‹ Les diners du baron d'Holbach, dans lesquels se trouvent rassemblés uneChapitre 31 sur 32 · LA COMTESSE DE BOUFFLERS · texte numérisé non relu

LA COMTESSE DE BOUFFLERS

Mais la Cour elle^néme ne les protége-t-ellc pas en mille occasions ? Elle en noBOBie uii his^ toriographej elle ne les exclut point dfe l'Académie, elle leur donne des pensions*.....

(%) Lettres imprimées da maréclial de Richdtea à Voltaire.

LA DÛGHESS1S.

Malgré les flatteries de Voltaire, toutes ces choses sont faites contre Vavis de M. de Choiseul.

LE MARÉCHAL DE BIRON

Mais, qui leur donne donc cet ascendant sur la Coût?

LE CHEVALIER

Leurs phrases continuellement répétées sur la tolérance , et le peu d'importance qu'on attache à cette quantité de petits ouvrages mépri* sables qu'ils répandent sans interruption dans le public , et qui pependant corrompent toutes les classes inférieures. J'ai entendu un grand seigneur soutenir qu'il failoit bien se garder de les empêcher de publier ces indignes libelles , parce que rien ne pouvoit mieux les déjouer et les avilir.

M. DE MALESHERBES

« Je ne m'éloigne pas trop de cette idée, car je » pense qu'il est heureux que l'extravagance soit » si générale ; elle ne fait plus de bruit : il faut » espérer qu'on en viendra à vouloir se singu- » lariser par le simple bon sens (a) ».

LE CHEVALIER

Mais, avez-vous bien calculé. Monsieur, le (a) Pensées recueillies et impriméis de M. de Malesherhes.

temps que peut durer cette extravagance générale ? Si , par hasard , elle pouvoit , en s'augmentant toujotirs , se prolonger pendant une cinquantaine d'années, onverroit d'étranges choses.

LA DUCHESSE

En vérité, chevalier, je vous trouve ce soir bien moraliste.

liE CHEVALIER.

Je le suis toujours, Madame, quand on parle des grands intérêts auxquels le bonheur de la France est attaché.

Df ADAME DU DEFFAITr.

Oui, c'est une justice qu'il faut lui rendre;, il a, dans les choses frivoles , toute la grâce et toute la légèreté françaises ; mais , lorsqu'il Êiut parler raison, on croiroit qu'il a profondément médité toute sa vie, et l'on se rappelle avec étonnement les folies aimables qu'il a rendues si célèbres.

LE MARÉCHAL DE BIRON

Ce qui me console , c'est que, grâces au Ciel, une véritable révolution dans le gouvernement est désormais impossible. '

^ LE MARÉCHAL DE RICHELIEU

Il seroit facile de la prévenir; mais l'insouciance et la sécurité que je vois à ceft égard me paroissQut bien effrayantes*

M. DE PONDEVESLE.

La loyauté naturelle à notre nation , Taraour des Français pour leur Roi , la fidélité de l'armée la plus belliqueuse de l'Europe nous préserveront toujours d'un bouleversement général.

LE MARÉCHAL DE BIROIT

Je réponds des gardes françaises.

LE MARÉCHAL DE RICHELIEU

Fort bien , M. le maréchal, vous les maintiendrez dans le devoir tant que vous vivrez ;' mais après vous

LE MARÉCHAL DE BIRON

Comment se figurer que de braves soldats , que de valeureux militaires puissent jamais trahir l'honneur en manquant à leur serment ?

MADAME DE BOITFFLERS, an maréchal de RicheUeii> Vous voyez trop en noir.

LE MARÉCHAL DE RICHELIEU

Je le désire; mais je vous avoue que Texcès d'insolence des encjrclopédistes m'indigne et m'épouvante. Quand je lis leurs productions , quand j'entends d'Alenlbertdire à haute voix, en public, que tous les courtisans sont rampans et vains; quand j'apprends que ce même d'Alembert, dans une séance académique et publique , a osé

( 46a ) insulter une princesse du sang , aussi respectable par ses vertus que par son rang (a) (qui assistoit à cette séance ), et qu'il a dit, en parlant de madame la duchesse du Maine : quoique femme et princesse , elle aima les lettres. Je ije comprends pas que l'on puisse souffrir une telle arrogance.

