Au- » cune sur moi! centguinées de gratificaUon à » un bas officier l le beau mérite!..^ Une pension » à. H inventeur dune machine qui ne sert, qui à » soulager des ouvriers /... Une à un pilote /.. » des places à des gens de lettres!... et à moi ^t rien!.... Encore!... encore!... et à moi rien!... » Cependant je rends service à F État ^f écris plus >> de feuilles que personne ^ je fais enchérir le pa^ M pier!... et à moi rien!.... Jcvotidroismevenger » de tous ceuxhquiVon croit du mérite. Jegagne » déjà quelque chose à diredumal; si je peux » parvenir à en faire y ma fortune est faite. Toi » loué des sots , /ai dénigré les tàlens ; à peine y
» a-i^U là de quoi vwre; ce n est pas à médire j A) c^est à nuire qui on fait fortune.
» De bonnjç foi , jamais personne s'est-il parlé » à soi-même aussi bêtement (a) ? Y a-t-il là une » seule de ces finesses, avec lesquelles la mé- » chancelé et l'envie savent si bien défigurer le » mérite des choses et des personnes (é) ? Mais » lé génie de M. de Voltaire est trop beau , et » Thumatiité lui doit trop , pour ne point lui » pardonner ces petits écarts (c).»
LE GOMTS.
Uhumanité lui doit trop I je ne sens pas bien l'étendue de cette dette ; et sans parler ici en dé0oty]e dirai que le plus grand mal qu'on puisse faire à la société, est de corrompre les mœurs, et d'ébranler tous les principes et tous les appuis de là morale.
GRIMM
Il est trop licencieux, j'en conviens; mais on trouve dans ses ouvrages des traits de morale admirables. •
(a) C'est un admirateur passionné de M. de Voltaire qui dit, sans tournure, que cet écrivain parle hétemenU
(b) Correspondance Uuêraire de Grimm ^ tom, IH, p. 36 et 37. • - ■
(c) *Mâme. ouvrage?, tom. II , <pag. 434 et suiv»
MADAME IŒCKER«
Quelle influence peuvent-ils avoir, quand il sont démentis de la manière la plus audacieuse et la plus cynique dans la plus grande partie de ses œuvres. i
M. SUARB à madame Necker.
Quelle est votre opinion, Madame, sur la rétractation du livre de V Esprit y par son auteur ?
MADAME msCKER.
Je voudrois qu'elle fut sincère, car le livre est affreux.
GRIMM
<c II a été supprimé par arrêt du conseil d'Etat » du Roi, comme scandaleux , licencieux, dan- » gereux.»
LE COMTE
Ce qu'il est en effet.
GRIMM
« On a obligé l'auteur qui possède à la Cour » une charge de maître d'hôtel de la Reine , de se p rétracter publiquement : il l'a Eût dans une » lettre adressée à un jésuite, et cette rétracta- » tion n'ayant pas paru suffisante, on lui en a » fait signer une seconde si humiliante, qu'on o ne seroit point étonné de voir un homme se
( 443 ) D sauver plutôt chez les Hottentots, que de sous^ » crire à de pareils aveux (a). »
MADAME IfECKEB.
L'humiliation seroit surtout dans la mauvaise foi : pourquoi supposer à l'auteur le tort inexcusable de faire seulement par lâcheté la rétractation d'un livre pernicieux.
• GRIMM
ce Quoi qu'il en soit, voilà bien du bruit; je ne » sais si la gloire littéraire sera assez considéra- » ble pour dédommager l'auteur de tous les dé- >) sagrémens qu'il a essuyés. Il me semble que » ceux qui jugent le plus favorablement cet ou- » vrage, lui refusent la qualité la plus précieuse, >i qui est le génie (b). »
LE COMTE
On s'est enfin déterminé à sévir contire les mauvais livres ; on vient de brûler , par arrêt de la Cour du parlement, le Dictionnaire philosophique
MABAME NEGKER.
Je n'ai point d'avis là-dessus ; on m'a dit que cet ouvrage contient des articles si grossièrement révoltans, que je n'ai pas voulu le lire (3).
«(a) Correspondance Uuérairede Grimm, t. II, p. 34gi. (6) Même volume, pag. 349.
H. SUARD
Voilà une condamnation qui seioit peut-être plus sensible à l'auteur que celle du parlement/
MADAME d'aNGEVILLERS.
Ces messieurs ont-ils lu les Essais historiques sur la ville de Paris , par Sainte-Foix?
GRIMM
Oui; « et cette rapsodie me paroit instructive » et amusante (a). »
marmoutel.