Li. MARÉCHALE.

Ce mot, quoique femme et princesse^ elle aima les lettres , est à la fois une fausseté et une insolence ; presque toutes les princesses ont protégé les lettres , et beaucoup trop de femmes les ont cultivées {b),

LE CHEVALIER

En fait d'impertinences, M. de Voltaire surpasse tous ses amis : dans sa réponse à Fabbé Cogé, auteur d'une excellente critique du Bdisaire de M. Marmontel , critique faite avec autant de douceur et de politesse que de raison, M. de Voltaire appelle cet ecclésiastique un maraud , un coquin i un cuistre^ un imposteur; il ajoute que, s'il étoit à Paris , il iroit se plaindre au Roi et lui demander justice de cette critique , qu'il qualifie de libelle : à tout cela l'abbé Cogé s'est

[d) Feae madame la duchesse d'Orléans.

[b) Qu*on lise les discours de d'Alembert ; ils sont remplis d'impertinences grossières sur les ^ands, les nobles, les ministres , ete.

(463) contenté de répondre, avec beaucoup d'esprit et de sel , p^F deux vers de M. de Voltaire , que ce dernier a fai^s nouvellement dans un véritable libelle contre M. de Pompignan ; les voici :

Les bourgeois

jDoiTent très-rarement importuner les rois :

La Cour te. croira fou; reste chez toi, bon homme.

M. DE PONDEVESLE.

6n n'a jamais fait une application plus heureuse et plus spirituelle.

LA DUCHESSE

Cette réponse est charmante; je ne la connoissois pas.

LE CjaEVALÏER.

Je le crois bien; je suis, peut-être, la seulf personne de la société qui l'ait lue ; on a en vain de l'esprit contre ]\ï. de Voltaire; malgré l'inconcevable grossièreté et l'impudence de ses libelles, par un prestige inconcevable on appelle toutes ses injures de la gaieté, et, comme il a déclaré que tous ses adversaires sont des hypocrites, des monstres et des sots, on est persuadé du moins qu'ils sont des imbécilles, et jamais on ne daigne lire leurs réponses.

LA COMTESSE

On finira par ouvrir les yeux.

LE Dua En attendant, les mœurs se dépravent, rimpiété fait d'horribles progrès , et les athées se multiplient (i).

M. DE MALESHERBES

« Une société d'athées peut-elle subsister? » Cette question a été souvent agitée, et j'y ré- » pondrai par cette autre : Une poignée de sa- » ble que n'unit aucun ciment peut-elle être » dispersée par un ouragan {a) ? »

MADAME DU DEFFAITT.

Je suis persuadée que nos philosophes passeront de mode; je ne vois, dans leurs écrits, qu'une vieille friperie (A), et je n'y trouve pas une idée neuve. Il est certain que Voltaire a gâté la critique par les injures et les grossièretés de tous genres.

LA COMTESSE

Il est vrai que Ton chercheroit en vain , dans ces querelles littéraires , la délicatesse , la grâce et la finesse françaises.

(a) {Pensées de Malesherbes. ) Voltaire a dit et répété miSe fois dans son Dictionnaire et ses autres ouvrages^ que le règne de Fathéisme seroit, de tous les gouvememens , le plus tolérant et le plus doux : on a pu en juger par le gou- Temement de Roberspierre.

(b) Mot que madame du Défiant répétoit souvent.

L4 DUCHESSE

Ils se détruiront eux-mêmes par leurs propres ouvrages, où Ton trouve continuellement le pour et le contre sur les personnes, sur les choses , sur les doctrines (2).

LE MARÉCHAL DE RIGHELIETT

On y trouve même aussi leur propre condamnation. Voltaire a dit, dans son Dictionnaire , que la vie d*un forçat est préférable à celle d*un faiseur de libelles ; car^ ajoute-t-il ^ l un peut avoir été condamné injustement aux galèràs^et Vautre > les mérite.

LE CHEVALIER

Et J.-J, Rousseau n'a-t-ilpas écrit que P homme ^ qui y dans un Uvre^ attaque la Religion établie, mérite d'être pendu ?

M. DE PONDEVESLE.

Il faut rendre justice à M. de Voltaire , il n'a jamais prêché la chimère de l'égalité.

LA COMTESSE

Jamais jC^ est trop dire; car on trouve un grand nombre d'idées de ce genre dans la comédie de Nanine et dans quelques autres ouvrages du même auteur.

LE CHEVALIER

Voici, sur ce sujet, un passage de lui qui m'a

(466) paru si raisounable, que je Tai retenu par cœur.

LE MAAléCHAL DE BIRON.

Un passage raisonnable de Voltaire en valoit la peine.

LE CHEVALIER

(f La prétendue égalité des hommes , dit-il ,

» que quelques sophistes (a) mettent à la mode,

>> est une chimère pernicieuse. S'il n'y avoit pas

» trente manœuvres pour un maître , la ter^e ne

» seroit pas cultivée. Quiconque possède une

» charme a besoin de deux valets et de plusieurs

» hommes de journée ; plus il y aura d'hommes

» qui n'auront que leurs bras pour toute for-

» tune^ plus les terres seront en valeur (3). »

LA. MARtolALB.

Une des choses qui me déplaît le plus dans les écrivains modernes, c'est leur mauvais ton dans leurs contes et dans leurs romans , lorsqu'ils font parler les gens du monde.

LA COMTESSE

Comment , Madame la Maréchale , vous n'êtes pas charmée des conversations de la comédie du Cercle^ où l'on voit le jeune homme le pluf à la

(<x) Il yoiiloit ici désigner J.-J. Rousseau , et non assuré» ment ses amis les sophistes encyclopédistes qui , avec beaucoup moins d« taleuty ont «Ut les mêmes choses sur PégalUé,

(467) mode faisant de latapisserîe ? oà l'on entend des fe^imes de la Cour se tutoyant (4)*

LA DUCHESSE 0B G&AlKCArOirT.

On m'a parlé de l'article Femme dans V Encyclopédie^ qui , dit-on ; surpasse tout cela.

MADAME DU DEFFAIT'r.

On me l'a lu, avant-hier; il est charmant : on y dit que , dans un salon , Chloé chiffonne les manchettes d^un petit maître (a), ce qui peint à mcrv^iUe une j^uae personne de la Cour et du mailletu* air. (om rit.) (è) .

Cette agréable peinture de ilDœùl^ nliurd peutêtre plus de sel dans quelques années ; car nos jeunes anglomanes , pour mieux imiter les Anglais , ne porteront peut-être plus de manchettes, et alors on ne sait pas trop ce que la brillante CA/oe pourra chiifonuef:. ..,;.,

(a) Les écriTams du siècle dernier désignoîent ainsi et sous le aDm de roués, les jeuues gens qu'on a.ppeloit dans^le monde les hommes à la mode,. c'est-À-dire qui avoient le plus de grâce, d'élégance et le meilleur ton.

(b) M. de Voltaire , dans ses Lettrés à d'Akmbert , se moque de cet article, qn!!on a réfon^né dans les dernières éditions ; quand une' chose de mauvais goût ne contenoit ni calomnie, ni obscénité , ni impiété, M. de Voltaire en s^toit le ridicule dans les autres , et la condamnoit toi^outs^

LA COMTBSSC^

Quel dommage si cette mode passoit! il est si agréable de se représenter des femmes aussi recherchées et aussi charmantes que mesdames de Lauzun , de Poix-, d'Iïénin, de Simianne, de Sa-, bran, de Laval, etc. , chiffonnant les manchettes du chevalier de Coigni et de MM. de Vaudreuil , de Fitit-James, d'Archambaud, etc. .

LA DUCHESSE* ,

Madame là inaréchale,voyez-vous madame de Lauzun dans le salon de Tlle-Adam ou du Palais-Royal, se précipitant sur les manchettes du chevalfei^ de Coigni ?

LA MARIÊCHALE. '

c'est en effet un joli tableau.

LA OOStEESSE. .

Plein de fraîcheur et de vérité.

LE PUC; : .

Si nos -petits ïieVeux jugent les mœurs actuelles sur ces jolis tableaux^ ils en auront une idée t)ien juste!... ^

là. DIE MALESHEBBES.