L'auteur est tout-à-fait dépourvu de philosophie.
madame TfECKER
On peut le lui pardonner, en se ^appelant certains principes des ouvrages de MM. de Yoltsûre y Rousseau, Diderot, Helvétius , Raynal.
marmontel.
Votre politesse, Madame, vous engage à restreindre cette nomenclature d'auteurs dangereux
GRIMM
La Religion, qui rend par fois madame Necker
(a) n est pUisant <l'«ppeler npsùdie «a ouvrage que Vgn troaye instructif çt amusant.
(445) un peu iBtolérante, malgré son excellent esprit', la Religion, dis*je^est sans doute très-respectable ; « mais elle laisse les peuples dans l'état où elle » les trouve (a). La philpsophie, au, contraire, » ne peut jamais prendre racine parmi les homn mes, sans les éclairer et sans les rendre meil- » leurs ; car on ne croit pas aux décrets de la phir » losophie comme aux dogmes de la loi; on ne les » prêche point; sa lumière, ou disparoit entière* » ment, ou bien pénètre les esprits capables de » ia recevoir; et, dès ce moment, il ne dépend »' pins d'eux de ne la point apercevoir, comme » il ne dépend pas de mioi de dire qu'il fait nuit p lorsqu'il fait jour (è).»
BtADAME IfEGKER.
Il est impossible que les maximes admirables de l'Évangile ne soient pas les plus utiles de toutes les instructions, pour des nations plongées dans la barbarie* « D'ailleurs , la philosophie n'arrive » que dans les siècles de lumières, et<nk<paiût % de prise sur un peuple barbare : ce n'est donc » point par la philosophie , qui n'existoît pas en-
(a) Nop; car, amioncëe par de. dignes el4e'?ridft mi»^ tionnaîres, elle 6te aux peuples barbares toute leur •férocité, et leur doune toutes les vertus, et les loi» morales do«t elle #f&e le seul«çode piurfidt qui ait jamais waié sur la^terce.
{b) Corrt^jfondance Uttémmdé Gnmm^ t. I^^, p. aj^*
(446) » oore, que les peuples sont sortis de la barba- 9 rie; ainsi , la dvilisation n'est due qu'à la Reli- » gion(ii).»
MADAME D'Air6EYn.LERS.
Quelle est Topinion de ces messieurs sur le dernier discours que M. d'Alembert a prononcé à la séance publique de TAcadémie française? Il me semble qu'il n'ia aucun succès.
GRIMM
a Je trouve qu'en gépén^ le public a raâaoa » de dire que le discours de M. d'Alembert » n'est pas bien écrit; mais, ce qui me, choque » bien davantage, c'est qu'il fi'eat pas £ût et qu'il » n'a pas de plan (b); d'ailleurs, il soutient, dans » ce discours, que la Religion doit à la philoso- » phie l'affermissement de ses principes (c).
(a) Ces idées se troUTent dans Une noté de Viêé^tewc de là Coiresponda^ce ^tétmre de Gnmm, tom. I«, pa^. 477. On les a mises dans la bottciie dfe madame Necker;» parce fjue tel a toujours été le noble langage de cette personne , aï respectable par sa conduite et ses yertus.
(b) Correspondance littéraire de Grimm, t. P', p. 274.
(c) Cest le même auteur qui, dans le même temps , écri- ▼oit à Voltaire sur un artîdé qu'il yenoit de faire dans VEn- <yciopédie :
« le croîs que cet article potmra être utile à la cause corn» • mime, et que la superstition ^ slvcc toutes les révérences ? ^e je fus semblant de lui faire ,] ne s'en trouvera pas
LE COMTE
Gela est d'un ridicule comique.
GRIMM
« C'est tomber dansTexcès. Ne donnons point » à notre drogue une Vertu qu'elle n'a point.... » On rit (a).
MADAME IVECK.ER.
J'entends une voiture; il est tard; c'est sans doute M. Necker : allons au-devant de lui, daas la salle à manger.
» mieux. Si j'étois comme vous, assez loin de Paris pour » lui donner des coups de bâton , assurément ce seroit dé » tout mon cœur, de tout mon esprit et de toutes mes forces; » mais je ne suis posté que pour lui donner des cix>qui- » gnôles , en lui demandant pardon de la liberté grande^ et T^ 'â sue semble que je ne m'en suis pas mal iicquitté. »
{Lettres de FoUaire et de itJlembert, t. XX, p. ^33.) {a) Càrrespondanée Utténdre de Grimm, t. I«', p. 174.
NOTES