£t les fats, popime nos romanciers, les pei« gnent mal !...

LE MARECHAL BE RICHELIEU

Parce qu'ils ne savent pas distinguer l'un de l'autre , l'impertinent de mauvaise compagnie et l'impertinent de Cour ; le premier, bruyant, confiant, bavard, parlant haut , est souvent ridicule, et toujours importun ou dépilacé;'cè caractère se confond avec celui de l'insolent , car l'insolence n'est autre chose que l'effronterie d'une impertinence habituelle et sans art. •

LE CHEVALIER. • '

L'impertinent qui n'a pas vécu dam le -grand monde et à la Cour, n'a été que rarement ré*primé; il esi actif. L'impertinent de Cour est passif: ce n'est point la vivacité qui le décèle, c'est le dédain; il a tout le calme de l'insouciance, toute la distraction affectée du mépris; tout en lui vous déplaît et vous bles&e, et vous h'oti pouvez rien citer de choquant. Ce n'est point avec brusquerie qu'il vous repousse, c'est au contraire avec linef politesse glaciale : il n'est jamais offensant par ses réponses ou ses discours, ou même par ses actions; mais il l'est à l'excès par son indolence , son sourire ^ son silence et toute l'expression de sa physioaomie« Vous ne .pouvez ni le supporter, ni vous plaindre.de lui,

LE MARECHAL DE BIRON

A cpjioi bon tant d'art?

U. DE POITBEVESI^

A, se rendre odieux et à se faire hair.

MADAME BV DEFFATÏT.

Comment l'orgueil qui donne Fimpertinence, ne dit- il pas qu'il vaudroit mieux plaire et se faire aiiper ?

M. PE MAL^SHERBES. .

On doit avouer, à la louange de la noblesse^ qu'en général l'impertinence est plus rare dans sa classe que dans les autres, et que, parmi les gens de la Cour, ceux-mêmes. qui, à leur manière, son) quelquefais impertinens avec Jeurs égaux, ne le sont jamais avec leurs inférieurs; mais il faut convenir que, depuis un grand nombre d'années, les gens de lettres, dans leurs préfaces, dans leurs satires, dans les journaux et dans leurs discours académiques , ont poussé l'impertinence et la grosaiei^té de l'insolence aussi loin qu'elles peuvent aller. .

LE CHEVALIE|l.

On peutiaire ces reproches surtout à M. de Voltaire; il feut pourtant 'en exoepter ses préfeces ; il est étonnant que ses admirateurs les plus passionnés^ n'aient jamais loué en lui la qualité la plus rare dans un auteur, celle de toujours parler de lui et de ses ouvrages avec une convenance parfaite. Nul écrivain n'a autant intri--

( 47» ) gu6 et cabale pouc se faire des prôneurs et pour assurer ses. succès dans tous les genres; mais nul aussi j après de tels succès , n'a eu un langage si complètement exempt d'orgueil et de vanité, en parlant de ses productions.

M. DE PONDKYESLE.

Rien n'est plus vrai ; que l'on compare, sous ce rapport ^ les préSaces de M. de Voltaire à celle de La Grange-Chancel , de M. de La Harpe (a) et de tant d'autres , et l'on sera surpris du ton de modestie d'un homme si justement célèbre à tant d'égards.

M; de Voltaire, ne faisant pas des préfaces pour se vanter , a aussi le mérite de les rendre très-intéressantes sous les rapports littéraires.

LA JUARÉCHALE.

Comme le bon goût est utile !

LE CHEVALIER

A propos de bon goût^ ou du moins pour égayer la conversation , je voudrois bien pouvoir citer les mots Carnation et Bosquet de P Encyclopédie; mais je les ai lus rapidement , et je ne me les rappelle pas mot à mot.

{a) Avant sa conversion.

MADAME DU DEFFANT. '

Il tie tient qu'à vous de nous les lire , V Encyclopédie est là sur une grande table auprès de la fenêtre.

LA DUCHESSE

Ah! chevalier, lisez-nous ces articles.

LE CHEVALIER

Ces dames me l'ordonnent-elles ?

Page 1